La maison et autre histoire de Nicolas Jaillet


La maison Nicolas JailletLe livre : La maison : et autres histoires  de Nicolas Jaillet. Préface Marcus Malte. Paru le 23 septembre 2016 chez Milady dans la collection Malady Thriller. 5€90 ; (157 p.) ; 18 x 11 cm

4e de couv :

« Deux heures de lecture gravées à vie dans votre mémoire. » Emmanuel Delhomme, France Inter

« Une angoisse, une oppression superbement rendues par la subtilité de l’écriture. » Marcus Malte, extrait de la préface.

« Une merveille. Un livre incandescent. » Gérard Collard, Librairie La Griffe Noire

Trois histoires noires et subtiles où Nicolas Jaillet, en chirurgien du cœur, dissèque nos secrets.

La Maison :
En robe blanche, son bouquet à la main, Martine sait qu’elle n’aimera jamais Jean, l’homme triste et violent qu’elle vient d’épouser. Mais en elle, une graine est en train de germer. Pendant des années, elle survit à son quotidien et élève leur enfant. En silence, avec une audace et une obstination extraordinaires, elle prépare son évasion.

L’auteur :
 Nicolas JAILLET est né le 21 mai 1971  à St Cloud. A 18 ans,il est parti sur les routes faire du théâtre (compagnie des Epices, compagnie des Filles de Joie), fasciné qu’il fut, ado, par le Molière d’Ariane Mnouchkine. Nicolas Jaillet a toujours préféré les chemins de traverse. C’est sur les routes, au sein de sa troupe de théâtre forain, qu’il apprend le métier d’écrire. Plus tard, il compose des chansons pour son ami Alexis HK. qu’il a  accompagné un temps. Il a vécu au Mexique, a écrit la Sansalina en revenant puis le retour du Pirate en 2002. Ses romans explorent la littérature de genre : aventures, western, roman noir, science-fiction. Le présent recueil, inspiré d’histoires vécues, s’écarte de cette première tendance.
 Extrait : 
Il y a des souvenirs imaginaires. Nous en avons tous; parfois sans le savoir. Des images que nous gardons gravées dans notre esprit. Par leur précision, elles dépassent souvent nos vrais souvenirs.
Et pourtant, ces souvenirs-là sont faux.

Résumé et avis

Retour elliptique sur des épisodes de l’enfance de l’auteur, qui décrit le comportement de son père alcoolique et le courage de sa jeune mère qui prit la décision de s’émanciper d’une vie oppressante et aliénante.

Nicolas Jaillet nous raconte, ou plutôt fait raconter à son narrateur l’histoire d’un couple, d’une famille, la sienne, qui vit sous l’emprise d’un père alcoolique et violent. Mais ici ce n’est pas tant l’histoire qui compte, c’est la façon dont elle est racontée. Nicolas Jaillet avec ses phrases courtes, épurées nous fait vivre au plus près le drame qui se trame. Il nous parle de la violence mais pas seulement la violence physique, non celle plus pernicieuse, plus sourde, la violence psychologique. Celle qui sera à l’origine de l’intrigue, celle qui va l’ourdir. L’auteur, par son économie de mots, nous invite à la pudeur. De celle que l’on doit avoir à écouter ce jeune garçon. De celle qu’il a à raconter et faire revivre son histoire et celle de sa mère. Avec sa précision stylistique, Nicolas Jaillet fait monter progressivement la pression. La puissance de celle ci, à la fin, nous laissera hagard. Vous l’aurez compris, ce livre est une petite merveille littéraire. Un pur bijou noir. Et le noir, nous va si bien.

La maison est suivie de  deux histoires inédites : La robe et La bague.

Deux nouvelles merveilleusement ciselées par l’écriture et la sensibilité de notre auteur.

La Robe :
Entre eux, c’est devenu un rituel : pour leur anniversaire, elle remet sa robe de mariée. Leurs amis les envient. Samuel et Sandra vivent un conte de fées…

La Bague :
Une femme caresse une bague à son doigt. Dans le train, un homme observe le visage de cette grande amoureuse changer…

Bonne lecture.

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Verdict d’Olivier Norek


Un auteur à Saint Maur en Poche 2017, Olivier Norek.

Pour l’occasion deux de nos chroniqueuse vous parle de sa dernière publication

VERDICT : une nouvelle (32 pages) inédite d’Olivier Norek

 Paru le 29 mars 2017  chez Michel Lafon en exclusivité pour le festival Quais du polar

 

 La chronique d’Eppy Fanny

Une Société : « Limitless Productions

Un projet : « Verdict ».

Un objectif : Etre toujours en avance sur les autres boîtes de prod, quitte à anticiper sur une loi pas encore en vigueur.

Un panel de 50 testeurs qui visionnent ce 1er épisode, sous l’œil attentif du censeur du CSA et sous l’œil inquiet de Moon qui se demande si le visionnage va faire entrer le panel en zone « répulsion » et du coup entraîner l’interdiction de diffusion de son bébé…

Un récit qui joue sur les pires instincts de la nature humaine. Humains qui pour des spectacles toujours plus excitants ne respectent plus la vie et banalisent la mort.

Un récit où la seule personne qui a encore une conscience se sacrifiera pour réveiller celle des autres. Mais en est-il encore temps ?

Une nouvelle percutante, où l’on retrouve la qualité de plume d’Olivier, et qui, suite au sujet abordé, m’a rappelé « L’œil de Caine » de Patrick Bauwen.

C’est un compliment.

 

Le petit avis de Kris

 

Aux Quais du Polar, cette année, Olivier NOREK nous a gâtés en nous offrant une nouvelle inédite, VERDICT.

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Je viens de la dévorer allègrement, le style Norek étant un vrai bonheur ! Une image de notre société, toujours dans le réalisme, ici dans la régression tout en pensant innover ! Il y est question de la télé réalité, qui, dans la course à l’audience et au fric me fait penser un peu à ce que nous voyons autour de nous, profiter de tout à fond sans en mesurer les conséquences jusqu’au jour où … ça vous pète à la figure !
Encore beaucoup de lucidité dans ces écrits, sans jamais juger !

 

Disparitions de Dominique Sylvain


Disparitions de Dominique Sylvain : Une femme en colère.

 

Disparitions de Dominique SylvainLe livre: Disparitions de Dominique Sylvain. Paru le 1er octobre 2013 chez in8°. 4,00 EUR ; (26 p.) ; 17 x 11 cm

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Résumé :

Elsa et Cédric ont décidé d’avoir un enfant en faisant appel à une mère porteuse qui se nomme Issara. Mais aujourd’hui, Elsa marche dans les rues de Bangkok, le cerveau en feu, en quête de son enfant et peut-être aussi de son amour trahi, et assoiffée de vengeance.

Dominique SylvainL’auteur : Naissance le 30 septembre 1957.Dominique Sylvain est née à Thionville en 1957. Journaliste freelance, posée un temps à Usinor où elle officie à la direction de la communication pendant huit ans, elle n’hésite pas à s’envoler pour l’Asie (Tokyo, Singapour). Elle y puise évidemment une inspiration exotique que l’on retrouve dans Baka ! (« idiot » en japonais), premier roman mettant en scène une de ses héroïnes fétiches, Louise Morvan, mais aussi plus parcimonieusement dans les aventures de Lola Jost et Ingrid Diesel. Le Passage du désir pourrait être le hutong du Petit Bercail cher à Lao Che.Dominique Sylvain a écrit près d’une quinzaine de romans parus principalement chez Viviane Hamy, qui ont suscité l’engouement du public et dont certains ont reçu des prix littéraires. Elle est par ailleurs membre de l’association « 813 ».
Dominique Sylvain est l’une des grandes dames du polar français.
Extrait :
« La rage, c’est un sabre planté dans ton œsophage. Une lame brûlante qui irradie. Ce sabre te fait souffrir. Chaque minute, chaque seconde. Mais en échange, il te donne une grande force. Celle d’aller jusqu’au bout de ce que tu as décidé. Non, ils ne savent pas. Ni elle, ni lui. Surtout lui. »
« Je te connais si bien. Chaque centimètre de ta peau, et ton odeur imprimée dans ma tête. Cédric, tatoué partout, en moi. Je te porte dans mon ventre mental. Comme un enfant haï. »

Mon avis : Elsa et Cédric s’aime, ils veulent fonder une famille. Oui mais , Elsa ne peut pas avoir d’enfant. Ils ont tout essayé. Elsa a fait des tas d’examens, des tas de démarches, a suivi des tas de protocoles, avalé des tas des tas de médocs, fait des tas d’injections. Mais rien n’y fait. Alors il ont pris leur décision en commun : enfanter par procuration.Il vont donc faire appel à une mère porteuse. Une jeune thaïlandaise, prête à vendre son ventre pour quelques billets vert. Celle-ci se nomme Issara et  elle potera l’enfant d’Elsa et de Cédric. Car c’est Cédric qui fournira les spermatozoïdes pour leur futur bébé.

1461425_375070385971721_807556353_nOui mais voilà, Issara est belle et elle commence à s’attacher au fœtus qu’elle porte. Et puis Cedric n’est pas insensible au charme de la futur maman. Et puis Issara a peut-être d’autres idées en tête en plus des euros à empocher. Alors ce qui devait arriver, arriva. Cedric a succombé. Il a abandonne Elsa et part vivre ave Issara et leur bébé à venir.

Alors Elsa sombre avant de se relever.  Et aujourd’hui, Elsa marche dans les rues de Bangkok, le cerveau en feu, en quête de son enfant et peut-être aussi de son amour trahi. Elsa est une femme qui n’hésitera pas à traverser la moitié de la Terre pour retrouver son enfant, le fruit de sa chair né du ventre d’une autre. Elle est rageuse, déterminée, insubmersible presque, habitée de cette force qui n’est que le négatif de son manque immense.  Une soif de vengeance qui butera sur le réel. Bien différent de ce qu’elle pouvait imaginer.

Dominique Sylvain avec ce récit abrupte traite d’un sujet de société qui reste un tabou aux yeux de beaucoup. En effet la maternité de substitution n’est pas autorisé en France, ce qui a entrainé le développement d’un « tourisme procréatif » vers des pays autorisant cette forme de maternité. Mais au delà de ce tourisme médical, la gestation pour autrui  soulève des problèmes d’ordre philosophique et éthique concernant notamment le risque de marchandisation du corps humain, l’atteinte à la dignité des femmes et la négation du lien qui s’établit entre le la gestatrice et l’enfant pendant la grossesse.

Pour autant Dominique Sylvain va plus loin. Elle se place du coté des protagonistes de cette maternité complexe. Et toujours sans juger les choses, elle pose le problème de façon humaine. Il en ressort un texte poignant et émouvant puisque forcément noir.

Disparitions de Dominique Sylvain fait parti d’un coffret

Femmes en colère

Femmes en colère  Paru le 21 septembre 2013 Disponible, Pochette 18,00 EUR ,  les 4 vol. ; 17 x 11 cm.;qui réunit :
 La sueur d’une vie de Didier Daeninckx;
  Disparitions de Dominique Sylvain ;
 Tamara, suite et fin de Marcus Malte
 Kebab palace de Marc Villard

 

 Des nouvelles noires qui ont pour héroïnes des femmes qui relèvent la tête et avancent pour affirmer leur existence et redonner du sens à leur vie .

 

4e de couv de Femmes en colère :

Ces deux dernières années ont été marquées par la montée en puissance et la  radicalisation des femmes en colère. Des Pussy Riot aux Femen, elles  investissent la musique, défilent à moitié nues, se badigeonnent le corps de  slogans ou marchent pour venger leurs enfants morts. Aux lourdes organisations  masculines, les femmes préfèrent les opérations commando. Quatre écrivains se  penchent sur des femmes qui relèvent la tête. Politiques chez Didier Daeninckx,  revancharde avec Marcus Malte, éprise de justice en compagnie de Dominique  Sylvain ou hébétée chez Marc Villard, elles avancent pour affirmer leur  existence et redonner du sens à leur vie.

De ces 4 titres, ces 4 nouvelles j’ai choisi de vous parler de celle de Dominique Sylvain. Sans doute par que c’est la seule femme en colère dans ce coffret.

L’Auteure et La Bibliothécaire par Cécile Pellault


L’Auteure et La Bibliothécaire  par Cécile Pellault

Lors du Salon du livre d’Ile de France de Mennecy le 4 et 5 février dernier, on va dire pudiquement qu’au niveau « ventes », ce fut extrêmement calme … Mais au point de vue rencontres, très enrichissant et notamment une pétillante à souhait avec Geneviève Van Landuyt !! Je lui avais promis de m’en inspirer et voilà une petite fable détournée pour fêter cette chouette discussion et pour les autres à venir. 

 Et une leçon ne jamais désespérer, amis auteurs, même dans les salons/ rencontres les plus calmes, y toujours quelque chose à en retirer…. C’est ce que j’essaierai de me dire la prochaine fois que je m’ennuierai à ma table

L’Auteure et La Bibliothécaire

(Librement inspiré de la Fable de Jean de la Fontaine : Le Corbeau et Le Renard)

Noyée par le succès d’autrui,
Et Esseulée à son comptoir,
L’auteure en dédicaces,
Tenait en ses mains son roman.
La bibliothécaire affamée, et par les mots alléchés,
Lui tint à peu près ces bonnimensonges:
« Et Bonjour, nouvelle auteure,
Que diable, ne vous ai-je déjà lu !
Que votre livre semble beau,
Si votre couverture se rapporte à votre plume,
Que votre intrigue doit-elle être palpitante. »
La jeune romancière par ses mots chamboulée,
En perdit son langage.
La collectionneuse de livres encouragée par le trouble occasionné,
Continua son abordage :
« Des mots je suis amoureuse,
Et les vôtres me lancent œillades et connivences,
Je frissonne à l’idée de vous lire. »
Tourneboulée après tant d’indifférence,
L’auteure, flattée, par le flirt littéraire,
Tendit sans hésiter son ouvrage.
La Bonnimenteuse récompensée,
S’éloigna rapidement son butin entre les mains :
« Je me leva ce matin fort marri,
Les poches vides après ripailles dans la dernière librairie,
Je n’aurai pas cru,
Que quelques diables de flagorneries,
Me rapporterai un peu de lecture,
Pour mon retour tracté vers la Cité peu romaine.»
Un peu confuse mais peu honteuse d’avoir été dupée,
L’auteure sourit qu’au moins un de ses ouvrages,
Quitta le salon autrement que dans sa propre besace.

