Trophée Anonym’us : Jacques Saussey sous le feu des questions


Anonym’us

Les Mots sans les Noms

mardi 28 février 2017

Jacques Saussey sous le feu des questions

LES QUESTIONS DU BOSS

1N’y a-t-il que du plaisir, dans l’écriture, ou test-il déjà arrivé de ressentir une certaine forme de douleur, de souffrance, dans cet exercice?

Écrire un roman est un processus long un an environ en moyenne, en ce qui me concerne pendant lequel des dizaines d’émotions différentes, et souvent complètement contradictoires, vous traversent lesprit. On est loin du fleuve tranquille, de la balade le nez au vent. Si le plaisir de se mesurer à un projet excitant est incontestablement le moteur principal qui pousse un auteur à s’enfermer des centaines dheures durant devant un écran en évitant toute interférence avec l’extérieur, on sait dès que lon commence à coucher les premiers mots, que lon va en baver pour traquer les moindres incohérences dans lintrigue, dans le comportement des personnages, dans la logique de la succession des événements. En tout cas, si on ne sen doute pas au moment où l’on attaque son premier roman, on en est parfaitement conscient quand on parvient enfin à bout de cet incroyable Everest quon imaginait inaccessible jusque-là.

2Quest-ce qui te pousse à écrire, finalement?

Au tout début, je pense quil y avait une part de curiosité envers moi-même. En serai-je capable ou pas? Est-ce que ça tiendra la route? Est-ce que je pourrai espérer donner envie de lire mes histoires?

Passé le premier roman, un nouveau cap apparaît. C’est fait, on en a écrit un. On en est capable. Ce ne sera sûrement pas le best-seller de l’année il vaut mieux tout de suite éviter de se leurrer dans ce domaine, même s’il y a parfois dheureux élus mais cette question se pose plus. Vient alors la seconde, tout aussi angoissante. Serai-je capable dinventer une autre histoire, une qui ne ressemble pas du tout à la première? Et là, pour moi, commence le vrai travail de l’écrivain. Celui de créer un nouvel univers que celui quon a déjà construit. De se réinventer.

Et une fois ce nouvel obstacle franchi, l’écriture neffraie plus. Elle devient une compagne quotidienne, une amie intime quon aime retrouver comme on la laissée la veille, toujours prête à vous accueillir et à discuter avec vous, prête à écouter vos pensées, à vous aider à les organiser, à les rendre plus lumineuses. Comme un piano attend les doigts, comme une toile blanche appelle le pinceau.

On ne peut tout simplement plus sen passer

3Comme on le constate aujourdhui, tout le monde écrit ou veut sy mettre. Sportifs, stars du show-biz, présentateurs télé, journalistes, politiques, l’épicier, ta voisine… de plus, des sites proposant des services d’auto-édition pullulent sur le net. Ça t’inspire quoi?

Le « métier » d’auteur fait rêver beaucoup de monde. Certains simaginent quils vont gagner facilement beaucoup dargent, de la renommée, voire un statut à part qui va leur permettre daccéder à un monde fermé au public, mais la plupart des gens qui écrivent le font simplement pour eux, parce quils en ont besoin. Et que ce soit pour transmettre une mémoire familiale, pour occuper une solitude ou pour se lancer un défi, chaque projet a besoin de peu de choses. Du papier, un stylo, ou un petit ordinateur. Et du temps. Beaucoup de temps. Sans oublier la volonté. Je rencontre beaucoup de personnes en dédicace qui me disent avoir envie de le faire. Peu dentre eux ont vraiment franchi le pas. Et encore moins se sont accrochés, ont cherché à vaincre les inévitables échecs du débutant, et cest bien dommage. Mais leur nombre est tout de même plutôt encourageant. Ce nest pas demain que l’écriture mettra la clé sous la porte.

Quant à l’auto-édition, même si je n’ai pas dexpérience personnelle dans ce domaine, je pense quelle est bien plus intéressante pour un auteur débutant quun mauvais contrat éditorial qui lui fait payer une participation à la fabrication de ses livres.

4Le numérique, le support dinternet, les liseuses, les ebooks, les réseaux sociaux, sont une révolution pour les auteurs et bousculent également le monde de l’édition. Que penses-tu de ce changement?

Je nai pas davis vraiment tranché sur la question. Limportant est que les droits liés à la création de l’œuvre soient respectés, dans le numérique ou le papier. Personnellement, je nachète pas de livres numériques, mais je reconnais que partir en vacances avec une liseuse et un chargeur permet de voyager plus léger et de profiter de son plaisir de lecteur sans se faire une luxation de l’épaule. Alors si ça plaît à certains, pourquoi s’en priver? Il faut vivre avec son temps. Le mien est juste resté au papier. Cela dit, la liseuse me permet de faire lire mes manuscrits sans les imprimer, et ça, cest vraiment un progrès.

5Il semble que de plus en plus, les auteurs prennent en charge leur communication, font leur publicité, créent leurs propres réseaux, prolongeant ainsi le travail de l’éditeur de façon significative. Te sers-tu toi aussi de ce moyen pour communiquer sur ton travail, annoncer ton actualité, discuter avec tes lecteurs ou dautres auteurs et ainsi, faire vivre tes livres plus longtemps?

Les réseaux sont un formidable moyen de promotion dun auteur, cest une évidence. J’évite pourtant dy passer trop de temps, cest un gouffre si on se laisse aller. Et puis on dérive vite vers le nombrilisme. Sur les réseaux, je ne parle donc que de livres, et des événements qui y sont liés. Salons, dédicaces, rencontres, parutions… L’essentiel. Je suis présent sur FB et Twitter. Jai laissé tomber tout le reste. Sur mon blog, jaime aussi partager mes coups de cœur de lecteur, car je suis toujours bouquinophage. Cest une maladie dont on ne guérit jamais

6On dit quen 25 ans, le nombre de livres publiés a été multiplié par deux, leur tirage ayant baissé de moitié pendant cette même période. Comment sortir le bout de sa plume de cette masse de publications?Être visible? N’est-ce pas décourageant pour les jeunes auteurs? Que leur dirais-tu?

On pense beaucoup au tirage quand on signe son premier contrat. On focalise sur des chiffres, on rêve aux grands de ce monde et aux millions de lecteurs quon aura un jour, peut-être, comme untel dont tous les médias parlent, quon voit sur tous les plateaux de télévisionLa réalité est tout autre. La visibilité n’existe quavec un bon diffuseur/distributeur, au-delà de l’éditeur. Et quand on est un jeune auteur, on est à quinze milles de ces considérations-là.

Je pense que quand on débute dans lunivers de l’écriture, on ne doit pas se laisser impressionner par les nombres. Si lon portait attention à la quantité phénoménale de livres qui paraissent chaque année, on n’écrirait plus rien. On noserait plus rien écrire.

Le plus important, cest le texte. Lhistoire. Les caractères. Un jeune auteur ne devrait penser qu’à ça. Uniquement à ça. Parce que sil y a beaucoup de bons romans qui ne seront jamais édités, il y en a peu de mauvais qui le sont.

Transpiration, inspirationet cest tout. Le pourcentage des deux dans le mélange dépend de chacun.

7Les relations entre un éditeur, ou un directeur de collection, et un auteur, pourraient faire lobjet dune psychanalyse, me disait un écrivain, récemment. Quen penses-tu? Comment analyserais-tu cette relation que tu entretiens avec eux.

À travers mon parcours, sur bientôt onze livres (dont 9 romans, 1 BD et 1 recueil de nouvelles), jai rencontré et signé plusieurs éditeurs. Certains sont très corrects — l’un deux est même devenu un ami tandis que dautres ont des comportements de voyous. Ceux-là vous pressent comme un citron (air connu) avant de vous jeter à la benne en vous crachant à la figure que vous leur devez tout. Sans vous payer vos droits, ou avec les forceps. Il faut faire attention où l’on met les pieds, mais ce nest pas facile à savoir avant quarrivent les ennuis

8J’ai pensé longtemps, et ma bibliothèque sen ressentait, que le noir, le polar, était une affaire de mecs. Les coups durs, la débine et la débauche, les gangsters, la baston, les armes, les crimes et la violence en général… une histoire de bonshommes. Aujourdhui, les femmes sont de plus en plus présentes dans lunivers du polar. Grâce au Trophée, j’ai pu me rendre compte quil y avait de nombreux auteurs femmes dans ce genre. Ce n’était pas le cas il y a quelques décennies.

Quelles réflexions cela tinspire-t-il? À quoi cela est-il dû, selon toi? En lis-tu et, si oui, lesquelles?

Autrefois, oui — exceptée notamment la reine Agatha le polar était un univers beaucoup plus masculin. Aujourdhui, les femmes portent très haut la puissance de leurs intrigues démoniaques. Elles nont rien à envier à leurs compagnons d’étagères. Elles apportent un souffle à part, une dureté souvent exceptionnelle, une optique différente qui vient ajouter à leurs histoires une couleur inaccessible aux hommes. Jadore cette autre vision du noir, cette violence qui ne pulse pas de la même manière que la rage brute de la testostérone. Sensualité, manipulation, sentiments exacerbés, suspense haletant, elles maîtrisent toutes les ficelles et même bien plus. La touche de féminité donne un accord plus aigu, une dureté minérale et implacable. Elles ont cette élégance incroyable de vous emmailloter dans leurs toiles jusqu’à vous empêcher de respirer, mais sans cogner.

En attendant de vous asséner le coup de grâce…

En ce qui concerne le roman francophone, mes auteures préférées sont des femmes aussi différentes que Claire Favan, Karine Giebel, Ingrid Desjours, Sonja Delzongle, Barbara Abel (Belgique) ou Chrystine Brouillet (Québec). Chaque roman de chacune dentre elles est un pur bonheur.

9Pourquoi as-tu accepté de participer à ce Trophée?

J’ai tout de suite trouvé sympathique l’idée de faire se mesurer des auteurs édités et des non édités. Ça apprend la remise en question aux premiers et donne aux seconds la possibilité de faire connaître leurs voix.

Un jugement à l’aveugle enfin pas trop, hein… – c’est le meilleur moyen pour que le lecteur ne se laisse pas influencer par une amitié particulière pour un auteur.

C’est un peu le The Voice de la nouvelle.

Et cest parfait comme ça.

LES QUESTIONS DE MADAME LOULOUTE

1Vie professionnelle, vie de famille, salons et dédicaces, à l’écriture reste-t-il une place?

Ce nest pas toujours facile à gérer, mais quand lheure passée à écrire chaque jour de semaine est inaliénable, on trouve toujours le temps. J’écris peu le week-end, en général. Les dédicaces sont chronophages, en librairie ou en salon, parfois très loin de chez moi. Il faut aussi savoir garder de la disponibilité pour la famille. Sinon, on devient vite un ours infréquentable.

2A-t-on encore les idées claires, quand tous nos héros broient du noir?

Il vaut mieux, oui, pour la cohérence de nos histoires. Mais cest indéniable que nos personnages nous collent suffisamment fort aux semelles pour nous entraîner dans leur noirceur. Et parfois, ça fait flipper!

3La rentrée littéraire approche. Un livre, ça va, 560, où est-ce qu’on va?

Par affinité, je limite mes lectures au polar, thriller, roman noir. Du coup, la rentrée littéraire est pour moi un concept un peu abstrait. Cest plus une chose à éviter en librairie qu’un événement. Il ny a plus de place sur les rayons, cest la période des stars de l’édition, des rouleaux compresseurs. Mieux vaut passer au large et rencontrer les copains et les lecteurs dans les salons. Cest nettement plus sympa et plus productif.

4Le dicton du jour : À la Saint-Grégoire, sort un livre de ton placard. Je t’écoute.

À la Saint-Glinglin, je revendrai les miens.

5Boire ou écrire, faut-il choisir?

À cinq heures du mat, quand je me lève pour partir au travail, juste avant de commencer à écrire dans le train ce que jappelle mon bureau mobile , je ne consomme quun seul carburant : le jus dorange, et sans modération. Pour le reste, jaime garder les idées claires, et je ne me verrais pas concevoir une intrigue avec le cerveau à la dérive.

6La littérature est le sel de la vie. Passe-moi le poivre.

Mon poivre, cest le piano. Un nouveau challenge, un nouvel Everest à gravir. À 55 ans, il était temps de my mettre!

En fait, cest comme l’écriture. De la difficulté, des phrases recommencées à l’infini, du temps passé à travailler, de lobstination pour accomplir ce qui paraît à première vue irréalisable. Limportant, cest de se fixer un but, et de s’y tenir.

7Lire aide à vivre. Et écrire?

Écrire est une projection de soi sur le monde. Ou bien linverse. Les deux sont aussi vrais lun que lautre. Dans les deux cas, cest la vie elle-même qui se manifeste. Nous sommes des filtres à émotions, à ressenti, comme dautres isolent les poussières. Écrire un roman, cest inventer un univers tout en étant perméable à celui dans lequel on vit. Être capable de donner et de recevoir. Écrire permet aussi dinsuffler à des personnages des opinions quon ne partage pas. Donc de se remettre en question sur un certain nombre de sujets sur lesquels on peut avoir des a priori. Cest également une école dhumilité, car le succès d’un roman dépend non seulement de lhistoire elle-même, de la qualité de lintrigue et de celle de l’écriture, mais aussi de la sincérité quon y engage. Le lecteur jugera, au final, et il se trompe rarement.

8Une anecdote à nous narrer, sur un salon, lors dune dédicace, dune table ronde, un événement touchant, drôle, étrange?

Je repense souvent à cette lectrice qui est la toute première à être revenue me voir juste après la parution du grand format de « Quatre racines blanches », ma deuxième publication, en 2012. Elle ma dit quelle attendait cette nouvelle rencontre depuis des mois (De sinistre mémoire était sorti en 2010), et elle ma raconté, des larmes dans les yeux, leffet que lui avait fait la scène de l’Église dans DSM. Javais moi-même été bouleversé par les événements que jy avais créés de toutes pièces (un comble). C’était la première fois que ça m’arrivait avec cette violence, et cela ma profondément influencé par la suite. L’écriture de ce passage, dans ce roman, a marqué pour moi la conscience que si lon y travaille à fond, on peut être capable de faire passer, de transmettre une émotion à l’état brut et de provoquer une réaction intense, et pas juste un intérêt poli. À chaque minute que je passe à écrire, jessaie de garder cela bien en vue, de ne jamais loublier.

L’avenir me dira si jy suis parvenu

Nous te remercions davoir répondu à nos questions et d’être présent(e) avec nous, pour cette troisièmeédition du Trophée Anonym’us.

Trophée Anonym’us, Nouvelle 26/26 : En haut du poulailler


vendredi 3 mars 2017

Nouvelle anonyme N°26 : En haut du poulailler

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Le mardi c’est le jour du Trophée anonym’us sur Collectif polar. Et bien cette semaine pour cause d’Apéro Polar ce sera le mercredi !

Votre blog s’est associé avec cette fantastique initiative qui consiste à demander à des auteurs connus, reconnus ou amateurs d’écrire une nouvelle anonymement. Aussi, un jury de lecteurs, départagera et votera à l’aveugle ces 27 nouvelles en course ( Il semblerai qu’il n’y en ait plus que 26). Effectivement il y avait au départ 27 compétiteurs cette année, un se serait désisté.

Pour en savoir plus sur le Trophée Anonymu’s c’est Ici

Allez place à la vingt-sixième nouvelle

Sans doute la dernière

Et oui,  elles ont toutes été dévoilées.

Bientôt le dénouement final.

Nous connaîtrons le lauréat de ce trophée Anonym’us

 smileys Forum


En haut du poulailler

Avant ce jour-là, je n’avais jamais vu les choses sous cet angle.

J’allais au boulot sans me poser de questions, parce que les questions ne m’aidaient pas. Elles restaient sans réponse.

J’en arrivais toujours à la même conclusion : t’as qu’à fermer ta gueule. Qu’est-ce que tu peux y faire ? Les choses sont ainsi faites : t’es un ouvrier, tu trimes, tu gagnes des clopinettes, c’est normal. T’avais qu’à bien naître ou bosser à l’école. Les patrons, les ingénieurs, les architectes… Ils gagnent quatre, cinq, six fois plus que toi, c’est dans l’ordre des choses. Les révolutions n’y ont rien changé. Les révolutions n’apportent pas plus de justice, elles tuent les petits. Toujours. On remplace les gros par d’autres gros, mais les petits restent en bas. Alors, baisse la tête et continue à travailler comme une brute sans te mettre des idées dans la tête.

Et puis, un jour… C’est con, parfois, la vie. Ça tient à rien. J’étais là-haut, j’écoutais une émission à la radio et ça parlait de poules. Oui, de poules ! Un journaliste ou un scientifique expliquait que pour repérer le coq dans la basse-cour, il suffit de chercher celui qui est le plus haut perché… Sur le toit du poulailler, sur le dernier barreau d’une échelle, au somment d’un tas de paille… Le mâle dominant est systématiquement au-dessus des autres. C’est pareil pour les singes dans les arbres, pour les oiseaux… C’est pareil pour l’Homme ! D’ailleurs, un des mecs qui parlaient à la radio, un professeur ou un truc comme ça, a expliqué que toutes les civilisations ont cherché à bâtir vers le haut. Il a donné l’exemple des temples mayas, des pyramides égyptiennes. Et puis il a parlé du Machu quelque chose chez les Incas, et des cathédrales du Moyen-âge, de la tour Eiffel, des gratte-ciels à New York… Aujourd’hui, ça continue aux Émirats Arabes avec ces tours qui atteignent le kilomètre. L’Homme a toujours fait ça. Pour voir plus loin, pour éviter les prédateurs, pour se mettre à l’abri des inondations et des feux de forêt, mais aussi et surtout pour affirmer sa domination sur les autres. C’est ce que ce professeur disait : le seigneur a toujours été au sommet des édifices construits par l’Homme, on n’y a jamais mis les gueux.

Le jour où j’ai entendu cette émission à la radio, il y a eu un déclic dans ma tête. J’ai compris pourquoi je m’étais toujours senti bien dans ma cabine, en haut de ma grue.

Je pensais que c’était physique comme bien-être, parce que grimper peut procurer le même plaisir que se laisser flotter entre deux eaux à la mer ou dans une piscine… On échappe à la pesanteur, à son propre corps ; on se sent vraiment plus léger.

Ce jour-là, j’ai réalisé que c’était autre chose qui se passait chaque fois que je gravissais cette échelle : je m’élevais au-dessus des autres. Le mâle dominant du chantier, c’était moi.

Je me suis dit « Putain, mais alors, t’es un seigneur ! »

À partir de ce moment, je n’ai plus supporté de courber l’échine. Je me suis détesté de l’avoir fait pendant toutes ces années. J’ai détesté mon père de l’avoir fait avant moi, et de m’avoir inculqué cet asservissement, sans jamais m’expliquer qu’en fait, je pouvais être un seigneur moi aussi. Que j’étais un seigneur.

J’avoue que ça m’a tourné la tête. J’ai commencé à envisager ma grue non plus comme un engin de chantier, mais comme le symbole de mon aristocratie, l’outil qui me permettait d’exercer mon pouvoir.

J’ai continué à écouter cette station de radio qui m’apprenait des tas de choses sur ce que nous sommes, sur la façon dont notre société est organisée et dont nous reproduisons des schémas prédéfinis.

Plus j’apprenais, plus je me libérais, plus je devenais fort. Je développais un sentiment d’invulnérabilité. Parfois, je me levais de mon siège, j’ouvrais les fenêtres de la cabine et je me mettais à crier, bras et jambes écartés… Des trucs du genre « Je suis le roi du monde » ou « Je vous emmerde tous ».

Au début, je faisais en sorte que personne ne puisse m’entendre ou me voir, parce que même si je suis loin de tout, là-haut, en gueulant fort, on peut m’entendre d’en bas.

Et puis, j’ai commencé à m’en foutre de savoir ce qu’on pensait de moi.

Ça faisait marrer mes collègues, les premiers temps. Ceux qui me connaissaient croyaient que je faisais ça pour épater la galerie. Ils me chambraient gentiment. Mais je les envoyais se faire foutre. Je leur interdisais de m’adresser la parole désormais. Pour qui se prenaient-ils ? Savaient-ils à qui ils avaient affaire ? Est-ce ainsi qu’on parle à un seigneur ?

Ils n’y ont pas cru, ils ont continué à s’amuser de moi.

Puis je me suis arrangé pour ne plus les croiser au vestiaire. J’arrivais de plus en plus tôt sur le chantier, bien avant eux, avant même les ingénieurs, et je repartais après tout le monde. