L’exquis cadavre exquis, épisode 4


L’exquis cadavre exquis, épisode 4

Elle s’appelle Camille, a la phobie de la chlorophylle et n’a rien trouvé de mieux que de se cacher dans une serre pour échapper à l’Assassin qui la traque.

L’exquis cadavre exquis, Episode 4

Episode 4

Les Nuisibles

By Cécile Pellault

 

Sebastián hésitait en s’approchant du directeur entre la limace ou l’insecte, celui qui éveille en chacun le désir irrépressible de se transformer en tueur sans pitié et seulement rassasié à la vue du sang et d’un reste de pattes! En commençant à parler avec lui, Sebastián opta définitivement pour l’insecte à écrabouiller, ce type allait lui réveiller son eczéma. Il sentait les picotements annonciateurs des plaques rouges. C’était l’archétype du con fini.

«…l’administration m’a obligé à l’inviter et voilà, elle se fait assassiner sous mon toit. Nous allons devoir fermer encore une semaine, les comptes d’exploitations vont plonger pour ce trimestre. Déplorable publicité, déplorable !

– Effectivement, déplorable que cette courageuse journaliste ait été assassinée au milieu de vos géraniums et autres pâquerettes, quelle manque de savoir-mourir, franchement ! Par ailleurs, avez-vous noté autre chose lors de cette soirée à part bien entendu les manières navrantes de Mademoiselle Camille Longchamps? Quelque chose de vaguement intéressant pour que nous puissions quitter votre carré de pommes de terre au plus vite et remonter vos comptes d’exploitation ? Un clandestin parmi les invités ? Un membre du personnel dont l’attitude aurait pu être jugée suspecte ? Auriez-vous reçu des menaces personnelles récemment ? Une chance que ce soit vous qui ayez été visé par le meurtrier ?

– Mais je ne vous permets pas, je vais en parler à votre hiérarchie. Je …

– Je pense que vous allez avoir autant de chances avec ma hiérarchie que moi avec vos informations ! Je vous laisse avec ma valeureuse collègue, I’inspectrice Rémini. Valérie, tu m’accompagnes jusqu’à la sortie, s’il te plait?

Sebastián sentait maintenant la brulure de l’eczéma et refrénait avec peine le désir de se gratter comme celui de coller un pain au directeur. Finalement, cela n’avait pas été une bonne idée d’arrêter de fumer le matin même.

« Je ne te connaissais pas cet amour pour le quatrième pouvoir, Sebastián?

– Je crois que j’aurai même défendu un collecteur des impôts du moyen âge contre lui, c’est dire! Tu continues l’interrogatoire, je crois que ce sera plus constructif!

– Oui, je crois! Un peu de subtilité ne nous fera pas de mal!

– Oui, clairement! De toute façon, j’ai entraperçu un vieil ami qui fouine par là-bas! On se tient au jus!

-Oui, on fait ça et n’oublie pas : Respire! »

Max Lindberg, son vieil emmerdeur presque personnel, ils avaient commencé ensemble leurs carrières, l’un dans le journaliste, l’autre dans la police. Une étrange relation les liait oscillant entre le respect, et la haine de la profession de l’autre. Dire que c’était la relation la plus longue qui l’unissait à un autre être humain le déprimait, même ses mariages n’avaient pas tenu aussi longtemps. C’était décidément la nuit de tous les nuisibles.

 Merci Cécile d’avoir au débotté poursuivre et sauver notre exquis cadavre.

Maintenant c’est à Marylène de jouer

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L’exquis cadavre exquis, épisode 3


L’exquis cadavre exquis, épisode 3

Elle s’appelle Camille, a la phobie de la chlorophylle et n’a rien trouvé de mieux que de se cacher dans une serre pour échapper à l’Assassin qui la traque.

L’exquis cadavre exquis, épisode 3

L’exquis cadavre exquis, épisode 3

Episode 3

By Aurore Z

Le langage des fleurs

 

L’inspecteur Sebastián Lerot entre dans la serre en tenant son mouchoir de coton serré sur son visage.

Depuis toujours il traîne une intolérance au pollen. Les allergologues sont formels, à part une légère réaction au bouleau, aucune allergie. C’est psychosomatique. Psychosomatique ! Et allergique au bouleau, cela lui en a valu des quolibets de la part de ses collègues !

Les éternuements qu’il tente de réprimer et les démangeaisons qu’il sent croître dans ses yeux sont bien réels et exacerbés dans cet environnement saturé en chlorophylle. .

Il n’ose penser à l’image qu’il renvoie : grand échalas à la carrure de rugbyman aux yeux rougis et au crâne lisse. Pathétique. II a renoncé à sa chevelure il y a 15 ans quand il a commencé à blanchir précocement. Les femmes lui trouvent des airs de Yul Brynner, et ses lunettes rondes, façon John Lennon, n’enlèvent rien à son charme. Bien au contraire.

Les TIC sont déjà sur place et s’affairent autour du cadavre, tels un bouquet de pâquerettes exécutant une danse à la chorégraphie parfaitement maîtrisée. Leur ballet lui inspire la Valse des Fleurs de Tchaikovsky. Selon les informations qui lui ont été communiquées au petit matin, la victime s’appelle Camille Longchamps, une journaliste spécialisée en criminalité financière.

En l’apercevant, Sebastián ne peut s’empêcher de la détailler : peau d’albâtre, cheveux noir de jais coupés à la garçonne, robe de soirée rouge carmin. Plutôt jolie. Allongée sur le côté, en chien de fusil, un regard non averti pourrait l’imaginer se reposant en ce lieu incongru, si ce n’était ce coquelicot mortel sur sa tempe et son regard émeraude inexpressif.

Mille questions se mettent à tourner dans sa tête.

Que venait-elle faire dans cette serre au milieu de la nuit ? Un indic à rencontrer ? Un rendez-vous galant ?

Refoulant un énième éternuement, Sebastián s’agenouille près du corps et saisit toute l’ironie de la situation : une jeune femme, morte, au milieu des rhododendrons, symbole du danger.

Près de la main de Camille, son regard est attiré par une fleur écrue frangée de bleu: une passiflore.

La présence de cette fleur l’intrigue, Camille l’aurait-elle cueillie alors qu’elle parcourait les allées de la serre ou est-ce le tueur qui aurait laissé cette fleur de la passion, macabre message expliquant son crime ?

En se relevant, Sebastián aperçoit le Directeur du Musée qui les a prévenus.

 

FIN de l’épisode 3

Chantal la suite est à toi !

3 ans du blog : Jeu 2, une flingueuse a disparu, épisode 8


3 ans du blog : Jeu 2, une flingueuse a disparu, épisode 8

Discussion de flingueuses aux aurores (après les politesses d’usage) :

 

Flingueuse 1 : Les filles je pense que c’est grave. 

Flingueuse 2/3/4/5 simultanément : Quoi ? Que se passe-t-il ? De quoi tu parles ? 

Flingueuse 1 : Comme on est sans nouvelle de Danièle, j’ai contacté les collègues bordelais. 

 Porte flingue : Et ? Tu  nous intrigues là. 

Flingueuse 1 : Je me suis fais rappeler à l’ordre par la hiérarchie. On m’a demandé de laissé tomber.

Flingueuse 2/3/4/5 et porte flingue : Quoi ? Pourquoi ? C’est quoi ce délire ? Tu rigoles ? Ça cache un truc. 

Flingueuse 1 : Moi aussi je me suis posée des questions les filles. Et oui c’est bizarre mais je ne peux rien faire sans me faire taper sur les doigts. 

Flingueuse 2 : On fait quoi alors ? 

Flingueuse 4 : Elle n’avait rien dit à personne en MP sur le fait qu’elle voulait être un peu tranquille ou je ne sais quoi ?

Flingueuse 1/2/3//porte flingue : Non 

Flingueuse 5 : A moi moins qu’à vous je viens d’arriver dans la team.

Porte flingue : Bon les filles faut que l’on fasse quelque chose. On en peut pas laisser notre Danièle. 

Flingueuse 3 : Tu proposes quoi ? 

Flingueuse 2 : On peut aller chez elle ? Oui je sais Bordeaux c’est pas la porte à côté. 

Flingueuse 1 : Moi je suis ok pour qu’on se rende sur place. Je suis en vacances dès demain soir. 

Flingueuse 3 : Moi aussi vacances pour les minis flingues. Je peux faire ma mère  indigne et les laisser sous la surveillance de leur père. 

Flingueuse 5 : Impossible pour moi les filles, je suis désolée.

Porte flingue : Ce n’est pas grave. Qui d’autre ?

Flingueuse 4 : Impossible pour moi aussi, trop de boulot. une absence serait mal venue et mal vue.

Flingueuse 2 : C’est ok pour moi. On fait comment, quand, où …? Porte flingue tu as l’adresse de Danièle ? 

Porte flingue : Oui je l’ai. 

Flingueuse 2 : Qui s’occupe de voir où on dort ? 

Flingueuse 1 : Je m’en occupe et je réserve. Pour quand les filles ? 

Porte flingue : On se laisse demain pour s’organiser et on se retrouve à la gare de Bordeaux Saint Jean. Tout le monde regarde ses trains et on se retrouve après demain pour 14 h à la gare Saint Jean. Ça laisse à tout le monde le temps d’arriver. 

Flingueuse 1/2/3 : ok

Flingueuse 4/5 : Vous nous tiendrez au courant les filles. 

Porte flingue : Bien sur les filles. 

La discussion c’est poursuivis tout au long de la journée sur comment procéder une fois sur place, qu’est ce qu’elles allaient trouver, pourquoi Danièle avait-elle prit le large sans rien dire etc.

Les retrouvailles dans le hall de la gare Saint Jean n’étaient pas  des plus joyeuses même si les flingueuses aimaient se retrouver assez souvent. Elles ont pris leurs chambres dans l’hôtel en face de la gare et se sont retrouvés chez la porte flingue.

Il a été décidé de ne pas bouger aujourd’hui. Chacune devait essayer d’entrer en contact avec Danièle à titre privé  espérant que l’une ou l’autre aurait une réponse.

En fin de journée rien. Le silence total.

Le lendemain place à l’action et direction le lieu de résidence de la disparue. Dans le tram elles essayaient de donner le change en se souriant mais c’était des mines inquiètes qui s’observaient. Arrivées devant la maison de Danièle, elles retiennent leur respiration.

Porte flingue : allez les filles, on y va. 

Elles se dirigent comme un seul homme (plutôt comme une seule flingueuse !) vers l’entrée. Coup de sonnette. Attente. La porte flingue va pour sonner à nouveau lorsque la porte s’ouvre sur une femme d’une quarantaine d’années.

– oui ?

Flingueuse 1 : bonjour Madame. Nous nous excusons de vous déranger mais nous voudrions parler à Danièle. 

La dame est déconfite :

– oh mais vous arrivez trop tard.

Porte flingue : Comment ça trop tard ? Elle est où Danièle ? 

La dame : Vous devriez entrer. Elle m’avait parlé de vous. Vous êtes les flingueuses c’est ça ?

Les filles entrent se demandant la signification de tout cela.

La dame : Asseyez vous. Vous voulez boire quelque chose ?

Porte flingue : On voudrait surtout avoir des nouvelles de Danièle. 

La dame : Je comprends. Attendez un instant.

La dame quitte la pièce. Les flingueuses et la Porte flingue se chuchotent des interrogations. La dame revient avec un plateau de verres et de boissons. Elle a un dossier sous le bras.

La dame : Je suppose que tout ceci va vous paraître pour le moins étrange.

Flingueuse 3 : On décidera si c’est étrange ou non une fois que vous nous aurez parlé. On vous écoute. 

La dame : Danièle n’est pas la personne que vous croyez. C’était un agent infiltré. Sa dernière mission a échoué.

Stupeur. Le silence s’étire, pesant.

Flingueuse 1 : Echoué ? Quelle mission ? 

Flingueuse 2 : Ca veut dire quoi échoué ? 

Porte flingue : Qu’est ce que vous essayer de nous dire ? 

La dame : Je pensais bien vous voir débarquer un jour et aussi que vous auriez du mal à me croire. Alors je vais vous laisser lire une partie du dossier.

La dame glisse le dossier vers la porte flingue. Toutes se regardent. Flingueuse 1 prend le dossier et l’ouvre. En première page une fiche avec une photo de Danièle, des empreintes digitales etc.

La dame : Je dois vous avertir que les pages suivantes ne sont pas faciles à regarder.

Les coeurs battent plus vite, les regards se font inquiets.

Porte flingue : Allez Flingueuse 1 vas y , on doit savoir. 

Les pages se tournent sur un rapport de police où il est question d’un règlement de compte qui a mal tourné. Des passages entiers sont noircis, illisibles. Les têtes se tournent vers la dame qui ne dit mot. Elle leurs fait signe de poursuivre.

Et là c’est la descente aux enfers.. des photos, du sang, la morgue. Les yeux se noient, les lèvres tremblent. Danièle est là sous leurs regards sur une table de dissection. Le rapport du légiste est cruel pour les flingueuses. D’un geste rageur Flingueuse 1 ferme le dossier, la voix tremblante :

– Qu’est ce que ça veut dire ? Pourquoi vous avez ce dossier ? Qui êtes vous et qui êtes vous pour Danièle ? Vous occupez sa maison. 

Toutes attendent suspendues à une explication.

La dame : je suis sa soeur. J’ai ce dossier parce que j’appartiens à la PJ de Bordeaux. Elle m’a légué sa maison. Je suis là pour quelques semaines. Vous avez eu de la chance de me trouver.

Porte flingue (avec colère ) : De la chance ? On ne comprend rien à votre histoire ? Danièle c’est une gentille dame qui lit des livres, qui s’occupe de sa mère, de son mari. Qui est notre amie… (sa voix se perd dans un début de sanglot)

La dame : Je comprends votre émotion. Tout ceci n’était qu’une couverture. Elle est tombée sur votre blog et votre petit groupe par hasard. Elle me disait que ça lui faisait du bien d’être avec vous, vous toutes. Que ça la faisait supporter la noirceur de son enquête.

Flingueuse 2 : Quelle enquête ? 

La dame : je ne peux rien vous dire de plus sur le sujet. Secret défense. Ne doutait pas qu’elle vous aimez toute individuellement et ensemble. Elle vous aimait sincèrement.

Le silence s’est éternisé.

Porte flingue : on veut savoir où elle repose. 

La dame : Ses cendres ont été dispersés sur la Garonne. Je suis désolée.

Le coeur en miette les flingueuses et leur porte flingue sont rentrées à l’hôtel. Comment annoncé ça à Flingueuse 4 et 5 ? En tout cas pas par Messenger.

La soirée n’a été que pleure, consternation, interrogation, désolation.

Elles décident de rentrer dés le lendemain. Elles n’ont pas le coeur à manger mais se retrouve tout de même dans la salle à manger de l’hôtel. Les regards sont vides, perdus, les mots sont inutiles, futiles. La douleur est dévorante.

Flingueuse 2 : Quelqu’un savait qu’elle avait une soeur ? 

Les têtes hochent de droite à gauche.

Flingueuse 2 : Comment on peut s’inventer un mari, une mère malade et pas parlé de sa soeur ? 

Flingueuse 1 : Surement pour sa couverture et sa soeur si elle n’en a pas parlé c’est pour la protéger. 

Porte flingue : Il nous est arrivé de discuter en mp de truc perso. jamais elle n’a parlé d’une soeur. 

Flingueuse 1 : Oui mais c’est pour…

Flingueuse 3 : Je suis d’accord sur le fait que c’est étrange qu’elle n’ait jamais parlé de sa soeur. Elle nous l’a dit elle même que Danièle nous faisait confiance. 

Flingueuse 1 : Non elle a dit qu’elle nous aimé c’est pas pareil. 

Flingueuse 3 : Quand tu aimes les gens tu leur fais confiance. 

Flingueuse 2 : Les filles on va pas se disputer. 

Flingueuse 3 : Moi j’avais l’impression qu’elle ne s’adressait qu’à vous la soeurette, qu’elle ne me voyait pas.

Flingueuse 2 : Qu’est ce que tu dis ?

Flingueuse 3 : Que j’avais l’impression qu’elle ..

Flingueuse 2 : oui j’ai compris mais ça vous rappelle pas un truc ? 

Porte flingue : De quoi tu parles ? 

Flingueuse 2 : Vous vous souvenez quand on a dû écrire un texte sur la disparition sur la photo de Danièle pour le blog ? 

 

Toutes : oui

Flingueuse 1 : je lui avais posé des questions d’ordre physique : poids taille etc. j’ai même demandé des signes particuliers. 

Toutes : Et ? 

Flingueuse 2: Personne ne se souvient de ce qu’elle m’a répondu sur sa vue ? 

Flingueuse 3 : Oh… 

Toutes : Quoi ? 

Et flingueuse 2 de leur rappeler cette particularité. Ce qui pouvait changer toute la donne. Finalement le retour allait attendre et une petite visite à la soeur en question s’imposait. Elles savaient pas trop comment si prendre. Elles improviseraient, au feeling.

En arrivant chez Danièle, elles remarquent sa soeur en train d’entretenir un rosier.

Porte flingue (d’une voix forte et presque impérative) : Danièle ? 

La dame se retourne et reste sans voix.

Porte flingue : ça paraît dingue ton histoire Danièle. c’est digne d’un bon polar. Tu vas nous expliquer. On ne va pas bouger d’ici avant une bonne explication. 

Toutes se retrouvent au salon.

Danièle : je reviens .

Elle quitte la pièce pour revenir avec une boîte rectangulaire qu’elle ouvre devant ses amies. Quelle stupéfaction de voir ce « masque » de Danièle, la leur. C’est incroyablement bien fait.

Danièle : je ne suis effectivement pas la vieille dame que vous connaissez. Du moins physiquement. J’appartiens à une unité spéciale dont je ne peux rien vous révéler. Vous devez me faire confiance sur ce plan là. J’étais en mission d’infiltration. Cette mission a pris fin sur un total succès. je vous l’ai dit : secret défense. Quand ça été fini j’ai du disparaître, la Danièle que vous connaissiez devait disparaître. Elle était mon identité de couverture. Je ne pouvais rien vous dire alors j’ai juste « disparue » de votre paysage. Vous connaissant je pensais bien que vous n’alliez pas rester les bras croisés. j’ai demandé à ma hiérarchie de monter ce dossier que je vous ai montré, pour vous convaincre. Apparemment ça n’a pas fonctionné !

Flingueuse 1 : c’est incroyable même moi j’ai rien vu. 

Porte flingue : c’est quoi ton vrai prénom ? 

Danièle : je n’ai pas menti, je m’appelle bien Danièle. Sauf que je suis célibataire, que ma mère se porte comme un charme et que je suis plus jeune que vous le ne croyez.

Flingueuse 2 : Tu peux pas nous dire juste un tout petit mot sur ta mission secrète ?

Danièle (souriant) : Non rien.

Elles se sont toutes regardés, se sont  tombées dans les bras avec des larmes de joies, des rires, des accolades. Danièle 1 a quitté la team, elle a eut un chouette article expliquant que c’était trop pour elle maintenant le blog et tout ça, qu’elle tirait sa révérence de flingueuse mais qu’elle gardait un oeil sur le blog en tant que lectrice. Danièle 2 a fait sont entrée dans la team et a passé un petit moment en tant que stagiaire flingueuse. Douce vengeance !

Que l’aventure continue….

Miss Aline. 

La maison et autre histoire de Nicolas Jaillet


La maison Nicolas JailletLe livre : La maison : et autres histoires  de Nicolas Jaillet. Préface Marcus Malte. Paru le 23 septembre 2016 chez Milady dans la collection Malady Thriller. 5€90 ; (157 p.) ; 18 x 11 cm

4e de couv :

« Deux heures de lecture gravées à vie dans votre mémoire. » Emmanuel Delhomme, France Inter

« Une angoisse, une oppression superbement rendues par la subtilité de l’écriture. » Marcus Malte, extrait de la préface.

« Une merveille. Un livre incandescent. » Gérard Collard, Librairie La Griffe Noire

Trois histoires noires et subtiles où Nicolas Jaillet, en chirurgien du cœur, dissèque nos secrets.

La Maison :
En robe blanche, son bouquet à la main, Martine sait qu’elle n’aimera jamais Jean, l’homme triste et violent qu’elle vient d’épouser. Mais en elle, une graine est en train de germer. Pendant des années, elle survit à son quotidien et élève leur enfant. En silence, avec une audace et une obstination extraordinaires, elle prépare son évasion.

L’auteur :
 Nicolas JAILLET est né le 21 mai 1971  à St Cloud. A 18 ans,il est parti sur les routes faire du théâtre (compagnie des Epices, compagnie des Filles de Joie), fasciné qu’il fut, ado, par le Molière d’Ariane Mnouchkine. Nicolas Jaillet a toujours préféré les chemins de traverse. C’est sur les routes, au sein de sa troupe de théâtre forain, qu’il apprend le métier d’écrire. Plus tard, il compose des chansons pour son ami Alexis HK. qu’il a  accompagné un temps. Il a vécu au Mexique, a écrit la Sansalina en revenant puis le retour du Pirate en 2002. Ses romans explorent la littérature de genre : aventures, western, roman noir, science-fiction. Le présent recueil, inspiré d’histoires vécues, s’écarte de cette première tendance.
 Extrait : 
Il y a des souvenirs imaginaires. Nous en avons tous; parfois sans le savoir. Des images que nous gardons gravées dans notre esprit. Par leur précision, elles dépassent souvent nos vrais souvenirs.
Et pourtant, ces souvenirs-là sont faux.

Résumé et avis

Retour elliptique sur des épisodes de l’enfance de l’auteur, qui décrit le comportement de son père alcoolique et le courage de sa jeune mère qui prit la décision de s’émanciper d’une vie oppressante et aliénante.

Nicolas Jaillet nous raconte, ou plutôt fait raconter à son narrateur l’histoire d’un couple, d’une famille, la sienne, qui vit sous l’emprise d’un père alcoolique et violent. Mais ici ce n’est pas tant l’histoire qui compte, c’est la façon dont elle est racontée. Nicolas Jaillet avec ses phrases courtes, épurées nous fait vivre au plus près le drame qui se trame. Il nous parle de la violence mais pas seulement la violence physique, non celle plus pernicieuse, plus sourde, la violence psychologique. Celle qui sera à l’origine de l’intrigue, celle qui va l’ourdir. L’auteur, par son économie de mots, nous invite à la pudeur. De celle que l’on doit avoir à écouter ce jeune garçon. De celle qu’il a à raconter et faire revivre son histoire et celle de sa mère. Avec sa précision stylistique, Nicolas Jaillet fait monter progressivement la pression. La puissance de celle ci, à la fin, nous laissera hagard. Vous l’aurez compris, ce livre est une petite merveille littéraire. Un pur bijou noir. Et le noir, nous va si bien.

La maison est suivie de  deux histoires inédites : La robe et La bague.

Deux nouvelles merveilleusement ciselées par l’écriture et la sensibilité de notre auteur.

La Robe :
Entre eux, c’est devenu un rituel : pour leur anniversaire, elle remet sa robe de mariée. Leurs amis les envient. Samuel et Sandra vivent un conte de fées…

La Bague :
Une femme caresse une bague à son doigt. Dans le train, un homme observe le visage de cette grande amoureuse changer…

Bonne lecture.

Verdict d’Olivier Norek


Un auteur à Saint Maur en Poche 2017, Olivier Norek.

Pour l’occasion deux de nos chroniqueuse vous parle de sa dernière publication

VERDICT : une nouvelle (32 pages) inédite d’Olivier Norek

 Paru le 29 mars 2017  chez Michel Lafon en exclusivité pour le festival Quais du polar

 

 La chronique d’Eppy Fanny

Une Société : « Limitless Productions

Un projet : « Verdict ».

Un objectif : Etre toujours en avance sur les autres boîtes de prod, quitte à anticiper sur une loi pas encore en vigueur.

Un panel de 50 testeurs qui visionnent ce 1er épisode, sous l’œil attentif du censeur du CSA et sous l’œil inquiet de Moon qui se demande si le visionnage va faire entrer le panel en zone « répulsion » et du coup entraîner l’interdiction de diffusion de son bébé…

Un récit qui joue sur les pires instincts de la nature humaine. Humains qui pour des spectacles toujours plus excitants ne respectent plus la vie et banalisent la mort.

Un récit où la seule personne qui a encore une conscience se sacrifiera pour réveiller celle des autres. Mais en est-il encore temps ?

Une nouvelle percutante, où l’on retrouve la qualité de plume d’Olivier, et qui, suite au sujet abordé, m’a rappelé « L’œil de Caine » de Patrick Bauwen.

C’est un compliment.

 

Le petit avis de Kris

 

Aux Quais du Polar, cette année, Olivier NOREK nous a gâtés en nous offrant une nouvelle inédite, VERDICT.

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Je viens de la dévorer allègrement, le style Norek étant un vrai bonheur ! Une image de notre société, toujours dans le réalisme, ici dans la régression tout en pensant innover ! Il y est question de la télé réalité, qui, dans la course à l’audience et au fric me fait penser un peu à ce que nous voyons autour de nous, profiter de tout à fond sans en mesurer les conséquences jusqu’au jour où … ça vous pète à la figure !
Encore beaucoup de lucidité dans ces écrits, sans jamais juger !

 

Disparitions de Dominique Sylvain


Disparitions de Dominique Sylvain : Une femme en colère.

 

Disparitions de Dominique SylvainLe livre: Disparitions de Dominique Sylvain. Paru le 1er octobre 2013 chez in8°. 4,00 EUR ; (26 p.) ; 17 x 11 cm

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Résumé :

Elsa et Cédric ont décidé d’avoir un enfant en faisant appel à une mère porteuse qui se nomme Issara. Mais aujourd’hui, Elsa marche dans les rues de Bangkok, le cerveau en feu, en quête de son enfant et peut-être aussi de son amour trahi, et assoiffée de vengeance.

Dominique SylvainL’auteur : Naissance le 30 septembre 1957.Dominique Sylvain est née à Thionville en 1957. Journaliste freelance, posée un temps à Usinor où elle officie à la direction de la communication pendant huit ans, elle n’hésite pas à s’envoler pour l’Asie (Tokyo, Singapour). Elle y puise évidemment une inspiration exotique que l’on retrouve dans Baka ! (« idiot » en japonais), premier roman mettant en scène une de ses héroïnes fétiches, Louise Morvan, mais aussi plus parcimonieusement dans les aventures de Lola Jost et Ingrid Diesel. Le Passage du désir pourrait être le hutong du Petit Bercail cher à Lao Che.Dominique Sylvain a écrit près d’une quinzaine de romans parus principalement chez Viviane Hamy, qui ont suscité l’engouement du public et dont certains ont reçu des prix littéraires. Elle est par ailleurs membre de l’association « 813 ».
Dominique Sylvain est l’une des grandes dames du polar français.
Extrait :
« La rage, c’est un sabre planté dans ton œsophage. Une lame brûlante qui irradie. Ce sabre te fait souffrir. Chaque minute, chaque seconde. Mais en échange, il te donne une grande force. Celle d’aller jusqu’au bout de ce que tu as décidé. Non, ils ne savent pas. Ni elle, ni lui. Surtout lui. »
« Je te connais si bien. Chaque centimètre de ta peau, et ton odeur imprimée dans ma tête. Cédric, tatoué partout, en moi. Je te porte dans mon ventre mental. Comme un enfant haï. »

Mon avis : Elsa et Cédric s’aime, ils veulent fonder une famille. Oui mais , Elsa ne peut pas avoir d’enfant. Ils ont tout essayé. Elsa a fait des tas d’examens, des tas de démarches, a suivi des tas de protocoles, avalé des tas des tas de médocs, fait des tas d’injections. Mais rien n’y fait. Alors il ont pris leur décision en commun : enfanter par procuration.Il vont donc faire appel à une mère porteuse. Une jeune thaïlandaise, prête à vendre son ventre pour quelques billets vert. Celle-ci se nomme Issara et  elle potera l’enfant d’Elsa et de Cédric. Car c’est Cédric qui fournira les spermatozoïdes pour leur futur bébé.

1461425_375070385971721_807556353_nOui mais voilà, Issara est belle et elle commence à s’attacher au fœtus qu’elle porte. Et puis Cedric n’est pas insensible au charme de la futur maman. Et puis Issara a peut-être d’autres idées en tête en plus des euros à empocher. Alors ce qui devait arriver, arriva. Cedric a succombé. Il a abandonne Elsa et part vivre ave Issara et leur bébé à venir.

Alors Elsa sombre avant de se relever.  Et aujourd’hui, Elsa marche dans les rues de Bangkok, le cerveau en feu, en quête de son enfant et peut-être aussi de son amour trahi. Elsa est une femme qui n’hésitera pas à traverser la moitié de la Terre pour retrouver son enfant, le fruit de sa chair né du ventre d’une autre. Elle est rageuse, déterminée, insubmersible presque, habitée de cette force qui n’est que le négatif de son manque immense.  Une soif de vengeance qui butera sur le réel. Bien différent de ce qu’elle pouvait imaginer.

Dominique Sylvain avec ce récit abrupte traite d’un sujet de société qui reste un tabou aux yeux de beaucoup. En effet la maternité de substitution n’est pas autorisé en France, ce qui a entrainé le développement d’un « tourisme procréatif » vers des pays autorisant cette forme de maternité. Mais au delà de ce tourisme médical, la gestation pour autrui  soulève des problèmes d’ordre philosophique et éthique concernant notamment le risque de marchandisation du corps humain, l’atteinte à la dignité des femmes et la négation du lien qui s’établit entre le la gestatrice et l’enfant pendant la grossesse.

Pour autant Dominique Sylvain va plus loin. Elle se place du coté des protagonistes de cette maternité complexe. Et toujours sans juger les choses, elle pose le problème de façon humaine. Il en ressort un texte poignant et émouvant puisque forcément noir.

Disparitions de Dominique Sylvain fait parti d’un coffret

Femmes en colère

Femmes en colère  Paru le 21 septembre 2013 Disponible, Pochette 18,00 EUR ,  les 4 vol. ; 17 x 11 cm.;qui réunit :
 La sueur d’une vie de Didier Daeninckx;
  Disparitions de Dominique Sylvain ;
 Tamara, suite et fin de Marcus Malte
 Kebab palace de Marc Villard

 

 Des nouvelles noires qui ont pour héroïnes des femmes qui relèvent la tête et avancent pour affirmer leur existence et redonner du sens à leur vie .

 

4e de couv de Femmes en colère :

Ces deux dernières années ont été marquées par la montée en puissance et la  radicalisation des femmes en colère. Des Pussy Riot aux Femen, elles  investissent la musique, défilent à moitié nues, se badigeonnent le corps de  slogans ou marchent pour venger leurs enfants morts. Aux lourdes organisations  masculines, les femmes préfèrent les opérations commando. Quatre écrivains se  penchent sur des femmes qui relèvent la tête. Politiques chez Didier Daeninckx,  revancharde avec Marcus Malte, éprise de justice en compagnie de Dominique  Sylvain ou hébétée chez Marc Villard, elles avancent pour affirmer leur  existence et redonner du sens à leur vie.

De ces 4 titres, ces 4 nouvelles j’ai choisi de vous parler de celle de Dominique Sylvain. Sans doute par que c’est la seule femme en colère dans ce coffret.

L’Auteure et La Bibliothécaire par Cécile Pellault


L’Auteure et La Bibliothécaire  par Cécile Pellault

Lors du Salon du livre d’Ile de France de Mennecy le 4 et 5 février dernier, on va dire pudiquement qu’au niveau « ventes », ce fut extrêmement calme … Mais au point de vue rencontres, très enrichissant et notamment une pétillante à souhait avec Geneviève Van Landuyt !! Je lui avais promis de m’en inspirer et voilà une petite fable détournée pour fêter cette chouette discussion et pour les autres à venir. 

 Et une leçon ne jamais désespérer, amis auteurs, même dans les salons/ rencontres les plus calmes, y toujours quelque chose à en retirer…. C’est ce que j’essaierai de me dire la prochaine fois que je m’ennuierai à ma table

L’Auteure et La Bibliothécaire

(Librement inspiré de la Fable de Jean de la Fontaine : Le Corbeau et Le Renard)

Noyée par le succès d’autrui,
Et Esseulée à son comptoir,
L’auteure en dédicaces,
Tenait en ses mains son roman.
La bibliothécaire affamée, et par les mots alléchés,
Lui tint à peu près ces bonnimensonges:
« Et Bonjour, nouvelle auteure,
Que diable, ne vous ai-je déjà lu !
Que votre livre semble beau,
Si votre couverture se rapporte à votre plume,
Que votre intrigue doit-elle être palpitante. »
La jeune romancière par ses mots chamboulée,
En perdit son langage.
La collectionneuse de livres encouragée par le trouble occasionné,
Continua son abordage :
« Des mots je suis amoureuse,
Et les vôtres me lancent œillades et connivences,
Je frissonne à l’idée de vous lire. »
Tourneboulée après tant d’indifférence,
L’auteure, flattée, par le flirt littéraire,
Tendit sans hésiter son ouvrage.
La Bonnimenteuse récompensée,
S’éloigna rapidement son butin entre les mains :
« Je me leva ce matin fort marri,
Les poches vides après ripailles dans la dernière librairie,
Je n’aurai pas cru,
Que quelques diables de flagorneries,
Me rapporterai un peu de lecture,
Pour mon retour tracté vers la Cité peu romaine.»
Un peu confuse mais peu honteuse d’avoir été dupée,
L’auteure sourit qu’au moins un de ses ouvrages,
Quitta le salon autrement que dans sa propre besace.

Peu de dupes finalement dans cette histoire,
Juste une relation littérairement consentie.

 

L’objet du délit, le livre en question : Le brouillard d’une vie

Quand la famille de Lilly décide de s’installer dans la banlieue de Boston, cette famille d’expatriés français pense avoir trouvé le foyer qu’ils n’ont jamais connu. Cette vie rêvée vole en éclat le soir du bal de promo de Lilly. Comment faire son deuil quand ce en quoi on a cru jusqu’alors n’était qu’illusion ? Comment se reconstruire quand la traque continue ?
10 ans après, Lilly se pose toujours ces questions et espère trouver dans la fuite un peu de paix…

 

 

 

 

Trophée Anonym’us, Nouvelle 26/26 : En haut du poulailler


vendredi 3 mars 2017

Nouvelle anonyme N°26 : En haut du poulailler

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Le mardi c’est le jour du Trophée anonym’us sur Collectif polar. Et bien cette semaine pour cause d’Apéro Polar ce sera le mercredi !

Votre blog s’est associé avec cette fantastique initiative qui consiste à demander à des auteurs connus, reconnus ou amateurs d’écrire une nouvelle anonymement. Aussi, un jury de lecteurs, départagera et votera à l’aveugle ces 27 nouvelles en course ( Il semblerai qu’il n’y en ait plus que 26). Effectivement il y avait au départ 27 compétiteurs cette année, un se serait désisté.

Pour en savoir plus sur le Trophée Anonymu’s c’est Ici

Allez place à la vingt-sixième nouvelle

Sans doute la dernière

Et oui,  elles ont toutes été dévoilées.

Bientôt le dénouement final.

Nous connaîtrons le lauréat de ce trophée Anonym’us

 smileys Forum


En haut du poulailler

Avant ce jour-là, je n’avais jamais vu les choses sous cet angle.

J’allais au boulot sans me poser de questions, parce que les questions ne m’aidaient pas. Elles restaient sans réponse.

J’en arrivais toujours à la même conclusion : t’as qu’à fermer ta gueule. Qu’est-ce que tu peux y faire ? Les choses sont ainsi faites : t’es un ouvrier, tu trimes, tu gagnes des clopinettes, c’est normal. T’avais qu’à bien naître ou bosser à l’école. Les patrons, les ingénieurs, les architectes… Ils gagnent quatre, cinq, six fois plus que toi, c’est dans l’ordre des choses. Les révolutions n’y ont rien changé. Les révolutions n’apportent pas plus de justice, elles tuent les petits. Toujours. On remplace les gros par d’autres gros, mais les petits restent en bas. Alors, baisse la tête et continue à travailler comme une brute sans te mettre des idées dans la tête.

Et puis, un jour… C’est con, parfois, la vie. Ça tient à rien. J’étais là-haut, j’écoutais une émission à la radio et ça parlait de poules. Oui, de poules ! Un journaliste ou un scientifique expliquait que pour repérer le coq dans la basse-cour, il suffit de chercher celui qui est le plus haut perché… Sur le toit du poulailler, sur le dernier barreau d’une échelle, au somment d’un tas de paille… Le mâle dominant est systématiquement au-dessus des autres. C’est pareil pour les singes dans les arbres, pour les oiseaux… C’est pareil pour l’Homme ! D’ailleurs, un des mecs qui parlaient à la radio, un professeur ou un truc comme ça, a expliqué que toutes les civilisations ont cherché à bâtir vers le haut. Il a donné l’exemple des temples mayas, des pyramides égyptiennes. Et puis il a parlé du Machu quelque chose chez les Incas, et des cathédrales du Moyen-âge, de la tour Eiffel, des gratte-ciels à New York… Aujourd’hui, ça continue aux Émirats Arabes avec ces tours qui atteignent le kilomètre. L’Homme a toujours fait ça. Pour voir plus loin, pour éviter les prédateurs, pour se mettre à l’abri des inondations et des feux de forêt, mais aussi et surtout pour affirmer sa domination sur les autres. C’est ce que ce professeur disait : le seigneur a toujours été au sommet des édifices construits par l’Homme, on n’y a jamais mis les gueux.

Le jour où j’ai entendu cette émission à la radio, il y a eu un déclic dans ma tête. J’ai compris pourquoi je m’étais toujours senti bien dans ma cabine, en haut de ma grue.

Je pensais que c’était physique comme bien-être, parce que grimper peut procurer le même plaisir que se laisser flotter entre deux eaux à la mer ou dans une piscine… On échappe à la pesanteur, à son propre corps ; on se sent vraiment plus léger.

Ce jour-là, j’ai réalisé que c’était autre chose qui se passait chaque fois que je gravissais cette échelle : je m’élevais au-dessus des autres. Le mâle dominant du chantier, c’était moi.

Je me suis dit « Putain, mais alors, t’es un seigneur ! »

À partir de ce moment, je n’ai plus supporté de courber l’échine. Je me suis détesté de l’avoir fait pendant toutes ces années. J’ai détesté mon père de l’avoir fait avant moi, et de m’avoir inculqué cet asservissement, sans jamais m’expliquer qu’en fait, je pouvais être un seigneur moi aussi. Que j’étais un seigneur.

J’avoue que ça m’a tourné la tête. J’ai commencé à envisager ma grue non plus comme un engin de chantier, mais comme le symbole de mon aristocratie, l’outil qui me permettait d’exercer mon pouvoir.

J’ai continué à écouter cette station de radio qui m’apprenait des tas de choses sur ce que nous sommes, sur la façon dont notre société est organisée et dont nous reproduisons des schémas prédéfinis.

Plus j’apprenais, plus je me libérais, plus je devenais fort. Je développais un sentiment d’invulnérabilité. Parfois, je me levais de mon siège, j’ouvrais les fenêtres de la cabine et je me mettais à crier, bras et jambes écartés… Des trucs du genre « Je suis le roi du monde » ou « Je vous emmerde tous ».

Au début, je faisais en sorte que personne ne puisse m’entendre ou me voir, parce que même si je suis loin de tout, là-haut, en gueulant fort, on peut m’entendre d’en bas.

Et puis, j’ai commencé à m’en foutre de savoir ce qu’on pensait de moi.

Ça faisait marrer mes collègues, les premiers temps. Ceux qui me connaissaient croyaient que je faisais ça pour épater la galerie. Ils me chambraient gentiment. Mais je les envoyais se faire foutre. Je leur interdisais de m’adresser la parole désormais. Pour qui se prenaient-ils ? Savaient-ils à qui ils avaient affaire ? Est-ce ainsi qu’on parle à un seigneur ?

Ils n’y ont pas cru, ils ont continué à s’amuser de moi.

Puis je me suis arrangé pour ne plus les croiser au vestiaire. J’arrivais de plus en plus tôt sur le chantier, bien avant eux, avant même les ingénieurs, et je repartais après tout le monde. Grutier, c’est une fonction à part sur un chantier, on peut faire ce que bon nous semble en quelque sorte ; on ne dépend pas des autres. Il suffit qu’on fasse bien son boulot sans rien casser, sans blesser personne. On n’a pas des comptes à rendre en permanence à un petit chef.

À la fin, je ne mangeais plus avec eux, je restais là-haut, je ne répondais même plus quand on m’appelait au talkie-walkie, sauf si ça avait à voir avec le chantier évidemment. Quoique, parfois…

Mes collègues ont cessé de sourire en parlant de moi. Petit à petit, ils ont pris conscience que je ne plaisantais pas, que je n’étais pas comme eux, que je n’étais plus comme eux.

Mes anciens copains ont essayé de me parler, de me demander ce qui se passait, si j’avais des problèmes… Comme si c’était moi le problème, comme si j’étais celui qui n’allait pas ! Ils avaient vraiment de la merde dans les yeux ! À croire qu’ils le faisaient exprès.

On s’est engueulé, ils ont dit que j’étais devenu « un sacré connard », ils m’ont mis en garde contre moi-même. Les ignares. C’est tout ce qu’ils ont trouvé. Si ça leur plaisait de continuer à se comporter comme des cloportes, grand bien leur fasse ! Moi, je valais mieux que ça, mieux qu’eux en tout cas.

Ils ont commencé à dire que j’étais fou. À la radio, toujours sur cette même chaîne, c’est ce qu’ils expliquaient au sujet des foules : depuis toujours on fait passer les visionnaires pour des déments ou des sorciers. On les brûle. Quand tu veux te débarrasser de ton chien, tu n’as qu’à dire qu’il a la rage.

Ils ont prétendu que j’étais dangereux. Question de sécurité. On ne confie pas une grue à un malade des nerfs. Ça peut mal finir.

La suite des événements était prévisible. J’aurais dû me méfier et mieux dissimuler mon jeu, m’efforcer de passer inaperçu… Mais ce n’est pas ce que je recherchais.

Ils en ont parlé au chef de chantier, qui en a parlé à l’ingénieur, qui en a parlé au patron.

C’est ainsi qu’ils procèdent, ces croupions assujettis. L’un d’eux se rebelle, et au lieu de le soutenir, d’en tirer une leçon et de suivre son exemple, ils le dénoncent et lui jettent la pierre. Je leur renvoyais trop l’image de leur propre impuissance, de leur lâcheté. C’est pour cette raison qu’ils ont voulu me faire taire.

Aujourd’hui, finalement, je suis dans mon rôle. Chacun à sa place, c’est mieux ainsi : moi en haut, eux en bas. Je les domine pendant qu’ils s’agitent pour trouver un moyen de me faire descendre.

Après avoir essayé de me déloger par la ruse, ils vont tenter par la force. Ils n’ont aucun autre argument.

Les flics ne me font pas peur. Ils ont laissé une compagnie de CRS en stationnement à l’entrée du chantier. Ils ont également posté des hommes sur les toits avoisinants. Je les vois distinctement.

Quand j’ai commencé à me servir de la benne à béton comme bélier pour défoncer les immeubles autour du chantier, ils ont rapidement coupé l’alimentation de la grue, et donc du chauffage de la cabine.

J’ai froid maintenant, j’aurais dû faire cela à un autre moment de l’année.

Malgré tout, j’ai eu le temps d’écraser quelques grosses voitures, notamment celles de l’ingénieur et du patron qui étaient venus parlementer avec moi, ainsi que l’énorme 4X4 de l’architecte.

C’était gratuit comme geste, mais ça m’a fait du bien.

Ce que je regrette, c’est de ne pas avoir prévu assez de stocks de nourriture et d’eau pour tenir plusieurs jours… Ils m’auront à l’usure, c’est certain.

Pour l’instant, vu que je me tiens tranquille, ils ne bougent pas. Ils ont probablement reçu l’ordre de ne pas me provoquer. Le temps joue pour eux.

C’est bête que ça finisse si vite. J’aurais dû en profiter pour faire… Je ne sais pas, il y a tant de possibilités qui s’offraient à moi… Une action d’éclat ! Je n’aurais rien eu contre l’idée de redresser quelques torts avant de faire une sortie triomphale.

France 3 est là, ils ont planté leurs caméras au pied de la grue dès qu’ils ont appris qu’un forcené s’y était replié et refusait d’en descendre. J’aurais pu tirer avantage de leur présence. Avec un peu de chance et en tenant une semaine ou deux, les médias nationaux se seraient emparés de l’affaire.

J’aurais dû mieux calculer mon coup ! Comme d’habitude, je me suis fié à mon instinct et j’ai foncé sans aucune préparation. C’est dommage.

Il aurait fallu que j’aie des revendications. Mais lesquelles ? Je n’ai pas les mots. Et puis, je n’y connais rien en politique, on ne m’a jamais appris à réfléchir à tout ça.

Ils vont m’envoyer en taule. Mais pour quelqu’un qui, comme moi, a été habitué à observer le monde depuis un sommet, la vie va paraître bien fade, sans vue.

Sans parler de l’humiliation au moment où ils vont m’arrêter et me juger !

Un seigneur assiégé se laisse-t-il prendre vivant quand son bastion est sur le point de tomber aux mains de l’ennemi ?

Il faudrait que je trouve un moyen de mourir les armes à la main. Le problème, c’est que j’ai jeté tous les outils que j’avais sur la tête des flics.

Je ne vois qu’un moyen de leur infliger une dernière perte : leur balancer le dernier poids mort qui me reste.

J’attendrai le petit jour pour voir une dernière fois le soleil se lever sur mon royaume, et pour que France 3 puisse filmer ma chute. La lumière sera alors parfaite. Leurs caméras pourront témoigner que, jusqu’au bout, mon visage n’aura pas tremblé et j’aurai gardé un rictus plein de mépris.


Au fait, c’est un de ces auteurs participants qui l’a écrite et ce sera l’un d’entre eux qui remportera avec sa nouvelle ce super et atypique trophée Anonym’us : 

Maud Mayeras – Olivier Chapuis – Danielle Thiery – Ghislain Gilberti – Marie Delabos – Colin Niel – David Charlier – Dominique Maisons – Sandra Martineau – Marie Van Moere – François Médéline – Ellen Guillemain – Cicéron Angledroit – Valérie Allam – Stéphanie Clémente – Gaëlle Perrin-Guillet – Anouk Langaney – Patrick K. Dewdney – Florence Medina – Michel Douard – Benoit Séverac – Loser Esteban – Jeremy Bouquin – Armelle Carbonel – Jacques Saussey – Yannick Dubart – Nils Barrelon.

Oui Mais qui ?

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Trophée Anonym’us, Nouvelle 25/27 : Le Pari


vendredi 24 février 2017

Nouvelle anonyme N25 : Le Pari

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Le mardi c’est le jour du Trophée anonym’us sur Collectif polar. Et bien cette semaine pour cause d’Apéro Polar ce sera le mercredi !

Votre blog s’est associé avec cette fantastique initiative qui consiste à demander à des auteurs connus, reconnus ou amateurs d’écrire une nouvelle anonymement. Aussi, un jury de lecteurs, départagera et votera à l’aveugle ces 27 nouvelles en course. Effectivement il y a 27 compétiteurs cette année.

Pour en savoir plus sur le Trophée Anonymu’s c’est Ici

Allez place à la vingt-cinquième nouvelle

Plus que 2 à venir

Et oui,  bientôt elles auront toutes été dévoilées.

Bientôt le dénouement final.

Nous connaîtrons le lauréat de ce trophée Anonym’us

 smileys Forum


Le Pari

 
 
MANON
Ce type me gonfle. Avec ses ongles surmanucurés, son sourire de minet (qu’il doit modestement classer entre ceux de Robert Redford et de Clive Owen), sa mèche rebelle de plouc congénital et son autosatisfaction gluante… Des appareils médicaux. « Je fabrique des appareils médicaux, enfin pas moi, mes employés bien sûr ! » Monsieur est à la tête d’une société, ce qu’il ne manque pas de me rappeler toutes les cinq minutes. Et ma SA par-ci, et ma SA par-là. Ambitieux, Derek. Tu parles d’un prénom. Mes copines diraient que ce Derek est un homme exquis. Surtout Candice, qui trouve tous les hommes exquis dès qu’ils roulent en Porsche.
Exquis.
Comme ce cadavre. Oups, ce canard bien sûr, ce cadavre de canard que je dépiaute entre patates purée et légumes al dente. Je deviens pompette. Laure, calme-toi ! Déjà que je n’arrive pas à soutenir le regard de Derek tellement il me semble creux. Alors je me concentre sur mon assiette, découpe mon filet de travers, égare de la purée à côté de l’assiette. Le vin rouge me donne du courage. C’est bien de la faute à Candice et ma clique de copines. Il y a deux semaines, nous sirotions nos apéritifs sur une terrasse, entre ombres et éclats de soleil tranchants de canicule.
— Le type, là-bas, le brun, je te parie qu’il roule en Porsche, a lancé Candice en agitant ses boucles blondes.
Soleil et Spritz nous avaient calciné les neurones.
— N’importe quoi. C’est le genre à se balader en Jaguar, intérieur cuir, interdit aux chiens à cause des poils.
— Je vote pour la Porsche, a confirmé Bérénice.
Julie n’a rien dit, mais elle a acquiescé lorsque Candice m’a proposé :
— Celle qui perd doit passer une soirée avec ce gars.
— Mais je déteste ce style de mec !
— Tu te dégonfles ?
Soleil et Spritz avaient écorné mon discernement, et puis ce type suintait tellement la Jaguar que j’ai parié. Et perdu. Trop conne, Laure, quand elle a bu et frit à la plage.
Derek me sourit de nouveau. Ses yeux verts sont comme deux méduses au fond d’une eau claire : flasques, inconsistants. Je bois encore. Il faut que je modère ma consommation, la honte si je me laisse embrasser par ce play-boy ultragominé. Le mieux serait que je sois malade. Une bonne dégueulée au restaurant… J’aimerais bien voir sa tronche. Le restaurant, c’est lui qui l’a choisi. Les conventions. Primordiales, les conventions, pour un mec de son acabit. Il me l’a dit et répété – il aime se répéter, mauvais point pour un chef d’entreprise. Ouvrir la portière de la voiture (de l’extérieur, pas en se penchant lourdement sur les cuisses de sa passagère pour actionner le levier), proposer son bras pour traverser la rue, aider à enfiler veste ou manteau avant de quitter un établissement public. Les bonnes manières. Du style.
Qu’est-ce que je m’ennuie.
Le restaurant s’appelle La Gondole. Le comble du romantisme. Venise, le soleil à ras les toits, l’eau qui clapote et Derek m’embrasse tandis que l’esquif éventre lentement les flots du canal. Je bois son amour. Le gondolier fredonneti amo. Jamais je ne me suis sentie aussi transportée par un homme, lequel me prend dans ses bras pour me déposer sur le quai avant de m’emmener au septième ciel.
Au secours !
— Vous avez un master en sciences politiques, c’est bien cela ?
Je sursaute. Nous sommes là, à la Gondole, lui tout en noir, genre Nick Cave, moi en bleu. Je fais oui de la tête, la bouche pleine de carottes que je m’empresse d’avaler. J’espère que mon langage corporel ne me trahira pas. Pour sauver les apparences, je me suis inventé un prénom, évidemment (je n’ai pas envie que Derek me colle aux basques), j’ai refusé de lui donner mon numéro de portable (il vient d’expirer, ai-je menti) et me suis inventé un master en sciences politiques alors que j’ai bêtement terminé des études de lettres. Mais cette faculté est considérée comme un repère de fainéants. Si je voulais séduire Derek, je n’avais pas le choix. Ce genre d’homme recherche une femme avec du caractère, de l’ambition, solide et féminine, pas la future pigiste d’un torchon spécialisé dans les chiens écrasés.
— Oui. Je vous l’ai dit lors de notre rencontre, vous avez bonne mémoire.
— C’est une de mes qualités.
— Je suis impatiente de découvrir toutes les autres.
Il tousse, s’essuie les commissures des lèvres à l’aide de sa serviette – qu’est-ce qu’il peut être précieux dans le geste. J’espère ne pas surjouer mon rôle. Je suis impatiente de découvrir toutes les autres. Quelle conne ! Il va me prendre pour une de ces nunuches à dix centimes qui courent le yuppie dans les bars branchés. Sans compter la liste de ses prétendues qualités, qu’il va me dérouler tel un parchemin antique et m’agiter au nez toute la sainte soirée. D’un geste millimétré, presque trop étudié, il avance sa main vers la mienne. Nos doigts se frôlent. Je frémis, pareille à une feuille sous la bruine automnale.
De dégoût.
Je bois pour me donner contenance. Derrière la baie vitrée – so romantic ! minauderait Candice –, gronde le fleuve, mais nous ne l’entendons pas. L’ambiance est feutrée, un piano-bar égrène des standards jazzy. À l’horizon s’étirent les derniers rayons du soleil. Ce Derek est une caricature. Le genre à offrir des roses à la moindre occasion, à préférer le mariage au concubinage, le petit déjeuner au lit plutôt qu’à la cuisine… Oh non… avec les miettes qui adhèrent à vos omoplates et la confiture en auréoles sur le duvet !
Ce matin, au téléphone, Candice m’a dit :
— Un homme qui ne couche pas au deuxième rendez-vous est un gentleman, un homme qui ne couche pas au troisième rendez-vous est homosexuel.
— Je ne verrai pas ce type une seconde fois, ai-je rétorqué ; j’ai perdu mon pari, d’accord, mais on a bien dit une soirée. Et il est exclu que je couche avec ce bonhomme.
— S’il est homo, tu ne risques rien.
Homo. Ça m’arrangerait bien, tiens. À cet instant, Derek replace une mèche rebelle d’un mouvement peu viril. Ou ai-je la berlue ? Je pouffe, m’étrangle. Il me demande si tout va bien.
— Homosexuel, dis-je entre mes dents.
— Pardon ?
La honte me chauffe les joues. « Le chou de Bruxelles », rectifié-je, en montrant la petite boule verte dans mon assiette. Il rit. « Femme qui rit, à moitié dans ton lit », affirme Candice. Homme qui rit, ça donne quoi ? À notre première rencontre, sur cette maudite terrasse, sous les regards scrutateurs de Candice et ses succubes, Derek m’a proposé une virée en bateau. Pas une gondole, mais avec force Aperols. Ça rime. Ouh, la tête me tourne, mais ce vin est divin, pas comme l’autre, là… Nous avons pédibulé… qu’est-ce que je dis ? Une balade au bord de l’eau, dans mon vin de l’eau, et Derek a dégobillé ses petites phrases accrocheuses de séducteur à mèches platinées. Du grand art. Combien de temps passe-t-il à répéter son rôle ? Un coach, il doit avoir un coach en drague, c’est hyper tendance. Bref, il a fini par me proposer de dîner ce soir à La Gondole, et j’ai pu lever le pouce discrètement en direction de mes pouffes de copines.
La main de Derek sur la mienne, tout à coup. Je sursaute, tente de la retirer, mais il la retient d’une poigne ferme et me fixe en sourire majeur. Mon cœur palpite d’agacement. À l’odeur d’agneau au romarin (Derek adore les côtelettes) se mêle celle, entêtante, ravageuse, d’un parfum pour homme que je ne saurais nommer. « Vous me plaisez beaucoup, Manon. » lâche-t-il, désarmant d’assurance. Je lui rends un sourire contrit. Du coin de l’œil, je lorgne mon sac à main, dans la doublure duquel j’ai planqué la webcam indispensable à ce pari débile. Filmer pour être crue. « Qui nous dit que tu vas vraiment y aller, à ce dîner ? » a ironisé Bérénice. Elles me regardent en direct. Elles doivent s’apercevoir de ma gêne, je les sens ricaner derrière leur écran. Les garces ! Je les entends presque exploser de rire lorsque Derek m’embrasse par-dessus les assiettes. Je ne l’ai pas vu venir. C’est dégoûtant. Je me cabre, porte mon verre à mes lèvres, le vide d’un trait. Tu ne devrais pas boire autant, Laure, tu ne devrais pas. Ce vin a la couleur du rubis. Ou du sang.
Sens dessus dessous, Laure.
DEREK
Manon Lescaut. Manon des sources. Manon, Manon, pada, dada, da… Tu parles d’un prénom. Cette greluche m’exaspère. Elle a le même regard que toutes ces intellos de gauche : idéaliste et buté. Tout en elle sent le dentifrice bon marché, l’insoumission et la révolte par défaut. Le genre à partir en campagne contre le nucléaire ou en croisière pour sauver les bébés phoques, les yeux écarquillés sur l’horizon d’un monde meilleur. Et à vouloir des enfants. Plein de mioches. Des blonds, des bruns, filles et garçons crottés jusqu’au menton à force d’avoir piétiné le jardin – celui qui entoure sa bicoque retapée main avec son mari écolo. Repeuplons la terre et aimons-nous, puisqu’il le faut !
Palais idéal d’une Cendrillon militante et altermondialiste qui n’assume pas : si sa robe bleu acier semble sortie d’une boutique de seconde main, ses escarpins scintillent Louboutin. Parfumée Sonia Rykiel, coiffée Dessange ou un truc branché du genre. Sans doute enculottée de Triumph. Poulette coincée entre révolte et soumission.
Je décline ma galanterie sans grande conviction. Je vois bien que tout est forcé chez elle, de son sourire agacé à sa gestuelle appliquée – même si l’alcool commence à la rendre malhabile – jusqu’à ce vouvoiement d’une désuétude consternante.
Je trouve cette manière tellement charmante, ne trouvez-vous pas, Derek ?
— Vous reprendrez bien un peu de vin, chère Manon ?
— Volontiers. Vous avez bien choisi, c’est un régal.
Ce vin rouge sang, qu’elle avale en roulant des yeux, cils en battements syncopés, sourires à fossettes… Poulette habituée à ces jeux de séduction dont la plupart des hommes raffolent, Manon se décline en mode traditionnel : tiare de cheveux sombres, yeux verts, lèvres à la pulpe carminée. Roule en Mini Cooper. Incapable de remplir le réservoir sans en mettre la moitié à côté. Laissez-moi faire, en chaque automobiliste sommeille un pompiste. Et un Prince Charmant – un jour nous nous marierons, ma mie, un jour nous nous marierons…
Étonnamment, elle a accepté sans minauder ce repas à la Gondole, où je n’ai nulle habitude. Cruciale, la discrétion. Un client parmi d’autres, accompagné d’une greluche dont personne ne retiendra la moindre fragrance. Une jolie fille parmi des centaines de jolies filles, femmes, dames ou mamies. Personne ne remarque personne, même si le voyeurisme tient boutique en notre société.
— Vous fabriquez des appareils médicaux ? me demande-t-elle, alors que je le lui ai déjà dit.
Typique de la femme peu concernée ou un peu bourrée qui ne sait pas comment relancer la discussion. J’acquiesce. Elle insiste.
— De quel genre ?
— Des balances de précision ultra perfectionnées. Elles vous pèsent des éléments de l’ordre du micro gramme.
— Passionnant ! Le marché est vaste, n’est-ce pas ?
Intéressée, la poulette. Ces gauchistes mangent à tous les râteliers… Je lui confirme ma position de leader du marché sur le continent européen, même si la concurrence reste féroce – les vampires du business affûtent leurs canines. Manon sourit. Jolies dents. Je les vois s’éparpiller au sol en une cascade d’émail sanguinolent. Sa bouche vide continue à me sourire, comme celle d’une vieille femme bientôt expirée, et je découpe une côtelette de la pointe de mon couteau, un laguiole méchamment aiguisé, qui détache la chair de l’os avec douceur. Le sang perle. C’est bon, l’agneau rosé. Ne jamais trop le cuire. Sinon il se dessèche et se contracte telle une éponge au soleil. Je porte le morceau en bouche. Fondant. Délicieux.
Manon se tortille en buvant son vin. Dans ses yeux rougeoie le coucher de soleil qui s’épanouit derrière moi. J’ai pensé qu’elle adorerait cette mièvrerie, voilà pourquoi je lui ai proposé de tourner le dos à la salle – entorse aux bonnes mœurs puisque la femme doit toujours l’embrasser du regard. Afin de voir. Et d’être vue.
Nos mains se frôlent. Je m’empresse de retirer la mienne, sans précipitation toutefois, pour réajuster les cols de ma chemise et de mon veston. Les prémices de l’ivresse s’invitent chez Manon. Gestes de plus en plus hésitants, bafouillages, diction tortueuse. Dommage. À vaincre sans combattre, on triomphe sans gloire. Le dicton à la con. Je modère ma consommation pour ne pas me retrouver con, justement. La mécanique est aussi huilée qu’un moteur de Formule 1. Le dessert avalé, je proposerai une prolongation de soirée à cette petite gourde. Elle ne refusera pas un tour en Porsche. Communistes ou libérales, elles ne refusent jamais un tour en Porsche. Griserie de la vitesse, griserie de l’alcool… Dans la nuit, nous nous évanouirons. Le noir. Au commencement, à la fin. Le noir de ces ventres habités de gnomes désarticulés qui envahissent le monde, et claquent les bottes, grimacent ces bouches avides, saignent toutes ces plaies immondes. Le noir de ces mères en deuil dont la progéniture sème le chaos à travers les steppes brûlées, le noir de ces cadavres calcinés suspendus entre ciel et terre, le noir d’un retour à la poussière volcanique dispersée au-delà de l’univers.
J’aime ce noir. Il me va bien. La lumière n’est qu’une illusion d’optique.
Et je lui dis, à cette petite conne de Manon, puisqu’elle n’attend que ça (ou plutôt, m’entends-je dire) : « Vous me plaisez beaucoup, Manon. » Son regard mouillé et lumineux – cette illusion – me raconte l’histoire que nous ne vivrons jamais. Celle du Prince et de la Belle. Autour de nous chuchotent les couverts, marmonnent les assiettes. Une odeur de parfum et de viande se faufile entre les tables. Sous mes doigts, la nappe fait des plis. Je me penche au-dessus de nos plats vides pour embrasser Manon, alors que je n’ai qu’une envie : lui planter ma fourchette dans la main et l’écouter hurler, ou lui arracher un œil avec la cuillère à dessert puis le jeter à travers la salle comme une balle de golf.
Nous trinquons.
Le bord de mon verre se fend et, en le portant à mes lèvres, je m’écorche volontairement la langue pour sentir la douceur métallique du sang dans ma bouche.
 
APOCALYPSE…
L’ivresse rend faible. Derek le sait, lui qui ne boit quasiment jamais. Seulement pour trinquer avec ces femmes arrogantes et peinturlurées, prêtes à battre des cils des années durant pour se faire engrosser.
Des putes déguisées en mères de famille.
L’ivresse rend faible, et Derek en a profité. À la sortie de la Gondole, Manon titubait dans ce crépuscule aux teintes orangées – relents d’essence et de fin du monde. Elle s’est accrochée à son bras. Lui a demandé de la raccompagner jusqu’à sa voiture, garée à cinq cents mètres.
— Mais voyons, Manon, vous ne pouvez pas conduire dans cet état.
— Ah, ah, Manon… Laure…
— Pardon ?
— Oups, rien… Vous avez peut-être raison, pour la conduite.
Installée dans la Porsche de Derek, Manon n’a pas tardé à s’endormir, la tête contre la portière. « Vous feriez mieux de dormir chez moi. » Elle a accepté. En tout bien, tout honneur. Évidemment. La déchirure orange, à l’ouest, faisait comme une blessure dans la nuit. Une lame dans une chair ferme, a pensé Derek en démarrant. Les pneus ont couiné, ce qui a tiré Manon d’un nouveau sommeil.
Umberto Tozzi chante. Ti amo, in sogno, ti amo, in aria. Un truc de fille. Elles aiment toutes ces mièvreries. La chaîne stéréo semble roucouler sur son meuble. En communion avec Manon qui, maintenant étendue sur le lit de Derek, poignets et chevilles menottés aux montants, Christ féminin au bord de l’abîme, gémit. Doucement.
Au premier coup de lame, son hurlement a déchiré le pâle silence de la chambre. D’autres cris ont rythmé d’autres coups, puis le volume de ses plaintes a diminué. Lorsque Derek l’a pénétrée, sang et chair avalant son sexe, des larmes ont remplacé les vocalises. Un filet rouge a rampé hors de sa bouche. Elles se mordent la langue, souvent. Douleur et terreur. Derek a bandé plus fort. Ti amo… nel letto commando io… Il a joui en même temps qu’il l’étranglait de ses belles mains aux ongles soignés. Elle a suffoqué. Craché.
Derek frissonne aux chants de douleur. La lame brille sous la lumière du plafonnier, à l’ampoule vermillon. Tamisée, c’est plus chic. Les putes mères de famille adorent les ambiances de lupanar… Derek lèche le sang séché sur les avant-bras de Manon. Il aime ce goût, cette texture. Sous sa langue, le corps tremble. Bientôt, ce ne sera plus qu’un cadavre découpé et jeté aux renards au fond du parc. Sous les arbres, là où personne ne vient jamais. Voilà à quoi servent les propriétés bourgeoises héritées de grand-papa : charniers et ossuaires.
Un havre de paix.
Ti amo… lo ti amo e chiedo perdono
La sonnerie de son portable interrompt l’extase. Derek décroche. Antony à l’appareil. Un ami.
— Je viens aux nouvelles, Derek. Tout va bien. Tu étais à cran, la dernière fois.
— Ça va mieux, merci.
— Tu es sûr ?
— Certain.
Quelques amabilités. Une promesse de se voir bientôt. Le regard de Derek accroche le sac à main de Manon, posé, jeté même près de la tête de lit – il se rappelle très bien l’avoir balancé tandis qu’il traînait le corps de Manon à l’entrée de la chambre. Une odeur de cuir trop neuf. Il s’en débarrassera. Un sac de femmes chez lui pourrait attirer l’attention.
… Now
Figée devant l’ordinateur, Candice pleure et suffoque. Incapable de détourner ses yeux de l’écran, comme aimantée par l’horreur à laquelle elle assiste, les ongles incrustés dans le bois de la table, elle pense aux films d’épouvante qu’elle regardait à l’adolescence. Pour se faire peur. Sentir l’adrénaline creuser son lit, tourbillonner en elle.
Ce n’est pas un film.
Bérénice vomit à la cuisine. Julie tente d’appeler la police entre deux hoquets d’effroi. Le choc. L’horreur imprimée au fond de la rétine. Elles ont tout vu, ou presque. Pas les premiers coups. Ensuite. Le sac qui atterrit au bout du lit, la webcam qui change d’angle dans le mouvement. Rouge et noir, sang et lame d’acier.
Il est trop tard. Ou pas. Bérénice ne revient pas de la cuisine. La poitrine tout à coup secouée de spasmes, Candice entend Julie crier au téléphone qu’il faut intervenir, que sa copine est tombée sur un malade mental, que tout est de la faute de cette Porsche de malheur, que l’autre l’a violée et va l’achever, qu’elles ont tout vu, TOUT VU.
Ou presque.

Trophée Anonym’us, Nouvelle 24/27 : Les boulets


vendredi 17 février 2017

Nouvelle anonyme N°24 – Les boulets

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Le mardi c’est le jour du Trophée anonym’us sur Collectif polar. Et bien cette semaine pour cause d’Apéro Polar ce sera le mercredi !

Votre blog s’est associé avec cette fantastique initiative qui consiste à demander à des auteurs connus, reconnus ou amateurs d’écrire une nouvelle anonymement. Aussi, un jury de lecteurs, départagera et votera à l’aveugle ces 27 nouvelles en course. Effectivement il y a 27 compétiteurs cette année.

Pour en savoir plus sur le Trophée Anonymu’s c’est Ici

Allez place à la vingt-quatrième nouvelle

Plus que 3 à venir

Et oui,  bientôt elles auront toutes été dévoilées.

Bientôt le dénouement final.

Nous connaîtrons le lauréat de ce trophée Anonym’us

 smileys Forum


Les boulets

Il avait fallu du temps à Edna pour réaliser qu’elle haïssait ses proches. Cela s’était fait par étapes, par révélations successives. De plus en plus rapprochées, car chaque bouffée de haine banalisait la précédente, et rendait plus facile la prise de conscience qui suivait.

Elle avait d’abord haï sa belle-fille, Séline Avec-un-S. C’était presque trop simple : une belle-mère est censée le faire. C’est folklorique. La haine de la belle-fille est un garant de l’amour du fils. Passé l’accueil cordial et les politesses d’usage, elle avait donc lâché la bride à son aversion. Cette fille était sotte, vulgaire, superficielle, obsédée par l’argent et la gloriole. Elle portait de la vraie fourrure, si mal taillée qu’elle en avait l’air fausse ; en guise de maquillage, un emplâtre qui aurait pu couvrir les comptes de campagne d’un élu des Hauts-de-Seine. Elle était tout ce qui consternait Edna, une caricature de l’avenir. Une version humaine des zones périurbaines interchangeables, qui gangrenaient le paysage de leurs néons clinquants. De surcroît, en mangeant, elle produisait régulièrement d’ignobles grincements, comme si elle aiguisait ses dents sur la fourchette ! Ce bruit vrillait le tympan d’Edna comme aucun autre. Au bord du malaise, il lui semblait qu’elle sentait saigner ses gencives, et s’incarner ses ongles !

Comment son fils Johan avait-il pu tomber si bas ? Durant quatre ans, elle voulut croire que cette grue ne le méritait pas. Elle espéra qu’il ouvrirait les yeux et la quitterait. Quand le couple dînait chez eux, un dimanche sur deux, elle meublait le temps passé seule dans la cuisine à imaginer des circonstances qui mettraient en lumière la bassesse morale de la donzelle. Lorsqu’il fut question de fiançailles, puis de mariage, lorsqu’elle vit les mâchoires du piège se refermer sur le fiston, elle se prit à souhaiter le décès (avec un d) de Séline Avec-un-S, puis à fantasmer son assassinat. Lorsque la victime putative mâchonnait sa fourchette, l’image prenait de la couleur.

Or, il advint qu’un de ces dimanches fut un dimanche électoral. Tous guettaient donc les résultats, à l’exception du cadet, Pierrick, monté se cloîtrer dans sa chambre, parce que la politique ça pue. Et à sa décharge, admettait Edna à contrecœur, la politique ne sentait pas bien bon : tout laissait prévoir que l’extrême-droite serait au second tour. Edna était à la cuisine, mettant la dernière touche au plateau de fromages, lorsque tomba le verdict. Elle fut alertée par des éclats de voix : son fils et sa belle-fille semblaient en désaccord sur l’analyse. Que Séline Avec-un-S, qui cultivait son look d’Aryenne à grand renfort de décolorations, puisse être une garce de la Marine, n’était pas surprenant ! Il y avait là un espoir que les deux époux se trouvent séparés par la vie, au moins en cas de guerre civile. Mais Edna dut déchanter, sitôt regagné le séjour : il s’avéra que son horrible bru, au contraire, reprochait à Johan de devenir un gros facho. Non seulement il se réjouissait des résultats, se vantant d’y avoir contribué, ce qui était déjà dur à entendre, mais il y avait pire ! Séline Avec-un-S vidait son sac, ravie de voir qu’elle avait, pour une fois, su capter l’attention de sa fuyante belle-mère. Elle disait le racisme brutal et assumé de Johan, ses amitiés douteuses et ses lectures puantes, ses envies de ratonnade. Elle racontait comment, devenu DRH de sa boîte, il filtrait les candidats au nom de la préférence nationale. Il laissait dire, un sourire provocant aux lèvres. Edna et le fromage, tremblants, firent demi-tour. Quelques larmes de rage arrosèrent le maroilles. Elle haïssait son propre fils.

Cette haine-là était bien plus lourde à porter. Edna ressentit le besoin de partager son fardeau. Elle avait mis, ce fameux soir, le silence de son conjoint sur le compte de la sidération : Christian, bien que considérablement ramolli par l’alcool et la graisse, avait un passé de militant. Elle l’avait connu syndicaliste, défilant sous l’étendard de Lutte Ouvrière. Si égocentrique qu’il soit objectivement devenu, il ne pouvait se satisfaire d’avoir couvé un nazillon. C’était du moins ce qu’elle espérait, avant d’oser aborder le sujet avec lui… Christian éructa son indifférence, ricana son renoncement. Leur fils avait bien raison, ce monde était pourri. Lui, au moins, partait pour réussir sa vie ! Pas comme Christian lui-même, qui s’était bien fait couillonner. Johan, à vingt-cinq ans à peine, conduisait une plus grosse bagnole, et tirait une plus belle gonzesse. Nul n’avait de leçon à lui donner. À la fin de sa tirade, la plus longue qu’il ait adressée à sa femme depuis bien des années, Christian se retourna vers son ami l’écran, et agrippa le décapsuleur avec ce qui lui restait de poigne. Et Edna haït son mari.

Un mari, en soi, est moins dur à haïr qu’un fils. Surtout quand on ne l’aime plus depuis belle lurette ; quand, peut-être, on ne l’a jamais aimé. Edna pouvait, enfin, s’avouer qu’elle avait épousé Christian par dépit, après que son premier amour, un guitariste de talent pourvu d’un sourire lumineux, très généreux au lit, l’ait abandonnée sans un mot d’explication. Christian semblait solide ; il n’était pas trop laid. Il l’avait poursuivie de ses assiduités durant plusieurs années, et cette constance, agaçante la veille encore, prenait de la valeur dans le contexte. Aussi Edna s’était-elle laissée consoler par Christian.

Ne travaillant qu’à mi-temps depuis la naissance de ses fils, elle dépendait de lui financièrement, ce qu’il ne cessait de lui rappeler : le peu qu’elle gagnait passait dans la maison de retraite de son père, que Christian refusait de prendre à la maison, malgré l’insistance du vieil homme. Sur ce point, elle ne lui avait pas donné tort, car le vieux Gaspard n’était pas simple à vivre. Caractériel et volontiers violent, il passait ses nerfs à coup de canne sur le mobilier de la résidence, ce qui augmentait l’addition. Il insultait le personnel, et se voyait régulièrement menacer d’expulsion. Edna devait alors brandir le prospectus d’une autre institution, moins cossue, pour le ramener à la raison.

Lorsqu’Edna haït son époux, il lui sembla naturel de s’appuyer sur son père pour lui nuire : elle convaincrait Gaspard de se rendre odieux, au point d’être fichu dehors. Edna prétendrait qu’aucune maison de retraite ne voulait de lui (elle saurait dissuader celles qui se proposeraient), et ne l’installerait chez elle à la barbe de Christian.

Elle jubilait en entrant dans la chambre du vieil homme, mais, à nouveau, la déception fut rude : lui qui n’avait cessé, à chaque visite d’Edna, de lui reprocher son ingratitude, se lamentant des heures entières sur le peu d’esprit de famille des jeunes générations, qui lui valait de s’éteindre à petit feu dans une bauge, se déballonna immédiatement lorsque sa fille lui révéla son plan. Après quelques atermoiements, il finit par cracher entre ses fausses dents qu’il était mieux où il était, que la conversation de son imbécile de gendre et de ses petits-fils tarés ne lui manquait pas, et qu’il n’avait pas envie de subir la cuisine d’Edna, présumée aussi dégueulasse que celle de feu safemme. Lorsqu’elle tenta de le faire taire, le suppliant de ne pas salir la mémoire de sa mère, il eut une moue presque tendre ; il concéda qu’il était mal placé pour lui reprocher son mauvais goût, ayant lui-même épousé une idiote. Elle apprit à cette occasion que son amour de jeunesse, le guitariste, n’avait pas quitté la ville de son plein gré, mais menacé de mort par Gaspard, qui lui avait brisé trois doigts à coups de talon pour marquer le coup. L’autre n’était pas moins con, mais il avait un vrai métier, conclut le vieillard, fataliste.

Sous cette nouvelle lumière, Edna repassa en accéléré le film de ses souvenirs d’enfance. Elle revit sa mère accablée, éreintée sans cesse par d’innombrables piques, rudesses et mesquineries. Elle se souvint du son des sanglots et des coups, mal étouffés par la porte de sa chambre. Edna haït son père, souhaita sa mort, et ce fut comme un soulagement.

Désirant tant de morts, il devenait inévitable qu’elle songe à passer à l’acte. D’autant qu’elle était, depuis toujours, une lectrice passionnée, et que le polar avait pris une place croissante dans ses choix, éclipsant les autres genres. À la télévision aussi, lorsque Christian sombrait enfin, et qu’elle avait accès à la télécommande, elle recherchait les séries policières : au suspens prévu par l’intrigue s’ajoutait pour elle l’incertitude de voir la fin de l’épisode, car certains bruitages (notamment les coups de feu) risquaient de réveiller l’époux, qui zapperait aussitôt sur Bein Sport. Son imagination féconde, nourrie de la sorte, lui fournissait chaque jour un nouveau stratagème pour se débarrasser des quatre nuisibles. Quatre boulets qui l’entravaient, souillant son univers, son paysage intérieur !

Mais elle se sentait le devoir de refréner ces envies de meurtre, au moins tant que Pierrick serait à la maison. Bien que majeur depuis peu, l’adolescent était loin d’être autonome. Il avait encore besoin d’elle, et peut-être même des quatre autres, encore qu’ils ne l’aient guère aidé ! Johan rabaissait constamment son petit frère, qu’il n’appelait que Pirlouit, et traitait volontiers de nain. Christian, au lieu de le défendre, prenait le parti du plus fort : son fils aîné, bon élève et beau gosse, dont il voulait croire en dépit du bon sens qu’il lui ressemblait. Il prenait soin, en revanche, de ne pas croiser le regard du terne Pierrick, pour ne pas risquer de s’y reconnaître.

Il semblait donc à Edna qu’elle devait tenir bon pour lui. Certes, il n’était pas plus aimable que les quatre autres ! Bien au contraire, sa contribution quotidienne à la vie de famille n’était qu’onomatopées injurieuses, papiers gras et portes claquantes. Mais il était adolescent, et son acné constituait à elle seule un alibi. Il était infect, mais sans le faire exprès. Tout était de la faute des hormones. Edna s’accrocha quelques jours à cette idée.

Le dimanche, en compagnie de Johan et de sa femme, alors qu’on attaquait les frites (Edna détestait les frites, mais elles étaient la condition pour que Pierrick accepte de manger à leur table), tandis qu’elle fomentait, souriante, un traquenard imparable dans lequel trois de ses cibles tombaient d’un coup et crevaient lentement, le fameux grincement dents-fourchette résonna plus fort que jamais. Au point que tous réagirent : Christian grimaça, et Johan se tourna vers sa femme d’un air de reproche. Celle-ci s’indigna : mais c’est pas moi ! C’est ton frère, qui fait ça tout le temps ! Le regard d’Edna bifurqua vers Pierrick, à temps pour y saisir l’étincelle de méchanceté pure qui lui était personnellement destinée. Nan, c’est Séline, elle bouffe comme une truie. Mais là, elle le faisait pas, alors j’ai pris le relais. J’aime trop la tronche que fait Maman à chaque fois. Ainsi parla Pierrick, avant de regagner sa chambre sous les huées du joli jeune couple, emportant dans chaque poche de sa polaire crasseuse une poignée de frites. Et Edna se sentit enfin les coudées franches.

Pas plus tard que le lendemain, elle résolut de faire un massacre. Il fallait garder la tête froide : il était impossible de réunir les cinq dans la même pièce, et donc indispensable de ne pas se faire pincer tout de suite. Et dans l’absolu, bien que sa propre vie n’ait pas grande valeur à ses yeux, il pouvait être amusant de la préserver. Parmi la quantité de scénarios qu’elle avait conçus, il était temps d’élire le meilleur. Elle se releva en pleine nuit pour jeter ses idées sur le papier. Elle noircit un nombre de feuillets considérable, biffa, déchiqueta, réécrit. Elle se prêta à ce jeu plusieurs nuits durant. Quand elle eut arrêté son plan de campagne, qui prévoyait dans le plus grand détail chacun des meurtres, elle se dirigea vers la chambre conjugale pour régler le sort de Christian. Hélas, au pied du mur, une nouvelle déconvenue l’attendait : Edna, pour le dire en un mot, était incapable de tuer un homme ! Cette évidence la frappa de plein fouet, lui donna le tournis : elle n’était bonne qu’à commettre des meurtres de papier.

Elle médita longtemps cette déconvenue. Sa vengeance inassouvie la hantait, le vaste piège qu’était sa vie mordait son âme à belles dents. Continuer comme avant ? Impossible. La chaîne des cinq boulets cisaillait ses chevilles, ses poignets et son cou. Elle devint agressive, ce qui ne fit qu’empirer les choses. Elle était dans l’impasse. L’écriture lui parut la seule issue possible.

Une nuit, elle exhuma ses notes. En les relisant, elle y vit la matrice d’un honnête recueil de nouvelles noires. Elle ajouta un bref portrait de chaque victime – juste de quoi permettre au lecteur d’apprécier sa démarche – et travailla cette matière brute jusqu’à obtenir cinq récits, sobres et minutieux. Cinq morts imparables, adaptées, soignées. Rien de très original, mais un verbe élégant, et une cruauté qui forçait le respect.

Lorsqu’elle fut satisfaite, elle alla déposer le manuscrit chez plusieurs éditeurs sous le pseudonyme de N.M. Hézis. Les plus grands déclinèrent – les nouvelles, ça ne se vend pas. Une lettre se voulait pourtant encourageante : si monsieur ou madame Hézis écrivait un roman du même cru, il ou elle serait lu (e) attentivement. Edna sourit ; elle ne comptait rien écrire d’autre, mais c’était gentil tout de même. Elle contacta alors de plus petites maisons, et fut reçue par un monsieur charmant, ancien instituteur, qui s’était juré de vouer sa retraite à la traque de nouveaux talents. Il était très impressionné. Elle insista sur l’anonymat nécessaire tant qu’elle vivrait : il accepta. Elle signa ; il publia.

À la sortie du livre, Edna vint l’admirer, mais n’en voulut qu’un exemplaire. Elle palpa la couverture, la flaira. Elle caressa l’idée de laisser trôner l’ouvrage dans son salon, mais non : chaque chose en son temps. Elle feuilleta, serra le livre contre son cœur, puis le glissa au hasard dans une boîte aux lettres.

Quelques semaines passèrent : l’éditeur l’appela, enthousiaste. L’accueil du livre était encourageant ! La presse locale avait prévu un papier. Tout espoir était permis.

Et le matin suivant, la brume se lève sur un monde sans Edna. Christian se gratte les testicules et allume le téléviseur : il est toujours vivant, du moins autant qu’hier. À la maison de retraite, Gaspard engueule une aide-soignante, il est en pleine forme. Séline-avec-un-S, exsangue, bouche bée et langue tordue, vernit ses ongles de pieds en mauve dans une position scabreuse. Elle dit qu’elle va mouriiiiiirparce qu’elle a loupé le pouce et que le flacon de dissolvant est presque vide, mais on peut supposer qu’elle survivra. Johan ronfle toujours, malgré ces cris de perruche ; il s’est couché à l’aube, un œil poché. À ce détail près, on peut dire qu’il va bien. Pierrick a lancé sur Youpornune recherche insolite, à partir des mots-clef anus + rongeur + LSD, un copain lui ayant raconté un truc de dingue sur les frasques d’un type célèbre. Il a un peu de mal à bander, mais sa santé n’est pas en cause.

Tandis qu’Edna est morte. Bien qu’elle ne soit pas là pour les appeler vingt fois, bien qu’ils ne puissent plus faire semblant de ne pas l’entendre, ils finissent par avoir la dalle, tout de même ! Christian braille une fois, deux fois, sans autre écho qu’un lapidaire Vos gueules, je dors ! émanant de l’ami des bêtes. Il passe alors le bout de son nez dans la cuisine, puis le reste du nez, puis toute sa face rougeaude et son cou flasque. Il avise un post-it fluorescent, qui détonne sur la toile cirée à motif « calèches ». Edna l’écrivaine s’est offert un haïku pour épitaphe, car sa mort n’a rien d’un roman. Elle la veut dense, poétique, fulgurante.

Du haut du pont

Un bond

Dans la rivière.

Pour être honnête, elle n’a pas vraiment bondi. Trop le vertige. En haut du vieux pont à demi effondré, elle a d’abord gobé huit comprimés, puis elle s’est allongée au bord du vide sur la pierre encore chaude, cherchant du regard la Voie lactée. Elle a guetté l’engourdissement, qui est venu très vite ; elle s’est laissée gagner presque entièrement, jusqu’aux paupières. Ce n’est que quand le noir s’est fait, se sentant partir, qu’elle a rassemblé ses dernières forces pour basculer.

Le résultat est le même : ils l’ont bien trouvée sous le pont.

Cette mort a créé un drôle de vide. Le haïku d’adieu laissait place à toutes les interprétations. Aucun des proches d’Edna n’ayant la moindre envie de se sentir responsable, après un temps d’ahurissement, tous ont commencé à se tirer dans les pattes, se reprochant la perte de celle qu’ils aimaient tant, en fin de compte. Ils se sont jeté à la face, dans le désordre, tout ce qu’Edna ne leur avait jamais dit. Ce fut sanglant.

Ils se déchiraient à belles dents depuis des mois, quand le monsieur timide est venu frapper à la porte, gêné comme tout. C’est que le livre avait fait son chemin ! C’est qu’il avait été lu, qu’il avait plu, qu’il marchait bien ! Plusieurs blogs en avaient salué la mécanique précise et bien huilée, et un chroniqueur de renom avait vanté une aigre plume trempée de bile, qui donnait du relief au vide. Ce qui ne voulait pas dire grand-chose, mais faisait apparemment vendre. Les lecteurs intrigués auraient aimé savoir qui en était l’auteur, plusieurs libraires le réclamaient ; on contactait son éditeur pour proposer, ici ou là, une signature. Au point qu’il aurait insisté pour la faire sortir de l’anonymat, si elle n’avait pas été morte !

Le monsieur timide était bien embêté, le moment venu de régler les droits d’auteur. La dame n’étant plus là, c’est à ses ayants droit qu’il lui fallait donner les sous. On ne parlait que d’une petite somme, bien sûr, mais une somme tout de même. Que lui, l’intègre instituteur en retraite, n’aurait pas pu empocher sans rien dire, oh non ! Il se serait plutôt étouffé avec ses palmes académiques.

À la vérité, tout intègre qu’il fût, il y avait bien pensé ; c’est même pourquoi il ne s’était pas présenté tout de suite. Le dilemme était conséquent : c’était l’occasion où jamais d’habiller de vertu une petite escroquerie, car le contenu du livre étant ce qu’il était, le cacher à cette famille endeuillée serait faire acte de charité, en somme…

D’un autre côté, l’éditeur se disait qu’en apprenant le suicide follement romantique de l’auteure, le monde du polar pourrait bien s’enflammer comme un baril de poudre, propulsant Les boulets au firmament des meilleures ventes, hardiment chevauché par le monsieur timide. C’était tentant ; il fut tenté. Il vêtit donc son cynisme tout neuf des habits de l’honnêteté, et frappa à la porte.

Et cette famille qui ne lisait pas se mit à lire. Et chacun se reconnut, et prit en pleine figure le coup qui lui était destiné. Leur morte chérie les assassina un à un, mot à mot. Troublant, d’être les cibles d’une morte ! De réaliser, à si peu d’intervalles, à quel point elle vous était nécessaire, à quel point vous la dégoûtiez !

Le livre connut un peu de la réussite qu’escomptait le monsieur, qui devint moins timide. Un beau succès d’estime, plusieurs prix, des ventes hors du commun pour une si petite maison – pas de quoi rendre riche, mais de quoi rendre fier. Ou au contraire se consumer de honte, selon qu’on était l’éditeur, ou l’un des personnages. Nombre de critiques déplorèrent qu’Edna soit la femme d’un seul livre, mais le vieux monsieur n’avait pas de regret : elle n’aurait rien pu écrire d’autre. C’était l’œuvre d’une vie, un one shot, comme on dit. One shot pour cinq victimes, c’est un beau score ! Elle avait bien visé.

Pourtant, ils sont vivants. Les cinq boulets qui entraînèrent au fond de l’eau le corps d’Edna sont bien vivants. Mais ils morflent.

Ils sont partis pour souffrir très longtemps. Ce sera une famille hantée, maintenant.

Ainsi rumine Edna, en versant l’huile dans la friteuse. Elle aime ce scénario : il a de la classe. Pas évident à mettre en œuvre, mais qui sait ? Elle aimait écrire, au lycée.

Mais travailler la nuit semble bien difficile – elle est si fatiguée… Il faut y réfléchir encore. D’une manière ou d’une autre, ils vont payer.

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