Peu de dupes finalement dans cette histoire,
Juste une relation littérairement consentie.

 

L’objet du délit, le livre en question : Le brouillard d’une vie

Quand la famille de Lilly décide de s’installer dans la banlieue de Boston, cette famille d’expatriés français pense avoir trouvé le foyer qu’ils n’ont jamais connu. Cette vie rêvée vole en éclat le soir du bal de promo de Lilly. Comment faire son deuil quand ce en quoi on a cru jusqu’alors n’était qu’illusion ? Comment se reconstruire quand la traque continue ?
10 ans après, Lilly se pose toujours ces questions et espère trouver dans la fuite un peu de paix…

 

 

 

 

Trophée Anonym’us, Nouvelle 26/26 : En haut du poulailler


vendredi 3 mars 2017

Nouvelle anonyme N°26 : En haut du poulailler

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Le mardi c’est le jour du Trophée anonym’us sur Collectif polar. Et bien cette semaine pour cause d’Apéro Polar ce sera le mercredi !

Votre blog s’est associé avec cette fantastique initiative qui consiste à demander à des auteurs connus, reconnus ou amateurs d’écrire une nouvelle anonymement. Aussi, un jury de lecteurs, départagera et votera à l’aveugle ces 27 nouvelles en course ( Il semblerai qu’il n’y en ait plus que 26). Effectivement il y avait au départ 27 compétiteurs cette année, un se serait désisté.

Pour en savoir plus sur le Trophée Anonymu’s c’est Ici

Allez place à la vingt-sixième nouvelle

Sans doute la dernière

Et oui,  elles ont toutes été dévoilées.

Bientôt le dénouement final.

Nous connaîtrons le lauréat de ce trophée Anonym’us

 smileys Forum


En haut du poulailler

Avant ce jour-là, je n’avais jamais vu les choses sous cet angle.

J’allais au boulot sans me poser de questions, parce que les questions ne m’aidaient pas. Elles restaient sans réponse.

J’en arrivais toujours à la même conclusion : t’as qu’à fermer ta gueule. Qu’est-ce que tu peux y faire ? Les choses sont ainsi faites : t’es un ouvrier, tu trimes, tu gagnes des clopinettes, c’est normal. T’avais qu’à bien naître ou bosser à l’école. Les patrons, les ingénieurs, les architectes… Ils gagnent quatre, cinq, six fois plus que toi, c’est dans l’ordre des choses. Les révolutions n’y ont rien changé. Les révolutions n’apportent pas plus de justice, elles tuent les petits. Toujours. On remplace les gros par d’autres gros, mais les petits restent en bas. Alors, baisse la tête et continue à travailler comme une brute sans te mettre des idées dans la tête.

Et puis, un jour… C’est con, parfois, la vie. Ça tient à rien. J’étais là-haut, j’écoutais une émission à la radio et ça parlait de poules. Oui, de poules ! Un journaliste ou un scientifique expliquait que pour repérer le coq dans la basse-cour, il suffit de chercher celui qui est le plus haut perché… Sur le toit du poulailler, sur le dernier barreau d’une échelle, au somment d’un tas de paille… Le mâle dominant est systématiquement au-dessus des autres. C’est pareil pour les singes dans les arbres, pour les oiseaux… C’est pareil pour l’Homme ! D’ailleurs, un des mecs qui parlaient à la radio, un professeur ou un truc comme ça, a expliqué que toutes les civilisations ont cherché à bâtir vers le haut. Il a donné l’exemple des temples mayas, des pyramides égyptiennes. Et puis il a parlé du Machu quelque chose chez les Incas, et des cathédrales du Moyen-âge, de la tour Eiffel, des gratte-ciels à New York… Aujourd’hui, ça continue aux Émirats Arabes avec ces tours qui atteignent le kilomètre. L’Homme a toujours fait ça. Pour voir plus loin, pour éviter les prédateurs, pour se mettre à l’abri des inondations et des feux de forêt, mais aussi et surtout pour affirmer sa domination sur les autres. C’est ce que ce professeur disait : le seigneur a toujours été au sommet des édifices construits par l’Homme, on n’y a jamais mis les gueux.

Le jour où j’ai entendu cette émission à la radio, il y a eu un déclic dans ma tête. J’ai compris pourquoi je m’étais toujours senti bien dans ma cabine, en haut de ma grue.

Je pensais que c’était physique comme bien-être, parce que grimper peut procurer le même plaisir que se laisser flotter entre deux eaux à la mer ou dans une piscine… On échappe à la pesanteur, à son propre corps ; on se sent vraiment plus léger.

Ce jour-là, j’ai réalisé que c’était autre chose qui se passait chaque fois que je gravissais cette échelle : je m’élevais au-dessus des autres. Le mâle dominant du chantier, c’était moi.

Je me suis dit « Putain, mais alors, t’es un seigneur ! »

À partir de ce moment, je n’ai plus supporté de courber l’échine. Je me suis détesté de l’avoir fait pendant toutes ces années. J’ai détesté mon père de l’avoir fait avant moi, et de m’avoir inculqué cet asservissement, sans jamais m’expliquer qu’en fait, je pouvais être un seigneur moi aussi. Que j’étais un seigneur.

J’avoue que ça m’a tourné la tête. J’ai commencé à envisager ma grue non plus comme un engin de chantier, mais comme le symbole de mon aristocratie, l’outil qui me permettait d’exercer mon pouvoir.

J’ai continué à écouter cette station de radio qui m’apprenait des tas de choses sur ce que nous sommes, sur la façon dont notre société est organisée et dont nous reproduisons des schémas prédéfinis.

Plus j’apprenais, plus je me libérais, plus je devenais fort. Je développais un sentiment d’invulnérabilité. Parfois, je me levais de mon siège, j’ouvrais les fenêtres de la cabine et je me mettais à crier, bras et jambes écartés… Des trucs du genre « Je suis le roi du monde » ou « Je vous emmerde tous ».

Au début, je faisais en sorte que personne ne puisse m’entendre ou me voir, parce que même si je suis loin de tout, là-haut, en gueulant fort, on peut m’entendre d’en bas.

Et puis, j’ai commencé à m’en foutre de savoir ce qu’on pensait de moi.

Ça faisait marrer mes collègues, les premiers temps. Ceux qui me connaissaient croyaient que je faisais ça pour épater la galerie. Ils me chambraient gentiment. Mais je les envoyais se faire foutre. Je leur interdisais de m’adresser la parole désormais. Pour qui se prenaient-ils ? Savaient-ils à qui ils avaient affaire ? Est-ce ainsi qu’on parle à un seigneur ?

Ils n’y ont pas cru, ils ont continué à s’amuser de moi.

Puis je me suis arrangé pour ne plus les croiser au vestiaire. J’arrivais de plus en plus tôt sur le chantier, bien avant eux, avant même les ingénieurs, et je repartais après tout le monde. Grutier, c’est une fonction à part sur un chantier, on peut faire ce que bon nous semble en quelque sorte ; on ne dépend pas des autres. Il suffit qu’on fasse bien son boulot sans rien casser, sans blesser personne. On n’a pas des comptes à rendre en permanence à un petit chef.

À la fin, je ne mangeais plus avec eux, je restais là-haut, je ne répondais même plus quand on m’appelait au talkie-walkie, sauf si ça avait à voir avec le chantier évidemment. Quoique, parfois…

Mes collègues ont cessé de sourire en parlant de moi. Petit à petit, ils ont pris conscience que je ne plaisantais pas, que je n’étais pas comme eux, que je n’étais plus comme eux.

Mes anciens copains ont essayé de me parler, de me demander ce qui se passait, si j’avais des problèmes… Comme si c’était moi le problème, comme si j’étais celui qui n’allait pas ! Ils avaient vraiment de la merde dans les yeux ! À croire qu’ils le faisaient exprès.

On s’est engueulé, ils ont dit que j’étais devenu « un sacré connard », ils m’ont mis en garde contre moi-même. Les ignares. C’est tout ce qu’ils ont trouvé. Si ça leur plaisait de continuer à se comporter comme des cloportes, grand bien leur fasse ! Moi, je valais mieux que ça, mieux qu’eux en tout cas.

Ils ont commencé à dire que j’étais fou. À la radio, toujours sur cette même chaîne, c’est ce qu’ils expliquaient au sujet des foules : depuis toujours on fait passer les visionnaires pour des déments ou des sorciers. On les brûle. Quand tu veux te débarrasser de ton chien, tu n’as qu’à dire qu’il a la rage.

Ils ont prétendu que j’étais dangereux. Question de sécurité. On ne confie pas une grue à un malade des nerfs. Ça peut mal finir.

La suite des événements était prévisible. J’aurais dû me méfier et mieux dissimuler mon jeu, m’efforcer de passer inaperçu… Mais ce n’est pas ce que je recherchais.

Ils en ont parlé au chef de chantier, qui en a parlé à l’ingénieur, qui en a parlé au patron.

C’est ainsi qu’ils procèdent, ces croupions assujettis. L’un d’eux se rebelle, et au lieu de le soutenir, d’en tirer une leçon et de suivre son exemple, ils le dénoncent et lui jettent la pierre. Je leur renvoyais trop l’image de leur propre impuissance, de leur lâcheté. C’est pour cette raison qu’ils ont voulu me faire taire.

Aujourd’hui, finalement, je suis dans mon rôle. Chacun à sa place, c’est mieux ainsi : moi en haut, eux en bas. Je les domine pendant qu’ils s’agitent pour trouver un moyen de me faire descendre.

Après avoir essayé de me déloger par la ruse, ils vont tenter par la force. Ils n’ont aucun autre argument.

Les flics ne me font pas peur. Ils ont laissé une compagnie de CRS en stationnement à l’entrée du chantier. Ils ont également posté des hommes sur les toits avoisinants. Je les vois distinctement.

Quand j’ai commencé à me servir de la benne à béton comme bélier pour défoncer les immeubles autour du chantier, ils ont rapidement coupé l’alimentation de la grue, et donc du chauffage de la cabine.

J’ai froid maintenant, j’aurais dû faire cela à un autre moment de l’année.

Malgré tout, j’ai eu le temps d’écraser quelques grosses voitures, notamment celles de l’ingénieur et du patron qui étaient venus parlementer avec moi, ainsi que l’énorme 4X4 de l’architecte.

C’était gratuit comme geste, mais ça m’a fait du bien.

Ce que je regrette, c’est de ne pas avoir prévu assez de stocks de nourriture et d’eau pour tenir plusieurs jours… Ils m’auront à l’usure, c’est certain.

Pour l’instant, vu que je me tiens tranquille, ils ne bougent pas. Ils ont probablement reçu l’ordre de ne pas me provoquer. Le temps joue pour eux.

C’est bête que ça finisse si vite. J’aurais dû en profiter pour faire… Je ne sais pas, il y a tant de possibilités qui s’offraient à moi… Une action d’éclat ! Je n’aurais rien eu contre l’idée de redresser quelques torts avant de faire une sortie triomphale.

France 3 est là, ils ont planté leurs caméras au pied de la grue dès qu’ils ont appris qu’un forcené s’y était replié et refusait d’en descendre. J’aurais pu tirer avantage de leur présence. Avec un peu de chance et en tenant une semaine ou deux, les médias nationaux se seraient emparés de l’affaire.

J’aurais dû mieux calculer mon coup ! Comme d’habitude, je me suis fié à mon instinct et j’ai foncé sans aucune préparation. C’est dommage.

Il aurait fallu que j’aie des revendications. Mais lesquelles ? Je n’ai pas les mots. Et puis, je n’y connais rien en politique, on ne m’a jamais appris à réfléchir à tout ça.

Ils vont m’envoyer en taule. Mais pour quelqu’un qui, comme moi, a été habitué à observer le monde depuis un sommet, la vie va paraître bien fade, sans vue.

Sans parler de l’humiliation au moment où ils vont m’arrêter et me juger !

Un seigneur assiégé se laisse-t-il prendre vivant quand son bastion est sur le point de tomber aux mains de l’ennemi ?

Il faudrait que je trouve un moyen de mourir les armes à la main. Le problème, c’est que j’ai jeté tous les outils que j’avais sur la tête des flics.

Je ne vois qu’un moyen de leur infliger une dernière perte : leur balancer le dernier poids mort qui me reste.

J’attendrai le petit jour pour voir une dernière fois le soleil se lever sur mon royaume, et pour que France 3 puisse filmer ma chute. La lumière sera alors parfaite. Leurs caméras pourront témoigner que, jusqu’au bout, mon visage n’aura pas tremblé et j’aurai gardé un rictus plein de mépris.


Au fait, c’est un de ces auteurs participants qui l’a écrite et ce sera l’un d’entre eux qui remportera avec sa nouvelle ce super et atypique trophée Anonym’us : 

Maud Mayeras – Olivier Chapuis – Danielle Thiery – Ghislain Gilberti – Marie Delabos – Colin Niel – David Charlier – Dominique Maisons – Sandra Martineau – Marie Van Moere – François Médéline – Ellen Guillemain – Cicéron Angledroit – Valérie Allam – Stéphanie Clémente – Gaëlle Perrin-Guillet – Anouk Langaney – Patrick K. Dewdney – Florence Medina – Michel Douard – Benoit Séverac – Loser Esteban – Jeremy Bouquin – Armelle Carbonel – Jacques Saussey – Yannick Dubart – Nils Barrelon.

Oui Mais qui ?

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Trophée Anonym’us, Nouvelle 25/27 : Le Pari


vendredi 24 février 2017

Nouvelle anonyme N25 : Le Pari

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Le mardi c’est le jour du Trophée anonym’us sur Collectif polar. Et bien cette semaine pour cause d’Apéro Polar ce sera le mercredi !

Votre blog s’est associé avec cette fantastique initiative qui consiste à demander à des auteurs connus, reconnus ou amateurs d’écrire une nouvelle anonymement. Aussi, un jury de lecteurs, départagera et votera à l’aveugle ces 27 nouvelles en course. Effectivement il y a 27 compétiteurs cette année.

Pour en savoir plus sur le Trophée Anonymu’s c’est Ici

Allez place à la vingt-cinquième nouvelle

Plus que 2 à venir

Et oui,  bientôt elles auront toutes été dévoilées.

Bientôt le dénouement final.

Nous connaîtrons le lauréat de ce trophée Anonym’us

 smileys Forum


Le Pari

 
 
MANON
Ce type me gonfle. Avec ses ongles surmanucurés, son sourire de minet (qu’il doit modestement classer entre ceux de Robert Redford et de Clive Owen), sa mèche rebelle de plouc congénital et son autosatisfaction gluante… Des appareils médicaux. « Je fabrique des appareils médicaux, enfin pas moi, mes employés bien sûr ! » Monsieur est à la tête d’une société, ce qu’il ne manque pas de me rappeler toutes les cinq minutes. Et ma SA par-ci, et ma SA par-là. Ambitieux, Derek. Tu parles d’un prénom. Mes copines diraient que ce Derek est un homme exquis. Surtout Candice, qui trouve tous les hommes exquis dès qu’ils roulent en Porsche.
Exquis.
Comme ce cadavre. Oups, ce canard bien sûr, ce cadavre de canard que je dépiaute entre patates purée et légumes al dente. Je deviens pompette. Laure, calme-toi ! Déjà que je n’arrive pas à soutenir le regard de Derek tellement il me semble creux. Alors je me concentre sur mon assiette, découpe mon filet de travers, égare de la purée à côté de l’assiette. Le vin rouge me donne du courage. C’est bien de la faute à Candice et ma clique de copines. Il y a deux semaines, nous sirotions nos apéritifs sur une terrasse, entre ombres et éclats de soleil tranchants de canicule.
— Le type, là-bas, le brun, je te parie qu’il roule en Porsche, a lancé Candice en agitant ses boucles blondes.
Soleil et Spritz nous avaient calciné les neurones.
— N’importe quoi. C’est le genre à se balader en Jaguar, intérieur cuir, interdit aux chiens à cause des poils.
— Je vote pour la Porsche, a confirmé Bérénice.
Julie n’a rien dit, mais elle a acquiescé lorsque Candice m’a proposé :
— Celle qui perd doit passer une soirée avec ce gars.
— Mais je déteste ce style de mec !
— Tu te dégonfles ?
Soleil et Spritz avaient écorné mon discernement, et puis ce type suintait tellement la Jaguar que j’ai parié. Et perdu. Trop conne, Laure, quand elle a bu et frit à la plage.
Derek me sourit de nouveau. Ses yeux verts sont comme deux méduses au fond d’une eau claire : flasques, inconsistants. Je bois encore. Il faut que je modère ma consommation, la honte si je me laisse embrasser par ce play-boy ultragominé. Le mieux serait que je sois malade. Une bonne dégueulée au restaurant… J’aimerais bien voir sa tronche. Le restaurant, c’est lui qui l’a choisi. Les conventions. Primordiales, les conventions, pour un mec de son acabit. Il me l’a dit et répété – il aime se répéter, mauvais point pour un chef d’entreprise. Ouvrir la portière de la voiture (de l’extérieur, pas en se penchant lourdement sur les cuisses de sa passagère pour actionner le levier), proposer son bras pour traverser la rue, aider à enfiler veste ou manteau avant de quitter un établissement public. Les bonnes manières. Du style.
Qu’est-ce que je m’ennuie.
Le restaurant s’appelle La Gondole. Le comble du romantisme. Venise, le soleil à ras les toits, l’eau qui clapote et Derek m’embrasse tandis que l’esquif éventre lentement les flots du canal. Je bois son amour. Le gondolier fredonneti amo. Jamais je ne me suis sentie aussi transportée par un homme, lequel me prend dans ses bras pour me déposer sur le quai avant de m’emmener au septième ciel.
Au secours !
— Vous avez un master en sciences politiques, c’est bien cela ?
Je sursaute. Nous sommes là, à la Gondole, lui tout en noir, genre Nick Cave, moi en bleu. Je fais oui de la tête, la bouche pleine de carottes que je m’empresse d’avaler. J’espère que mon langage corporel ne me trahira pas. Pour sauver les apparences, je me suis inventé un prénom, évidemment (je n’ai pas envie que Derek me colle aux basques), j’ai refusé de lui donner mon numéro de portable (il vient d’expirer, ai-je menti) et me suis inventé un master en sciences politiques alors que j’ai bêtement terminé des études de lettres. Mais cette faculté est considérée comme un repère de fainéants. Si je voulais séduire Derek, je n’avais pas le choix. Ce genre d’homme recherche une femme avec du caractère, de l’ambition, solide et féminine, pas la future pigiste d’un torchon spécialisé dans les chiens écrasés.
— Oui. Je vous l’ai dit lors de notre rencontre, vous avez bonne mémoire.
— C’est une de mes qualités.
— Je suis impatiente de découvrir toutes les autres.
Il tousse, s’essuie les commissures des lèvres à l’aide de sa serviette – qu’est-ce qu’il peut être précieux dans le geste. J’espère ne pas surjouer mon rôle. Je suis impatiente de découvrir toutes les autres. Quelle conne ! Il va me prendre pour une de ces nunuches à dix centimes qui courent le yuppie dans les bars branchés. Sans compter la liste de ses prétendues qualités, qu’il va me dérouler tel un parchemin antique et m’agiter au nez toute la sainte soirée. D’un geste millimétré, presque trop étudié, il avance sa main vers la mienne. Nos doigts se frôlent. Je frémis, pareille à une feuille sous la bruine automnale.
De dégoût.
Je bois pour me donner contenance. Derrière la baie vitrée – so romantic ! minauderait Candice –, gronde le fleuve, mais nous ne l’entendons pas. L’ambiance est feutrée, un piano-bar égrène des standards jazzy. À l’horizon s’étirent les derniers rayons du soleil. Ce Derek est une caricature. Le genre à offrir des roses à la moindre occasion, à préférer le mariage au concubinage, le petit déjeuner au lit plutôt qu’à la cuisine… Oh non… avec les miettes qui adhèrent à vos omoplates et la confiture en auréoles sur le duvet !
Ce matin, au téléphone, Candice m’a dit :
— Un homme qui ne couche pas au deuxième rendez-vous est un gentleman, un homme qui ne couche pas au troisième rendez-vous est homosexuel.
— Je ne verrai pas ce type une seconde fois, ai-je rétorqué ; j’ai perdu mon pari, d’accord, mais on a bien dit une soirée. Et il est exclu que je couche avec ce bonhomme.
— S’il est homo, tu ne risques rien.
Homo. Ça m’arrangerait bien, tiens. À cet instant, Derek replace une mèche rebelle d’un mouvement peu viril. Ou ai-je la berlue ? Je pouffe, m’étrangle. Il me demande si tout va bien.
— Homosexuel, dis-je entre mes dents.
— Pardon ?
La honte me chauffe les joues. « Le chou de Bruxelles », rectifié-je, en montrant la petite boule verte dans mon assiette. Il rit. « Femme qui rit, à moitié dans ton lit », affirme Candice. Homme qui rit, ça donne quoi ? À notre première rencontre, sur cette maudite terrasse, sous les regards scrutateurs de Candice et ses succubes, Derek m’a proposé une virée en bateau. Pas une gondole, mais avec force Aperols. Ça rime. Ouh, la tête me tourne, mais ce vin est divin, pas comme l’autre, là… Nous avons pédibulé… qu’est-ce que je dis ? Une balade au bord de l’eau, dans mon vin de l’eau, et Derek a dégobillé ses petites phrases accrocheuses de séducteur à mèches platinées. Du grand art. Combien de temps passe-t-il à répéter son rôle ? Un coach, il doit avoir un coach en drague, c’est hyper tendance. Bref, il a fini par me proposer de dîner ce soir à La Gondole, et j’ai pu lever le pouce discrètement en direction de mes pouffes de copines.
La main de Derek sur la mienne, tout à coup. Je sursaute, tente de la retirer, mais il la retient d’une poigne ferme et me fixe en sourire majeur. Mon cœur palpite d’agacement. À l’odeur d’agneau au romarin (Derek adore les côtelettes) se mêle celle, entêtante, ravageuse, d’un parfum pour homme que je ne saurais nommer. « Vous me plaisez beaucoup, Manon. » lâche-t-il, désarmant d’assurance. Je lui rends un sourire contrit. Du coin de l’œil, je lorgne mon sac à main, dans la doublure duquel j’ai planqué la webcam indispensable à ce pari débile. Filmer pour être crue. « Qui nous dit que tu vas vraiment y aller, à ce dîner ? » a ironisé Bérénice. Elles me regardent en direct. Elles doivent s’apercevoir de ma gêne, je les sens ricaner derrière leur écran. Les garces ! Je les entends presque exploser de rire lorsque Derek m’embrasse par-dessus les assiettes. Je ne l’ai pas vu venir. C’est dégoûtant. Je me cabre, porte mon verre à mes lèvres, le vide d’un trait. Tu ne devrais pas boire autant, Laure, tu ne devrais pas. Ce vin a la couleur du rubis. Ou du sang.
Sens dessus dessous, Laure.
DEREK
Manon Lescaut. Manon des sources. Manon, Manon, pada, dada, da… Tu parles d’un prénom. Cette greluche m’exaspère. Elle a le même regard que toutes ces intellos de gauche : idéaliste et buté. Tout en elle sent le dentifrice bon marché, l’insoumission et la révolte par défaut. Le genre à partir en campagne contre le nucléaire ou en croisière pour sauver les bébés phoques, les yeux écarquillés sur l’horizon d’un monde meilleur. Et à vouloir des enfants. Plein de mioches. Des blonds, des bruns, filles et garçons crottés jusqu’au menton à force d’avoir piétiné le jardin – celui qui entoure sa bicoque retapée main avec son mari écolo. Repeuplons la terre et aimons-nous, puisqu’il le faut !
Palais idéal d’une Cendrillon militante et altermondialiste qui n’assume pas : si sa robe bleu acier semble sortie d’une boutique de seconde main, ses escarpins scintillent Louboutin. Parfumée Sonia Rykiel, coiffée Dessange ou un truc branché du genre. Sans doute enculottée de Triumph. Poulette coincée entre révolte et soumission.
Je décline ma galanterie sans grande conviction. Je vois bien que tout est forcé chez elle, de son sourire agacé à sa gestuelle appliquée – même si l’alcool commence à la rendre malhabile – jusqu’à ce vouvoiement d’une désuétude consternante.
Je trouve cette manière tellement charmante, ne trouvez-vous pas, Derek ?
— Vous reprendrez bien un peu de vin, chère Manon ?
— Volontiers. Vous avez bien choisi, c’est un régal.
Ce vin rouge sang, qu’elle avale en roulant des yeux, cils en battements syncopés, sourires à fossettes… Poulette habituée à ces jeux de séduction dont la plupart des hommes raffolent, Manon se décline en mode traditionnel : tiare de cheveux sombres, yeux verts, lèvres à la pulpe carminée. Roule en Mini Cooper. Incapable de remplir le réservoir sans en mettre la moitié à côté. Laissez-moi faire, en chaque automobiliste sommeille un pompiste. Et un Prince Charmant – un jour nous nous marierons, ma mie, un jour nous nous marierons…
Étonnamment, elle a accepté sans minauder ce repas à la Gondole, où je n’ai nulle habitude. Cruciale, la discrétion. Un client parmi d’autres, accompagné d’une greluche dont personne ne retiendra la moindre fragrance. Une jolie fille parmi des centaines de jolies filles, femmes, dames ou mamies. Personne ne remarque personne, même si le voyeurisme tient boutique en notre société.
— Vous fabriquez des appareils médicaux ? me demande-t-elle, alors que je le lui ai déjà dit.
Typique de la femme peu concernée ou un peu bourrée qui ne sait pas comment relancer la discussion. J’acquiesce. Elle insiste.
— De quel genre ?
— Des balances de précision ultra perfectionnées. Elles vous pèsent des éléments de l’ordre du micro gramme.
— Passionnant ! Le marché est vaste, n’est-ce pas ?
Intéressée, la poulette. Ces gauchistes mangent à tous les râteliers… Je lui confirme ma position de leader du marché sur le continent européen, même si la concurrence reste féroce – les vampires du business affûtent leurs canines. Manon sourit. Jolies dents. Je les vois s’éparpiller au sol en une cascade d’émail sanguinolent. Sa bouche vide continue à me sourire, comme celle d’une vieille femme bientôt expirée, et je découpe une côtelette de la pointe de mon couteau, un laguiole méchamment aiguisé, qui détache la chair de l’os avec douceur. Le sang perle. C’est bon, l’agneau rosé. Ne jamais trop le cuire. Sinon il se dessèche et se contracte telle une éponge au soleil. Je porte le morceau en bouche. Fondant. Délicieux.
Manon se tortille en buvant son vin. Dans ses yeux rougeoie le coucher de soleil qui s’épanouit derrière moi. J’ai pensé qu’elle adorerait cette mièvrerie, voilà pourquoi je lui ai proposé de tourner le dos à la salle – entorse aux bonnes mœurs puisque la femme doit toujours l’embrasser du regard. Afin de voir. Et d’être vue.
Nos mains se frôlent. Je m’empresse de retirer la mienne, sans précipitation toutefois, pour réajuster les cols de ma chemise et de mon veston. Les prémices de l’ivresse s’invitent chez Manon. Gestes de plus en plus hésitants, bafouillages, diction tortueuse. Dommage. À vaincre sans combattre, on triomphe sans gloire. Le dicton à la con. Je modère ma consommation pour ne pas me retrouver con, justement. La mécanique est aussi huilée qu’un moteur de Formule 1. Le dessert avalé, je proposerai une prolongation de soirée à cette petite gourde. Elle ne refusera pas un tour en Porsche. Communistes ou libérales, elles ne refusent jamais un tour en Porsche. Griserie de la vitesse, griserie de l’alcool… Dans la nuit, nous nous évanouirons. Le noir. Au commencement, à la fin. Le noir de ces ventres habités de gnomes désarticulés qui envahissent le monde, et claquent les bottes, grimacent ces bouches avides, saignent toutes ces plaies immondes. Le noir de ces mères en deuil dont la progéniture sème le chaos à travers les steppes brûlées, le noir de ces cadavres calcinés suspendus entre ciel et terre, le noir d’un retour à la poussière volcanique dispersée au-delà de l’univers.
J’aime ce noir. Il me va bien. La lumière n’est qu’une illusion d’optique.
Et je lui dis, à cette petite conne de Manon, puisqu’elle n’attend que ça (ou plutôt, m’entends-je dire) : « Vous me plaisez beaucoup, Manon. » Son regard mouillé et lumineux – cette illusion – me raconte l’histoire que nous ne vivrons jamais. Celle du Prince et de la Belle. Autour de nous chuchotent les couverts, marmonnent les assiettes. Une odeur de parfum et de viande se faufile entre les tables. Sous mes doigts, la nappe fait des plis. Je me penche au-dessus de nos plats vides pour embrasser Manon, alors que je n’ai qu’une envie : lui planter ma fourchette dans la main et l’écouter hurler, ou lui arracher un œil avec la cuillère à dessert puis le jeter à travers la salle comme une balle de golf.
Nous trinquons.
Le bord de mon verre se fend et, en le portant à mes lèvres, je m’écorche volontairement la langue pour sentir la douceur métallique du sang dans ma bouche.
 
APOCALYPSE…
L’ivresse rend faible. Derek le sait, lui qui ne boit quasiment jamais. Seulement pour trinquer avec ces femmes arrogantes et peinturlurées, prêtes à battre des cils des années durant pour se faire engrosser.
Des putes déguisées en mères de famille.
L’ivresse rend faible, et Derek en a profité. À la sortie de la Gondole, Manon titubait dans ce crépuscule aux teintes orangées – relents d’essence et de fin du monde. Elle s’est accrochée à son bras. Lui a demandé de la raccompagner jusqu’à sa voiture, garée à cinq cents mètres.
— Mais voyons, Manon, vous ne pouvez pas conduire dans cet état.
— Ah, ah, Manon… Laure…
— Pardon ?
— Oups, rien… Vous avez peut-être raison, pour la conduite.
Installée dans la Porsche de Derek, Manon n’a pas tardé à s’endormir, la tête contre la portière. « Vous feriez mieux de dormir chez moi. » Elle a accepté. En tout bien, tout honneur. Évidemment. La déchirure orange, à l’ouest, faisait comme une blessure dans la nuit. Une lame dans une chair ferme, a pensé Derek en démarrant. Les pneus ont couiné, ce qui a tiré Manon d’un nouveau sommeil.
Umberto Tozzi chante. Ti amo, in sogno, ti amo, in aria. Un truc de fille. Elles aiment toutes ces mièvreries. La chaîne stéréo semble roucouler sur son meuble. En communion avec Manon qui, maintenant étendue sur le lit de Derek, poignets et chevilles menottés aux montants, Christ féminin au bord de l’abîme, gémit. Doucement.
Au premier coup de lame, son hurlement a déchiré le pâle silence de la chambre. D’autres cris ont rythmé d’autres coups, puis le volume de ses plaintes a diminué. Lorsque Derek l’a pénétrée, sang et chair avalant son sexe, des larmes ont remplacé les vocalises. Un filet rouge a rampé hors de sa bouche. Elles se mordent la langue, souvent. Douleur et terreur. Derek a bandé plus fort. Ti amo… nel letto commando io… Il a joui en même temps qu’il l’étranglait de ses belles mains aux ongles soignés. Elle a suffoqué. Craché.
Derek frissonne aux chants de douleur. La lame brille sous la lumière du plafonnier, à l’ampoule vermillon. Tamisée, c’est plus chic. Les putes mères de famille adorent les ambiances de lupanar… Derek lèche le sang séché sur les avant-bras de Manon. Il aime ce goût, cette texture. Sous sa langue, le corps tremble. Bientôt, ce ne sera plus qu’un cadavre découpé et jeté aux renards au fond du parc. Sous les arbres, là où personne ne vient jamais. Voilà à quoi servent les propriétés bourgeoises héritées de grand-papa : charniers et ossuaires.
Un havre de paix.
Ti amo… lo ti amo e chiedo perdono
La sonnerie de son portable interrompt l’extase. Derek décroche. Antony à l’appareil. Un ami.
— Je viens aux nouvelles, Derek. Tout va bien. Tu étais à cran, la dernière fois.
— Ça va mieux, merci.
— Tu es sûr ?
— Certain.
Quelques amabilités. Une promesse de se voir bientôt. Le regard de Derek accroche le sac à main de Manon, posé, jeté même près de la tête de lit – il se rappelle très bien l’avoir balancé tandis qu’il traînait le corps de Manon à l’entrée de la chambre. Une odeur de cuir trop neuf. Il s’en débarrassera. Un sac de femmes chez lui pourrait attirer l’attention.
… Now
Figée devant l’ordinateur, Candice pleure et suffoque. Incapable de détourner ses yeux de l’écran, comme aimantée par l’horreur à laquelle elle assiste, les ongles incrustés dans le bois de la table, elle pense aux films d’épouvante qu’elle regardait à l’adolescence. Pour se faire peur. Sentir l’adrénaline creuser son lit, tourbillonner en elle.
Ce n’est pas un film.
Bérénice vomit à la cuisine. Julie tente d’appeler la police entre deux hoquets d’effroi. Le choc. L’horreur imprimée au fond de la rétine. Elles ont tout vu, ou presque. Pas les premiers coups. Ensuite. Le sac qui atterrit au bout du lit, la webcam qui change d’angle dans le mouvement. Rouge et noir, sang et lame d’acier.
Il est trop tard. Ou pas. Bérénice ne revient pas de la cuisine. La poitrine tout à coup secouée de spasmes, Candice entend Julie crier au téléphone qu’il faut intervenir, que sa copine est tombée sur un malade mental, que tout est de la faute de cette Porsche de malheur, que l’autre l’a violée et va l’achever, qu’elles ont tout vu, TOUT VU.
Ou presque.

Trophée Anonym’us, Nouvelle 24/27 : Les boulets


vendredi 17 février 2017

Nouvelle anonyme N°24 – Les boulets

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Le mardi c’est le jour du Trophée anonym’us sur Collectif polar. Et bien cette semaine pour cause d’Apéro Polar ce sera le mercredi !

Votre blog s’est associé avec cette fantastique initiative qui consiste à demander à des auteurs connus, reconnus ou amateurs d’écrire une nouvelle anonymement. Aussi, un jury de lecteurs, départagera et votera à l’aveugle ces 27 nouvelles en course. Effectivement il y a 27 compétiteurs cette année.

Pour en savoir plus sur le Trophée Anonymu’s c’est Ici

Allez place à la vingt-quatrième nouvelle

Plus que 3 à venir

Et oui,  bientôt elles auront toutes été dévoilées.

Bientôt le dénouement final.

Nous connaîtrons le lauréat de ce trophée Anonym’us

 smileys Forum


Les boulets

Il avait fallu du temps à Edna pour réaliser qu’elle haïssait ses proches. Cela s’était fait par étapes, par révélations successives. De plus en plus rapprochées, car chaque bouffée de haine banalisait la précédente, et rendait plus facile la prise de conscience qui suivait.

Elle avait d’abord haï sa belle-fille, Séline Avec-un-S. C’était presque trop simple : une belle-mère est censée le faire. C’est folklorique. La haine de la belle-fille est un garant de l’amour du fils. Passé l’accueil cordial et les politesses d’usage, elle avait donc lâché la bride à son aversion. Cette fille était sotte, vulgaire, superficielle, obsédée par l’argent et la gloriole. Elle portait de la vraie fourrure, si mal taillée qu’elle en avait l’air fausse ; en guise de maquillage, un emplâtre qui aurait pu couvrir les comptes de campagne d’un élu des Hauts-de-Seine. Elle était tout ce qui consternait Edna, une caricature de l’avenir. Une version humaine des zones périurbaines interchangeables, qui gangrenaient le paysage de leurs néons clinquants. De surcroît, en mangeant, elle produisait régulièrement d’ignobles grincements, comme si elle aiguisait ses dents sur la fourchette ! Ce bruit vrillait le tympan d’Edna comme aucun autre. Au bord du malaise, il lui semblait qu’elle sentait saigner ses gencives, et s’incarner ses ongles !

Comment son fils Johan avait-il pu tomber si bas ? Durant quatre ans, elle voulut croire que cette grue ne le méritait pas. Elle espéra qu’il ouvrirait les yeux et la quitterait. Quand le couple dînait chez eux, un dimanche sur deux, elle meublait le temps passé seule dans la cuisine à imaginer des circonstances qui mettraient en lumière la bassesse morale de la donzelle. Lorsqu’il fut question de fiançailles, puis de mariage, lorsqu’elle vit les mâchoires du piège se refermer sur le fiston, elle se prit à souhaiter le décès (avec un d) de Séline Avec-un-S, puis à fantasmer son assassinat. Lorsque la victime putative mâchonnait sa fourchette, l’image prenait de la couleur.

Or, il advint qu’un de ces dimanches fut un dimanche électoral. Tous guettaient donc les résultats, à l’exception du cadet, Pierrick, monté se cloîtrer dans sa chambre, parce que la politique ça pue. Et à sa décharge, admettait Edna à contrecœur, la politique ne sentait pas bien bon : tout laissait prévoir que l’extrême-droite serait au second tour. Edna était à la cuisine, mettant la dernière touche au plateau de fromages, lorsque tomba le verdict. Elle fut alertée par des éclats de voix : son fils et sa belle-fille semblaient en désaccord sur l’analyse. Que Séline Avec-un-S, qui cultivait son look d’Aryenne à grand renfort de décolorations, puisse être une garce de la Marine, n’était pas surprenant ! Il y avait là un espoir que les deux époux se trouvent séparés par la vie, au moins en cas de guerre civile. Mais Edna dut déchanter, sitôt regagné le séjour : il s’avéra que son horrible bru, au contraire, reprochait à Johan de devenir un gros facho. Non seulement il se réjouissait des résultats, se vantant d’y avoir contribué, ce qui était déjà dur à entendre, mais il y avait pire ! Séline Avec-un-S vidait son sac, ravie de voir qu’elle avait, pour une fois, su capter l’attention de sa fuyante belle-mère. Elle disait le racisme brutal et assumé de Johan, ses amitiés douteuses et ses lectures puantes, ses envies de ratonnade. Elle racontait comment, devenu DRH de sa boîte, il filtrait les candidats au nom de la préférence nationale. Il laissait dire, un sourire provocant aux lèvres. Edna et le fromage, tremblants, firent demi-tour. Quelques larmes de rage arrosèrent le maroilles. Elle haïssait son propre fils.

Cette haine-là était bien plus lourde à porter. Edna ressentit le besoin de partager son fardeau. Elle avait mis, ce fameux soir, le silence de son conjoint sur le compte de la sidération : Christian, bien que considérablement ramolli par l’alcool et la graisse, avait un passé de militant. Elle l’avait connu syndicaliste, défilant sous l’étendard de Lutte Ouvrière. Si égocentrique qu’il soit objectivement devenu, il ne pouvait se satisfaire d’avoir couvé un nazillon. C’était du moins ce qu’elle espérait, avant d’oser aborder le sujet avec lui… Christian éructa son indifférence, ricana son renoncement. Leur fils avait bien raison, ce monde était pourri. Lui, au moins, partait pour réussir sa vie ! Pas comme Christian lui-même, qui s’était bien fait couillonner. Johan, à vingt-cinq ans à peine, conduisait une plus grosse bagnole, et tirait une plus belle gonzesse. Nul n’avait de leçon à lui donner. À la fin de sa tirade, la plus longue qu’il ait adressée à sa femme depuis bien des années, Christian se retourna vers son ami l’écran, et agrippa le décapsuleur avec ce qui lui restait de poigne. Et Edna haït son mari.

Un mari, en soi, est moins dur à haïr qu’un fils. Surtout quand on ne l’aime plus depuis belle lurette ; quand, peut-être, on ne l’a jamais aimé. Edna pouvait, enfin, s’avouer qu’elle avait épousé Christian par dépit, après que son premier amour, un guitariste de talent pourvu d’un sourire lumineux, très généreux au lit, l’ait abandonnée sans un mot d’explication. Christian semblait solide ; il n’était pas trop laid. Il l’avait poursuivie de ses assiduités durant plusieurs années, et cette constance, agaçante la veille encore, prenait de la valeur dans le contexte. Aussi Edna s’était-elle laissée consoler par Christian.

Ne travaillant qu’à mi-temps depuis la naissance de ses fils, elle dépendait de lui financièrement, ce qu’il ne cessait de lui rappeler : le peu qu’elle gagnait passait dans la maison de retraite de son père, que Christian refusait de prendre à la maison, malgré l’insistance du vieil homme. Sur ce point, elle ne lui avait pas donné tort, car le vieux Gaspard n’était pas simple à vivre. Caractériel et volontiers violent, il passait ses nerfs à coup de canne sur le mobilier de la résidence, ce qui augmentait l’addition. Il insultait le personnel, et se voyait régulièrement menacer d’expulsion. Edna devait alors brandir le prospectus d’une autre institution, moins cossue, pour le ramener à la raison.

Lorsqu’Edna haït son époux, il lui sembla naturel de s’appuyer sur son père pour lui nuire : elle convaincrait Gaspard de se rendre odieux, au point d’être fichu dehors. Edna prétendrait qu’aucune maison de retraite ne voulait de lui (elle saurait dissuader celles qui se proposeraient), et ne l’installerait chez elle à la barbe de Christian.

Elle jubilait en entrant dans la chambre du vieil homme, mais, à nouveau, la déception fut rude : lui qui n’avait cessé, à chaque visite d’Edna, de lui reprocher son ingratitude, se lamentant des heures entières sur le peu d’esprit de famille des jeunes générations, qui lui valait de s’éteindre à petit feu dans une bauge, se déballonna immédiatement lorsque sa fille lui révéla son plan. Après quelques atermoiements, il finit par cracher entre ses fausses dents qu’il était mieux où il était, que la conversation de son imbécile de gendre et de ses petits-fils tarés ne lui manquait pas, et qu’il n’avait pas envie de subir la cuisine d’Edna, présumée aussi dégueulasse que celle de feu safemme. Lorsqu’elle tenta de le faire taire, le suppliant de ne pas salir la mémoire de sa mère, il eut une moue presque tendre ; il concéda qu’il était mal placé pour lui reprocher son mauvais goût, ayant lui-même épousé une idiote. Elle apprit à cette occasion que son amour de jeunesse, le guitariste, n’avait pas quitté la ville de son plein gré, mais menacé de mort par Gaspard, qui lui avait brisé trois doigts à coups de talon pour marquer le coup. L’autre n’était pas moins con, mais il avait un vrai métier, conclut le vieillard, fataliste.

Sous cette nouvelle lumière, Edna repassa en accéléré le film de ses souvenirs d’enfance. Elle revit sa mère accablée, éreintée sans cesse par d’innombrables piques, rudesses et mesquineries. Elle se souvint du son des sanglots et des coups, mal étouffés par la porte de sa chambre. Edna haït son père, souhaita sa mort, et ce fut comme un soulagement.

Désirant tant de morts, il devenait inévitable qu’elle songe à passer à l’acte. D’autant qu’elle était, depuis toujours, une lectrice passionnée, et que le polar avait pris une place croissante dans ses choix, éclipsant les autres genres. À la télévision aussi, lorsque Christian sombrait enfin, et qu’elle avait accès à la télécommande, elle recherchait les séries policières : au suspens prévu par l’intrigue s’ajoutait pour elle l’incertitude de voir la fin de l’épisode, car certains bruitages (notamment les coups de feu) risquaient de réveiller l’époux, qui zapperait aussitôt sur Bein Sport. Son imagination féconde, nourrie de la sorte, lui fournissait chaque jour un nouveau stratagème pour se débarrasser des quatre nuisibles. Quatre boulets qui l’entravaient, souillant son univers, son paysage intérieur !

Mais elle se sentait le devoir de refréner ces envies de meurtre, au moins tant que Pierrick serait à la maison. Bien que majeur depuis peu, l’adolescent était loin d’être autonome. Il avait encore besoin d’elle, et peut-être même des quatre autres, encore qu’ils ne l’aient guère aidé ! Johan rabaissait constamment son petit frère, qu’il n’appelait que Pirlouit, et traitait volontiers de nain. Christian, au lieu de le défendre, prenait le parti du plus fort : son fils aîné, bon élève et beau gosse, dont il voulait croire en dépit du bon sens qu’il lui ressemblait. Il prenait soin, en revanche, de ne pas croiser le regard du terne Pierrick, pour ne pas risquer de s’y reconnaître.

Il semblait donc à Edna qu’elle devait tenir bon pour lui. Certes, il n’était pas plus aimable que les quatre autres ! Bien au contraire, sa contribution quotidienne à la vie de famille n’était qu’onomatopées injurieuses, papiers gras et portes claquantes. Mais il était adolescent, et son acné constituait à elle seule un alibi. Il était infect, mais sans le faire exprès. Tout était de la faute des hormones. Edna s’accrocha quelques jours à cette idée.

Le dimanche, en compagnie de Johan et de sa femme, alors qu’on attaquait les frites (Edna détestait les frites, mais elles étaient la condition pour que Pierrick accepte de manger à leur table), tandis qu’elle fomentait, souriante, un traquenard imparable dans lequel trois de ses cibles tombaient d’un coup et crevaient lentement, le fameux grincement dents-fourchette résonna plus fort que jamais. Au point que tous réagirent : Christian grimaça, et Johan se tourna vers sa femme d’un air de reproche. Celle-ci s’indigna : mais c’est pas moi ! C’est ton frère, qui fait ça tout le temps ! Le regard d’Edna bifurqua vers Pierrick, à temps pour y saisir l’étincelle de méchanceté pure qui lui était personnellement destinée. Nan, c’est Séline, elle bouffe comme une truie. Mais là, elle le faisait pas, alors j’ai pris le relais. J’aime trop la tronche que fait Maman à chaque fois. Ainsi parla Pierrick, avant de regagner sa chambre sous les huées du joli jeune couple, emportant dans chaque poche de sa polaire crasseuse une poignée de frites. Et Edna se sentit enfin les coudées franches.

Pas plus tard que le lendemain, elle résolut de faire un massacre. Il fallait garder la tête froide : il était impossible de réunir les cinq dans la même pièce, et donc indispensable de ne pas se faire pincer tout de suite. Et dans l’absolu, bien que sa propre vie n’ait pas grande valeur à ses yeux, il pouvait être amusant de la préserver. Parmi la quantité de scénarios qu’elle avait conçus, il était temps d’élire le meilleur. Elle se releva en pleine nuit pour jeter ses idées sur le papier. Elle noircit un nombre de feuillets considérable, biffa, déchiqueta, réécrit. Elle se prêta à ce jeu plusieurs nuits durant. Quand elle eut arrêté son plan de campagne, qui prévoyait dans le plus grand détail chacun des meurtres, elle se dirigea vers la chambre conjugale pour régler le sort de Christian. Hélas, au pied du mur, une nouvelle déconvenue l’attendait : Edna, pour le dire en un mot, était incapable de tuer un homme ! Cette évidence la frappa de plein fouet, lui donna le tournis : elle n’était bonne qu’à commettre des meurtres de papier.

Elle médita longtemps cette déconvenue. Sa vengeance inassouvie la hantait, le vaste piège qu’était sa vie mordait son âme à belles dents. Continuer comme avant ? Impossible. La chaîne des cinq boulets cisaillait ses chevilles, ses poignets et son cou. Elle devint agressive, ce qui ne fit qu’empirer les choses. Elle était dans l’impasse. L’écriture lui parut la seule issue possible.

Une nuit, elle exhuma ses notes. En les relisant, elle y vit la matrice d’un honnête recueil de nouvelles noires. Elle ajouta un bref portrait de chaque victime – juste de quoi permettre au lecteur d’apprécier sa démarche – et travailla cette matière brute jusqu’à obtenir cinq récits, sobres et minutieux. Cinq morts imparables, adaptées, soignées. Rien de très original, mais un verbe élégant, et une cruauté qui forçait le respect.

Lorsqu’elle fut satisfaite, elle alla déposer le manuscrit chez plusieurs éditeurs sous le pseudonyme de N.M. Hézis. Les plus grands déclinèrent – les nouvelles, ça ne se vend pas. Une lettre se voulait pourtant encourageante : si monsieur ou madame Hézis écrivait un roman du même cru, il ou elle serait lu (e) attentivement. Edna sourit ; elle ne comptait rien écrire d’autre, mais c’était gentil tout de même. Elle contacta alors de plus petites maisons, et fut reçue par un monsieur charmant, ancien instituteur, qui s’était juré de vouer sa retraite à la traque de nouveaux talents. Il était très impressionné. Elle insista sur l’anonymat nécessaire tant qu’elle vivrait : il accepta. Elle signa ; il publia.

À la sortie du livre, Edna vint l’admirer, mais n’en voulut qu’un exemplaire. Elle palpa la couverture, la flaira. Elle caressa l’idée de laisser trôner l’ouvrage dans son salon, mais non : chaque chose en son temps. Elle feuilleta, serra le livre contre son cœur, puis le glissa au hasard dans une boîte aux lettres.

Quelques semaines passèrent : l’éditeur l’appela, enthousiaste. L’accueil du livre était encourageant ! La presse locale avait prévu un papier. Tout espoir était permis.

Et le matin suivant, la brume se lève sur un monde sans Edna. Christian se gratte les testicules et allume le téléviseur : il est toujours vivant, du moins autant qu’hier. À la maison de retraite, Gaspard engueule une aide-soignante, il est en pleine forme. Séline-avec-un-S, exsangue, bouche bée et langue tordue, vernit ses ongles de pieds en mauve dans une position scabreuse. Elle dit qu’elle va mouriiiiiirparce qu’elle a loupé le pouce et que le flacon de dissolvant est presque vide, mais on peut supposer qu’elle survivra. Johan ronfle toujours, malgré ces cris de perruche ; il s’est couché à l’aube, un œil poché. À ce détail près, on peut dire qu’il va bien. Pierrick a lancé sur Youpornune recherche insolite, à partir des mots-clef anus + rongeur + LSD, un copain lui ayant raconté un truc de dingue sur les frasques d’un type célèbre. Il a un peu de mal à bander, mais sa santé n’est pas en cause.

Tandis qu’Edna est morte. Bien qu’elle ne soit pas là pour les appeler vingt fois, bien qu’ils ne puissent plus faire semblant de ne pas l’entendre, ils finissent par avoir la dalle, tout de même ! Christian braille une fois, deux fois, sans autre écho qu’un lapidaire Vos gueules, je dors ! émanant de l’ami des bêtes. Il passe alors le bout de son nez dans la cuisine, puis le reste du nez, puis toute sa face rougeaude et son cou flasque. Il avise un post-it fluorescent, qui détonne sur la toile cirée à motif « calèches ». Edna l’écrivaine s’est offert un haïku pour épitaphe, car sa mort n’a rien d’un roman. Elle la veut dense, poétique, fulgurante.

Du haut du pont

Un bond

Dans la rivière.

Pour être honnête, elle n’a pas vraiment bondi. Trop le vertige. En haut du vieux pont à demi effondré, elle a d’abord gobé huit comprimés, puis elle s’est allongée au bord du vide sur la pierre encore chaude, cherchant du regard la Voie lactée. Elle a guetté l’engourdissement, qui est venu très vite ; elle s’est laissée gagner presque entièrement, jusqu’aux paupières. Ce n’est que quand le noir s’est fait, se sentant partir, qu’elle a rassemblé ses dernières forces pour basculer.

Le résultat est le même : ils l’ont bien trouvée sous le pont.

Cette mort a créé un drôle de vide. Le haïku d’adieu laissait place à toutes les interprétations. Aucun des proches d’Edna n’ayant la moindre envie de se sentir responsable, après un temps d’ahurissement, tous ont commencé à se tirer dans les pattes, se reprochant la perte de celle qu’ils aimaient tant, en fin de compte. Ils se sont jeté à la face, dans le désordre, tout ce qu’Edna ne leur avait jamais dit. Ce fut sanglant.

Ils se déchiraient à belles dents depuis des mois, quand le monsieur timide est venu frapper à la porte, gêné comme tout. C’est que le livre avait fait son chemin ! C’est qu’il avait été lu, qu’il avait plu, qu’il marchait bien ! Plusieurs blogs en avaient salué la mécanique précise et bien huilée, et un chroniqueur de renom avait vanté une aigre plume trempée de bile, qui donnait du relief au vide. Ce qui ne voulait pas dire grand-chose, mais faisait apparemment vendre. Les lecteurs intrigués auraient aimé savoir qui en était l’auteur, plusieurs libraires le réclamaient ; on contactait son éditeur pour proposer, ici ou là, une signature. Au point qu’il aurait insisté pour la faire sortir de l’anonymat, si elle n’avait pas été morte !

Le monsieur timide était bien embêté, le moment venu de régler les droits d’auteur. La dame n’étant plus là, c’est à ses ayants droit qu’il lui fallait donner les sous. On ne parlait que d’une petite somme, bien sûr, mais une somme tout de même. Que lui, l’intègre instituteur en retraite, n’aurait pas pu empocher sans rien dire, oh non ! Il se serait plutôt étouffé avec ses palmes académiques.

À la vérité, tout intègre qu’il fût, il y avait bien pensé ; c’est même pourquoi il ne s’était pas présenté tout de suite. Le dilemme était conséquent : c’était l’occasion où jamais d’habiller de vertu une petite escroquerie, car le contenu du livre étant ce qu’il était, le cacher à cette famille endeuillée serait faire acte de charité, en somme…

D’un autre côté, l’éditeur se disait qu’en apprenant le suicide follement romantique de l’auteure, le monde du polar pourrait bien s’enflammer comme un baril de poudre, propulsant Les boulets au firmament des meilleures ventes, hardiment chevauché par le monsieur timide. C’était tentant ; il fut tenté. Il vêtit donc son cynisme tout neuf des habits de l’honnêteté, et frappa à la porte.

Et cette famille qui ne lisait pas se mit à lire. Et chacun se reconnut, et prit en pleine figure le coup qui lui était destiné. Leur morte chérie les assassina un à un, mot à mot. Troublant, d’être les cibles d’une morte ! De réaliser, à si peu d’intervalles, à quel point elle vous était nécessaire, à quel point vous la dégoûtiez !

Le livre connut un peu de la réussite qu’escomptait le monsieur, qui devint moins timide. Un beau succès d’estime, plusieurs prix, des ventes hors du commun pour une si petite maison – pas de quoi rendre riche, mais de quoi rendre fier. Ou au contraire se consumer de honte, selon qu’on était l’éditeur, ou l’un des personnages. Nombre de critiques déplorèrent qu’Edna soit la femme d’un seul livre, mais le vieux monsieur n’avait pas de regret : elle n’aurait rien pu écrire d’autre. C’était l’œuvre d’une vie, un one shot, comme on dit. One shot pour cinq victimes, c’est un beau score ! Elle avait bien visé.

Pourtant, ils sont vivants. Les cinq boulets qui entraînèrent au fond de l’eau le corps d’Edna sont bien vivants. Mais ils morflent.

Ils sont partis pour souffrir très longtemps. Ce sera une famille hantée, maintenant.

Ainsi rumine Edna, en versant l’huile dans la friteuse. Elle aime ce scénario : il a de la classe. Pas évident à mettre en œuvre, mais qui sait ? Elle aimait écrire, au lycée.

Mais travailler la nuit semble bien difficile – elle est si fatiguée… Il faut y réfléchir encore. D’une manière ou d’une autre, ils vont payer.

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Trophée Anonym’us, Nouvelle 23/27 : Mort aux cons !


vendredi 10 février 2017

Le mardi c’est le jour du Trophée anonym’us sur Collectif polar

Votre blog s’est associé avec cette fantastique initiative qui consiste à demander à des auteurs connus, reconnus ou amateurs d’écrire une nouvelle anonymement. Aussi, un jury de lecteurs, départagera et votera à l’aveugle ces 27 nouvelles en course. Effectivement il y a 27 compétiteurs cette année.

Pour en savoir plus sur le Trophée Anonymu’s c’est Ici

Allez place à la vingt-troisième nouvelle

Plus que 4 à venir

Et oui  dans tout juste un 1 mois , elles auront toutes été dévoilées.

Bientôt le dénouement final smileys Forum


Mort aux cons !

Franz appuya sur le bouton. Les portes de la cabine se refermèrent. Il agrippa les deux poignées réglementaires et le voyant au-dessus des chiffres bascula du rouge au vert. L’accélération le surprit, comme toujours. Vingt-six secondes plus tard, il était au deux cent quarante-troisième étage.

Il parcourut les longs couloirs lumineux d’un pas vif. Le puissant logiciel de reconnaissance faciale, couplé à un A2C – Analyseur d’ADN sans Contact – ouvrait les doubles battants devant lui dans un subtil chuintement pneumatique. Quand il arriva devant le bon bureau, la secrétaire holographique se matérialisa. Grâce, ou à cause du DIOC – le Détecteur et Interpréteur d’Ondes Cérébrales – elle était comme Franz le souhaitait : brune, pas très grande, yeux noisette, petite poitrine.

– Bonjour Monsieur G. Vous êtes attendu.

D’un petit geste de sa main virtuelle, elle invita Franz à entrer. Il pénétra dans une pièce spacieuse dont le mur du fond, entièrement vitré, offrait une vue époustouflante sur Bruxelles. Au loin, Franz repéra la tour Jean Monnet au sommet de laquelle convergeaient les énormes faisceaux laser bleus émis depuis les autres capitales européennes. Monsieur C. était assis derrière son bureau, un bloc massif de bakélite aux reflets moirés.

– Ah ! Bonjour Franz ! Comment allez-vous ?

– Bien merci.

– Je vous en prie, asseyez-vous ! Whisky ? Vodka ? Huss ? Autre chose ?

– Rien. Merci.

Franz s’assit. Les microcapteurs du dossier confirmèrent quasi instantanément à Monsieur C. que son interlocuteur était bien un être biologique (vérification devenue obligatoire depuis qu’un androïde avait réussi à pénétrer dans le building).

– Combien ?

– Comme d’habitude.

– Pour ?

– Le vingt-cinq.

– De ce mois ?

Monsieur C. esquissa un petit sourire.

– Je sais que vous êtes efficace Franz mais quand même… Non, le mois prochain.

Franz attrapa l’enveloppe qui sortit d’une fente découpée dans l’accoudoir droit de son fauteuil. L’ouvrit. Quatre clichés. Tandis qu’il les détaillait, Monsieur C. se chargea des commentaires :

– Un industriel qui a évoqué la possibilité de revenir aux cultures OGM… Un élu de la Haute Chambre auteur d’un essai sur les vertus méconnues du cumul des mandats… Une sprinteuse qui continue de soutenir qu’elle ne s’est pas dopée aux championnats du monde sous bulle à pression constante…

Franz découvrit le dernier portrait. Un homme dégarni qu’il reconnut aussitôt comme étant le ministre allemand de la Santé.

– Mon préféré, commenta Monsieur C. Lors d’un dîner mondain, il a rappelé sans rire à tous les convives que l’épidémie du SIDA, cette maladie du siècle dernier, avait été une bénédiction en faisant prendre conscience aux homosexuels qu’ils étaient sur le mauvais chemin. Il s’est même exclamé qu’une souche mutante de ce virus résistante au vaccin serait la bienvenue aujourd’hui pour leur faire une petite piqûre de rappel.

Franz retourna le cliché. Lut l’adresse. Munich. C’était la cible la plus proche. Il commencerait par celle-là. Il se leva.

– Pour le règlement, un quart maintenant, un huitième à chaque élimination, le dernier quart quand nous nous reverrons. Je vais d’ailleurs vous payer ce que je vous dois pour votre dernier travail. S’il vous plaît…

Monsieur C. présenta à Franz une petite boite noire percée d’un trou. Franz y inséra son index. Tout d’abord le froid intense, anesthésiant, pour ne pas sentir l’aiguille qui vint prélever le demi-millimètre cube de sang nécessaire au déclenchement du virement bancaire. Au loin, et comme le building tournait sur lui-même, faisant une rotation complète en deux heures, Franz pouvait maintenant voir les méandres artificiels de la Senne qui coulait, telle de l’or liquide à la lumière du soleil couchant.

– C’est bon ! annonça Monsieur C. Vous pouvez retirer votre doigt.

Franz ne se fit pas prier. Demi-tour, direction sortie. Dans son dos, Monsieur C. :

– Bonjour à votre femme !

*

Les guerres n’existaient plus : les plages syriennes et libyennes faisaient la joie des vacanciers ; la bande de Gaza accueillait chaque été le plus grand festival de rock du monde organisé par une firme israélienne ; la Birmanie, le Darfour et l’Afghanistan étaient visités par des millions de touristes ; la Corée fêterait cette année le quatre-vingtième anniversaire de sa réunification… Pas le moindre conflit sur la planète Terre pourtant on fabriquait encore des armes de plus en plus sophistiquées.

Franz avait toujours préféré son vieux fusil à verrou dont il fabriquait les munitions lui-même, dans la cuisine de son petit appartement. Il faisait fondre l’alliage de cuivre et de zinc, le coulait dans les moules. Projectile en plomb chemisé de cupronickel. Grains de poudre de fabrication maison. Un travail d’orfèvre qui lui prenait un temps fou mais, et Monsieur C. le savait bien, il était célibataire : du temps, il en avait.

Franz vint placer le nez du ministre au centre du réticule de son viseur optique. Il bloqua sa respiration et pressa la queue de détente. La tête ministérielle explosa comme une tomate blette qu’on jette contre un mur. « Un con de moins ». Sans se presser, il démonta son fusil, le rangea dans son étui. Disparut sans bruit, telle une pierre qui coule au fond d’un lac.

*

Quand et où cette organisation était née, personne ne le savait. Toutes les rumeurs couraient : en Suisse sous l’impulsion des francs-maçons, aux USA à l’initiative de Bill Gates, en France peu après le troisième mandat de Louis Sarkozy… Cela n’avait aucune importance. Franz en faisait partie car son père en faisait partie. Voilà tout. Il lui avait appris le métier, lui avait enseigné toutes les ficelles pour éliminer les cons. Car voilà de quoi retournait cette nébuleuse mondiale dont Monsieur C. n’était qu’un rouage et Franz un des centaines de milliers d’employés : une vaste entreprise à supprimer les cons.

Franz venait, à raison d’une dizaine de fois par an, chercher une liste de cons à éliminer. Et il les éliminait. Comment avaient-ils été choisis ? Chaque con à rayer de la surface de la Terre avait été validé par une des centaines de commissions dans le monde. Aux quatre coins de la planète, des groupes secrets de sept experts se réunissaient toutes les semaines pour établir trois listes de vingt noms. Chaque liste était coupée en cinq et attribuée à l’un des tueurs de l’organisation.

À l’aube du vingt-deuxième siècle, ce consortium devenu rapidement mondial, avait fait des merveilles au prix d’une nouvelle forme d’eugénisme discutable. Les premiers effets ne tardèrent pas. En France, dix ans après les premiers meurtres, BFM télé dut rendre l’antenne, faute d’audimat. TF1 lui emboîta le pas puis, suite à l’assassinat de son animateur vedette Cyril H., ce fut le tour de Direct 8. Le nombre d’ouvrages publiés à l’occasion de la rentrée littéraire fut divisé par vingt. Les stades de foot ne se vidèrent pas aussi vite que certains l’avaient annoncé mais l’ambiance fut de nouveau respirable, les femmes furent plus nombreuses à assister aux matchs, le football redevint ce qu’il aurait dû toujours être : un sport (dont les principaux acteurs, les joueurs, ne furent plus jamais interviewés après la rencontre). Facebook tenta de survivre en proposant des appareils électroménagers à acheter mais la chute des statuts débiles qui l’alimentaient à flux constant depuis quelques années se tarit et le géant d’Internet disparut aussi vite qu’il était apparu. Évidemment, le terrorisme fut éradiqué de la surface du globe en moins d’une décennie. Le nationalisme qui s’en nourrissait ne résista pas mieux.

Bien sûr, cette purge ne se fit pas sans casse. Tout le monde perdit un proche, un parent, une connaissance. Franz vit partir Michel, le gros con du café au bout de la rue qui affirmait que « le lobby juif contrôle la finance internationale. » Il pleura – pas longtemps – sa tante pour qui « les attentats du 11 septembre 2001 n’ont été qu’une énorme mise en scène et n’ont jamais eu lieu. »

La population mondiale diminua de moitié après cinquante ans, de trois quarts un petit siècle après le premier meurtre. La forêt amazonienne retrouva sa superficie du dix-huitième siècle, la couche d’ozone se referma, les glaciers se reformèrent. Le taux de dioxyde de carbone dans l’atmosphère chuta de façon drastique pour revenir à la normale (le GIEC fut dissous). Les exploitations pétrolières mirent la clé sous la porte les unes derrière les autres cédant la place aux champs d’éoliennes et de panneaux solaires. Le dernier gros con à rouler en ville dans un énorme 4×4 consommant vingt-quatre litres au cent kilomètres, un Californien nommé Harvey Grant, fut éliminé le 12 janvier 2056.

La Police, rapidement débordée par la multiplication de ces assassinats, n’abandonna pas pour autant. Elle concentra ses effectifs sur les cons les plus célèbres et/ou enquêta avec sérieux sur toutes les disparitions dont le mobile n’était pas limpide. Mais personne n’était dupe et certains tabloïds (de ceux qui avaient réussi à survivre en étoffant leur ligne éditoriale avec des articles sur la physique quantique ou l’analyse sartrienne du non-être) titraient même à chaque nouvelle disparition : « UN CON EN MOINS A LA SURFACE DE LA TERRE. »

C’était un monde différent. Sans cesse sur la sellette car, contrairement à ce qu’on aurait pu croire, il semblait impossible d’éliminer tous les cons, il en naissait chaque jour. Deux métiers avaient le vent en poupe : l’un légal, fossoyeur, l’autre un peu moins, tueur à gages. Et Franz avait choisi le second car son père lui avait transmis son savoir-faire.

*

Il avait atterri ce matin de Tokyo où il avait bataillé pour localiser puis éliminer le quatrième et dernier nom de sa liste. Il appuya sur le bouton deux cent quarante-trois. Vingt-six secondes. Portes automatiques. Secrétaire holographique. Monsieur C.

– Ah ! Franz ! Comment allez-vous ?

– Bien.

– Je ne vous attendais pas si tôt. Vous avez fait un excellent travail. Je vous en prie, asseyez-vous ! Whisky ? Vodka ? Huss ? Autre chose ?

– Rien. Merci.

Franz se laissa tomber dans le fauteuil. L’enveloppe sortit de l’accoudoir droit. Trois photos seulement.

– Producteur qui a succombé aux sirènes de l’audimat et proposé de remettre au goût du jour un vieux concept d’émission de télé-réalité ; universitaire ayant participé activement à l’élaboration du nouveau programme des classes de collèges et pour finir, Jacques Marantz… Le discours qu’il a tenu la semaine dernière sur la gestion des déchets nucléaires laissés par les générations précédentes est plutôt mal passé.

Franz se figea. Il observa attentivement la dernière photographie. L’homme qui se tenait droit devant le Parlement, costume gris, cravate rouille, large sourire, avait reçu trois fois le prix Nobel du Maintien de la Paix et deux fois celui de Littérature. Ingénieur de formation, il avait dans sa jeunesse, participé au programme spatial Moon 2070, qui avait vu l’implantation de la première centrale à fusion atomique sur la lune pour alimenter la Terre en électricité.

– Je…

– Je sais ! Il a parlé un peu vite et est revenu sur ses déclarations. Nous allons perdre un grand homme, c’est sûr ! C’est une décision à la con, que voulez-vous !

Franz releva la tête et fixa Monsieur C.

– Vous faites partie de la commission ? lança-t-il.

– Euh… Oui…, confirma Monsieur C.

– À ce titre, les décisions qu’elle prend sont aussi les vôtres ?

– Oui… Évidemment.

Monsieur C. percuta soudain. La panique déforma son visage quand il vit Franz dégainer son petit Walter PK en polymère qui ne le quittait jamais – car invisible aux détecteurs quels qu’ils fussent. Les trois projectiles en polyoxométhylène irradiés se fichèrent dans sa poitrine avant que Monsieur C. n’eût pu prononcer le moindre mot pour sa défense. Le sang qui coula sur la moquette déclencha le système d’entretien automatique. Une petite trappe s’ouvrit dans un coin de la pièce et libéra le robot aspirateur. Franz vint se placer au-dessus du cadavre de Monsieur C.

Il avait agi selon ses prérogatives : les cons sur la liste devaient être éliminés. Ainsi que tous les cons sur sa route. Son père le lui avait appris. « Un bon con est un con mort » telle était la devise de sa caste. Franz tiqua. La situation lui apparut clairement : les caméras avaient tout capté et l’ordinateur central avait déjà envoyé les images au poste de Police, non sans avoir transformé la bande-son pour que la conversation ne trahît pas les desseins de l’organisation. L’ADN de Franz était partout. La fuite impossible. Il avait réagi par réflexe. Trop vite.

– Mais quel con je fais ! s’exclama-t-il.

Sa phrase résonna dans le grand bureau. Au loin, il devina l’Atomium 2, maille hexagonale de néphéline agrandie cinq cents milliards de fois. Le petit drone surarmé surgit devant la baie vitrée et lança sa première sommation.

Franz posa le canon sur sa tempe.

Tous les cons sur sa route… Sans exception.

Trophée Anonym’us, Nouvelle 22/27 : EUX


vendredi 3 février 2017

Nouvelle anonyme N°22 – Eux



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Le mardi c’est le jour du Trophée anonym’us sur Collectif polar

Votre blog s’est associé avec cette fantastique initiative qui consiste à demander à des auteurs connus, reconnus ou amateurs d’écrire une nouvelle anonymement. Aussi, un jury de lecteurs, départagera et votera à l’aveugle ces 27 nouvelles en course. Effectivement il y a 27 compétiteurs cette année.

Pour en savoir plus sur le Trophée Anonymu’s c’est Ici

Allez place à la vingt-deuxième nouvelle

Plus que 5 à venir

Et oui  dans moins de 1 mois et demi, déjà, elles auront toutes été dévoilées

 smileys Forum


EUX

— MOI —

« La vie est une chienne ».

Combien de fois dans ma vie j’ai entendu cette phrase ? Toujours dite par des mecs qui ont le cul posé dans leur canapé acheté en soldes, emmitouflés dans leurs fringues de marques et qui te regardent comme si tu étais une tâche sur leurs chaussures cirées du matin. Qu’est-ce qu’ils en savent que la vie est une chienne, eux ? Chaque jour, ils se lèvent pour aller bosser et gagner leur croûte qu’ils dépenseront dans le dernier smartphone à la mode parce qu’il faut faire croire qu’on a plus de tunes que le voisin. Ils rentrent le soir, boivent une bière devant le match de foot pendant que leur femme torchent le cul de leur gosse qui les empêchera de dormir la nuit. Parce que ouais, un môme, ça braille. C’est comme ça, même si ce n’était pas écrit sur la notice. Et ils te disent que « la vie est une chienne. »

Ça me fait marrer. Je vis dans la rue depuis si longtemps que j’en ai lâché le compte. Si ça se trouve, je suis né dans un caniveau et je ne m’en rappelle même pas.

J’ai la gueule d’un vieux, des rides noires de crasse qui me courent sur la gueule comme un réseau routier sur une carte IGN.

Pourtant, j’ai pas vingt piges.

Moi aussi je devrais avoir le cul assis sur un simili cuir devant un écran acheté à crédit, une bière chaude et sans bulle dans les mains. Mais c’est sur du bitume que je suis assis. Parfois sur un banc, quand les mères de famille m’oublient un peu et arrêtent de hurler que je fais peur à leurs gosses. Si elles se voyaient quand elles gueulent, le visage rouge et les yeux exorbités, les veines du cou prêtes à exploser, c’est d’elles qu’elles auraient peur. En tout cas, moi, elles me fichent une trouille de tous les diables.

« La vie est une chienne ».

Tous ces bien-pensants qui parlent de toi quand ça les arrange, mais qui t’oublient dès qu’ils ont mis les pieds dans leurs confortables pantoufles, me font vomir. Je les regarde marcher devant moi, la tête haute, le pli du pantalon impeccable. Je les regarde, mais je ne les vois plus.

Je marche en regardant le sol pour ne pas croiser leurs regards, je me pose à l’écart pour ne pas les déranger et j’essaie d’être sourd à ce qu’ils disent quand ils passent devant moi.

Je suis un déchet, il paraît. Un parasite qui ne sert à rien dans cette société, si ce n’est à leur ponctionner encore du fric sur les impôts qu’ils paient en râlant.

Que je sois un môme tout juste sorti de l’adolescence ne leur fait ni chaud ni froid.

La seule chose qu’ils voient, c’est un pauvre type qui dort dehors parce qu’il n’a pas été capable de se tenir droit dans un entretien d’embauche. Trop fainéant pour trouver du boulot.

Ça aussi, ça me fait marrer.

Quand il y en a qui s’arrête pour me parler, c’est toujours sur ton condescendant. Comme si j’étais du bétail qui va tout droit à l’abattoir et qui ne le sait pas encore. On me dorlote, on me donne une affection feinte. Mais une fois qu’ils ont le dos tourné, c’est la même chose : ils t’oublient aussi sec, l’esprit tranquille d’avoir fait un geste envers un laisser pour compte.

Et toujours cette phrase : « la vie est une chienne ».

Je vais leur montrer ce que c’est qu’une vie de chienne.

— ELLE —

Le Campus est noir de monde en cette journée d’examen et elle, au milieu de tout ça, elle sourit. C’est une belle journée ensoleillée et chaude. Elle en a profité pour étrenner sa nouvelle robe, celle qui lui découvre ses longues jambes fuselées et qui a l’air d’affoler les garçons sur son passage.

« La vie est belle ».

Elle se répète chaque jour qu’elle a une chance formidable. La nature l’a gâtée, tant sur son physique que ses capacités intellectuelles. Elle est d’ailleurs la première de sa promo. Future médecin.

Demain, c’est les vacances. Elle partira certainement avec son amie Alex dans la résidence secondaire de son père, en bord de Méditerranée. Là-bas, elle pourra se reposer de cette année universitaire qui lui a mis les nerfs à rude épreuve, se baigner dans la piscine privée avant d’aller exhiber ses jolies formes sur la place. Peut-être qu’elle rencontrera un garçon.

Cette année, elle n’a pas eu une seconde pour flirter. Trop occupée à étudier, elle n’a pas passé un week-end ailleurs que le nez dans ses livres.

Mais ce n’est pas grave. Ça valait le coup.

«  La vie est belle ».

Elle marche vite dans le parc du campus. Sans vraiment savoir où elle va. Les épreuves sont finies, elle est seule au milieu de la foule à attendre ses amis qui ne tarderont pas à sortir eux aussi.

Elle décide de s’asseoir sur un banc et allume une cigarette. Un groupe de jeunes qu’elle ne connait pas s’installe à côté d’elle et ils engagent la conversation. Il y en a même un qui lui fait un clin d’oeil. Elle rougit. Et elle sourit aussi.

Dix minutes plus tard, ils ont convenu de se retrouver le soir même dans un bar. Ce sera plus sympa qu’un banc au milieu de la fac.

Dès qu’il a le dos tourné, elle sort son smartphone et envoie un message à son amie.

« La vie est belle ».

Elle active la fonction miroir de son téléphone et s’observe. Tout juste vingt ans, elle a encore la peau lisse et sans défaut d’une adolescente. Elle serait pleinement satisfaite de ce qu’elle voit si des petites cernes n’avaient pas décidé de gâcher le tableau.

Il va falloir qu’elle dorme un peu plus, pense-t-elle. Et qu’elle demande à ses parents de changer la literie. Son matelas commence à être fatigué et elle a envie d’un lit plus grand. Où elle pourra se mettre dans tous les sens sans avoir les jambes dans le vide. Elle a suffisamment de place dans sa chambre pour l’installer et avoir encore de quoi se retourner.

Et puis de toute façon, elle ne va pas tarder à déménager. Elle aura enfin son intimité, son chez-elle.

Au loin, elle voit son amie arriver.

« La vie est belle ».

— ELLE ET LUI—

Il marche droit devant lui, sans regarder personne. Il sait ce qu’il a à faire et réprime un sourire. Il ne faudrait pas que les gens croient qu’il est fou. Parce qu’il sait très bien que lorsqu’il sourit, ça lui donne une tête de psychopathe. Et il ne veut pas qu’on le voit. Qu’on le repère. Ni qu’on se souvienne de lui. Sa gueule de vieux et ses rides noires sont bien assez visibles comme cela, il ne veut pas en rajouter.

Il n’est qu’un fantôme et tient à le rester. La leçon sera encore plus grande.

Il avance à grands pas, se mêle à la foule des étudiants, mains dans les poches.

Il ne la voit pas venir face à lui et la percute de plein fouet.

La pochette qu’elle tient au creux des bras s’envole et laisse échapper les papiers qu’elle contient.

Il regarde la scène sans vraiment la voir, absent. « On dirait de gros flocons de neige », pense-t-il.

« C’est le bon moment ».

Sa main sort de sa poche. Son regard accroche celui de la fille qu’il vient de bousculer.

Des yeux couleurs lavande. Il n’a jamais vu ça. Et malgré lui, il sourit. L’étudiante aussi.

« Finalement, la vie est belle ».

C’est elle qui prend la première balle. Juste au milieu de ses deux yeux exceptionnels.

Elle bascule avec toujours ce sourire gêné aux lèvres.Sa jolie robe dévoile encore un peu plus ses longues jambes fuselées.

Lui qui n’avait jamais vu la cuisse d’une femme en dehors du papier glacé de magazines trouvés dans les poubelles, le voilà servi.

Elle tombe au ralenti, comme les feuilles de papier un peu plus tôt. Elle a tout juste le temps de penser qu’elle ne partira pas en vacances et que son rencard l’attendra ce soir. Mais qu’elle ne viendra pas.

« La vie est une chienne ».

Il ferme les yeux, veut garder ce regard lavande dans un coin de sa tête et tire dans la foule. Il n’entend pas les cris, il y est habitué. Il tire et c’est tout. Sans rien voir d’autres que ces deux yeux magnifiques.

Il a compté les balles. Elle a pris la première. Il la rejoindra dans 19…18…17…

« La vie a été belle ».

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Trophée Anonym’us, Nouvelle 21/27 : Le parloir


vendredi 27 janvier 2017

Nouvelle anonyme N°21 : Le parloir

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Le mardi c’est le jour du Trophée anonym’us sur Collectif polar

Votre blog s’est associé avec cette fantastique initiative qui consiste à demander à des auteurs connus, reconnus ou amateurs d’écrire une nouvelle anonymement. Aussi, un jury de lecteurs, départagera et votera à l’aveugle ces 27 nouvelles en course. Effectivement il y a 27 compétiteurs cette année.

Pour en savoir plus sur le Trophée Anonymu’s c’est Ici

Allez place à la vingt et unième nouvelle

Et oui déjà dans moins de 1 mois et demi, elles auront toutes été dévoilées


Le parloir

Axel n’écoute pas.

On lui a bien appris pourtant, à ne pas mettre ses coudes sur la table mais ce sont ses bras tout entiers qu’il y pose et sa tête avec. Un œil est fermé par sa joue écrasée, l’autre suit les motifs du papier peint : des oursons coupés en plein milieu par les huisseries dont on a retiré les portes. Axel regarde au-delà des ouvertures béantes, dans ce couloir où les gens avancent sans s’arrêter. Ceux qui le regardent ne le voient même pas et dans quelques secondes ils l’auront probablement déjà oublié.

Axel se tortille sur sa chaise, son ventre le tiraille déjà mais cela n’a rien à voir avec la faim.

Maman ne tardera plus.

Axel se rend au parloir tous les mercredis.

Même s’il connait le chemin par cœur, Michel lui tient inévitablement la main pour le guider jusqu’à la petite pièce aux oursons bleus. Le même homme, qui chaque semaine lui demande son nom. Axel porte celui de son père, VANDAELE, et Michel l’écorche invariablement, comme s’il le faisait exprès.

Le père d’Axel est parti de la maison depuis presque deux ans. Il y a eu cette millième dispute dans le salon, et puis il est entré dans sa chambre et a embrassé son fils sur le front. L’enfant n’a pas grimacé en sentant la barbe dure piquer sa peau, il n’a rien dit et a continué à faire semblant de dormir. Quand la porte a claqué, seulement, il a fondu en larmes.

C’est de la faute de son petit frère, tout ça. Tout ce qui est arrivé, c’était à cause de Barnabé.

Une créature chétive flanquée d’un prénom ridicule, qui avait à peine soupiré en venant au monde ; un garçon maigre et jaune qui semblait laper l’air à grandes goulées dès qu’on l’abandonnait à l’intérieur de son couffin.

Axel avait dès lors considéré son frère comme un fardeau fragile, un boulet de verre encombrant qu’il devrait traîner avec soin jusqu’à ce que la chose soit capable enfin de se débrouiller seule. Il n’avait rapidement plus pu supporter le souffle rauque et embarrassant qui émanait de Barnabé. Cet écho caverneux qui s’extirpait avec peine de ses bronches pleines de poix.

Étrangement, la vieille chatte grise de la maison s’était immédiatement prise d’affection pour le bébé. Dès la première seconde, elle l’avait couvé des yeux et avait roucoulé près du berceau sans relâche. Elle avait léché son front humide, s’était roulée en boule près de lui et n’avait jamais cessé de ronronner au rythme des marées asthmatiques du bébé.

Lorsque Maman fermait la chambre afin de laisser dormir Barnabé, l’animal griffait le bois avec force, ne laissant jamais l’enfant trouver le sommeil. Il se mettait à geindre rapidement et les pleurs incommodaient la chatte qui ne supportait pas qu’on le laisse couiner de la sorte. Elle miaulait, hurlait comme lui, attendait que la porte s’ouvre pour courir le réconforter, l’embrasser, le goûter. Elle ne le quittait jamais, il était chaud, il ronflait comme elle.

Axel observait le cirque depuis sa chambre, cette attention vouée à une petite créature qui n’en valait pas la peine. Quand Axel pleurait on lui tendait juste un mouchoir, lorsqu’il demandait des baisers, on le repoussait. Il était grand maintenant, il n’avait plus besoin de tout cela, pourquoi est-ce qu’il les embêtait ?

Et puis un soir, comme un sort idiot, la voix du père avait fait taire la toux dégoutante du petit frère. Il avait simplement conté une histoire, pour s’occuper peut-être ou bien juste pour couvrir les hoquets monstrueux… et voilà que le second fils s’était endormi immédiatement, sans le moindre ronflement. Le père, ravi, s’était mis à réciter tous les livres de la maison, jusqu’aux notices des appareils ménagers hors d’usage. Et ne trouvant bientôt plus de pages à tourner, il avait commencé à inventer : de nouvelles histoires, de nouvelles sonorités, des musiques jamais entendues, jamais lues. Barnabé s’était nourri jusqu’à l’os de cette voix grave, le père avait raclé ces cordes vocales jusqu’à les rendre plus vibrantes encore, plus tonitruantes. Des nuits durant, l’homme avait laissé courir son imagination et ses mots, déblatérant idioties et chuchotant histoires graves. Il avait parlé et parlé encore, créé princes et pirates, monstres et joyaux, maîtresses et amants, jusqu’à épuisement.

Axel lui, n’avait plus rien obtenu. Juste le droit d’écouter les miettes, depuis son lit. Alors il plissait ses yeux de toutes ses forces pour en avoir autant que possible. Il saisissait des phrases, ou parfois juste le son sourd et monocorde de la voix de son père. Il s’endormait de fatigue, lorsque sa concentration n’en voulait plus.

Et, quand même Barnabé avait cessé d’écouter, le père avait continué. Pour le souffle calme de l’enfant, pour les roulements félins sous sa main, pour ses propres oreilles qui en redemandaient.

La chatte, l’homme et le bébé demeuraient là jusqu’à ce que la nuit soit bien noire et que les oiseaux cessent de chanter derrière les fenêtres. Le père parlait sans s’arrêter, parfois jusqu’à ce que la lumière reparaisse, produisait le même bruit que le vent durant les nuits de tempête, ces vagues rassurantes qui berçaient la chambre. Sa voix réchauffait, ses mains caressaient. Barnabé respirait calmement ; la chatte l’entendait, l’écoutait, et s’endormait alors contre le couffin, lourde comme la pierre.

Sous les yeux d’Axel qui s’accroupissait parfois derrière la porte, le père aussi flanchait, assis sur une chaise grinçante, sa tête basculait en avant, trop lourde, pleine de vide. Il ronronnait lui aussi, se joignant aux deux autres dans un chant étrange de souffles mélangés. Alors les corps bougeaient, secoués de spasmes assoupis. Ils rêvaient en chœur, cauchemardaient de temps en temps pour s’éveiller du même sursaut. Et le cycle recommençait, la voix, les grognements de part et d’autre de la chambre, le calme. Ainsi de suite. Des nuits entières et parfois des journées. Axel sentait la tristesse prendre toute la place dans son estomac. Mais il ne savait pas la hurler. Il avait supplié qu’on s’occupe de lui, mais nul n’avait réagi.

Maman avait laissé faire, elle n’avait jamais pris le temps de s’attendrir sur l’un ou l’autre des enfants. Elle s’affairait aux autres tâches de la maison. Les lessives, les repas, les courses, le ménage. Elle quittait souvent le foyer dans ses vêtements de la veille pour aller acheter du pain, fumer ou prendre l’air, elle prenait souvent son temps. Elle aimait être seule.

Ce matin-là, lorsqu’elle était rentrée du marché, elle avait claqué la porte pour réveiller les fantômes, mais rien n’avait bougé. Axel ne s’était pas fait entendre, alors qu’il était toujours le premier debout.

Arrivée dans la cuisine, une bouteille en verre s’était échappée de l’un des sacs et s’était brisée, du lait s’était répandu sous le réfrigérateur. Par terre, il y avait des boites de conserve et quelques fruits amochés. Des tomates, surtout. Des tomates éclatées, et des pépins qu’il faudrait ramasser un à un.

Maman avait soudain perçu quelque chose. Elle n’aurait pas su l’expliquer, mais le silence était plus fort que jamais. Elle avait fermé les yeux et soupiré. Elle n’avait pas pressé le pas. Elle n’avait même pas jeté un œil dans la chambre d’Axel et s’était dirigée droit vers la chambre du bébé. La porte n’était pas verrouillée, et pourtant, elle avait eu bien du mal à l’ouvrir. Elle n’osait pas. Tétanisée. Derrière, elle avait entendu des chuchotements. Le père ne chuchotait jamais, le père parlait fort, il racontait, il débitait. Il ne murmurait pas.

Elle avait poussé la porte, d’abord regardé son mari endormi sur la chaise les mains jointes sur son ventre. Puis elle avait vu Axel bondir loin du couffin et avait lu dans ses yeux.

Du berceau, elle avait perçu le souffle léger qui s’échappait à intervalles réguliers. Alors, elle s’était demandé pourquoi Axel semblait si inquiet.

Maman avait donc regardé. Le couffin n’avait pas bougé, peut-être oscillé un peu. À l’intérieur, elle avait distingué le crâne et la chevelure éparse et blonde de Barnabé. Puis elle avait vu ce qui n’était pas Barnabé. Les oreilles d’abord, douces et arrondies, puis les pattes aux griffes dissimulées, appuyées contre les parois moelleuses. Elle avait regardé la toison grise et le ventre blanc se gonfler et se vider, affalé sur le visage du bébé.

Elle avait eu envie de vomir d’abord.

De courir aussi, mais elle n’avait pas eu la moindre idée d’où elle aurait pu s’enfuir.

Mais elle était restée là, hébétée, devant cette chatte qui ronronnait sur le bébé, sur Barnabé qui ne respirait plus. Cet enfant chétif et jaunâtre qui avait suffoqué parce qu’on avait pris soin de lui.

Maman avait contemplé le berceau sans jamais chasser le félin. Elle avait imaginé des tas d’issues et laissé filer secondes et minutes. Elle avait attendu que le bébé pâle bouge et pleure, mais il était resté inerte sous la fourrure chaude. Le père avait ouvert les yeux et s’était mis à hurler d’un coup, un long cri sourd et sans fin. On eut dit un animal. Maman avait sursauté. C’est à ce moment qu’elle s’était ruée pour composer le numéro des urgences. Comme si cela en valait encore la peine.

Axel s’était glissé dans le lit de ses parents cette nuit-là, il avait essayé de s’enrouler dans les bras de sa mère, mais elle n’avait pas réagi. Elle l’avait regardé comme un étranger. Pire qu’avant.

Après le départ des ambulances et de la Police, Maman avait tué la vieille chatte grise. Il faisait déjà jour, et le félin ronronnait encore. Elle l’avait saisie délicatement par la peau du cou, l’avait serrée, juste assez pour la soulever sans la faire miauler. Puis elle l’avait fourrée dans un sac de riz vide. La chatte n’avait pas émis le moindre son, couchée au fond du sac, manquant probablement déjà d’air et de place. Axel avait regardé sa mère sortir et s’avancer d’un pas tranquille dans l’allée brumeuse. Elle avait enjambé le parapet puis avait continué jusqu’au fond de la cour, devant le mur qui séparait les deux jardins voisins. Le couple qui habitait derrière était plutôt aimable et discret. Ils n’auraient pas dérangé une fourmi sur un brin d’herbe s’il avait fallu tondre la pelouse. Ils disaient bonjour et au revoir avec le même sourire bonhomme. Et c’est avec ce même sourire qu’ils présenteraient sans nul doute leurs condoléances.Quel terrible événement, nous vous avons préparé une tourte au fromage.

Maman avait levé le sac au-dessus de sa tête. La chatte n’avait pas bougé, elle s’était laissée faire. Elle avait confiance en cette femme qui ne pouvait pas lui faire de mal, elle ne lui en avait jamais fait.

Le sac n’avait tournoyé qu’une seconde, et s’était écrasé contre le mur. Une fois, puis deux, puis dix, et à aucun moment on n’avait entendu le moindre miaulement. La chatte s’était laissée tuer docilement, sans protester.

Maman avait jeté le sac dans le bac à ordures, puis elle était rentrée. Elle s’était lavé les mains avec force, les avait essuyées dans un torchon propre qu’elle avait jeté immédiatement à la poubelle. Puis elle avait allumé la télévision et s’était assise sur le canapé, épuisée. Axel n’avait rien dit. Son cœur avait battu la chamade tout le temps, mais il s’était tu. Aucun mot n’avait bien sonné à l’intérieur de son crâne, aucun n’aurait changé quoi que ce fût.

Il n’avait rien dit.

Mais elle savait tout.

Elle l’avait surpris près du berceau, sa main pas bien large encore posée sur les ronronnements de la vieille chatte, qui caressait pour féliciter. Maman avait vu Axel tuer son frère, et ce bruit presque imperceptible qui s’était échappé de la chambre, elle l’aurait reconnu entre mille, c’est Axel qu’elle avait entendu ricaner.

Mais elle n’avait rien dit. Elle n’avait pas crié, ne l’avait pas puni, ne l’avait pas rassuré non plus. Elle ne lui avait simplement plus adressé le moindre mot.

À l’enterrement de Barnabé, elle s’était tenue loin d’Axel, elle avait toujours gardé deux ou trois personnes entre eux pour ne pas croiser son regard. Axel l’avait cherchée pourtant, il avait tenté de saisir sa main mais elle s’était mollement dérobée et avait disparu dans les bras d’autres gens éplorés qui l’avaient cajolée des heures durant.

Papa était parti quelques semaines après cela. Les parents n’arrêtaient pas de crier l’un contre l’autre, de toute façon. Des reproches ridicules, un plat trop cuit, de l’eau trop froide, de la poussière sous les lits : les disputes faisaient ventre de tout. Le père a quitté la maison en déposant ce seul baiser sur le front d’Axel, sans adieu. Et le silence avait de nouveau envahi la maison, pesant à faire courber le dos de Maman et de son fils.

Elle criait de temps en temps pour que le bruit remplisse les murs, elle ouvrait les fenêtres aussi, mais rien n’y faisait, le silence était toujours là. Parfois la nuit, Axel sentait son ombre, il devinait les mains tremblantes au-dessus de sa tête et de son cou, mais elle ne le touchait jamais.

Au bout d’un mois, elle avait pris le téléphone et composé un numéro à deux chiffres. Elle avait parlé longuement et Axel n’avait pas tout entendu. Simplement que c’était elle, qu’elle avait tué Barnabé, qu’il fallait l’emmener loin de là, sinon elle recommencerait. La Police était arrivée tranquillement, deux agents au crâne rasé qui avaient menotté sa mère et dit à Axel de rester dans sa chambre et d’être un bon garçon. Il était resté. Il avait regardé. Sa mère ne s’était pas défendue et ne l’avait pas embrassé avant de quitter la maison. C’étaient les services sociaux qui étaient venus le chercher. Une grosse femme qui lui avait tendu une sucette. Mais Axel se fichait des friandises, il voulait sa Maman. Juste sa Maman.

Axel vient voir Maman toutes les semaines. Et quand elle entre enfin dans la petite pièce aux oursons bleus et s’assoit face à lui, il se met à sourire. Elle ne dit rien, ne le touche pas. Elle évite de le regarder car tout en lui la révulse. Mais elle est là, il l’a tout entière pour lui, une heure par semaine le mercredi.

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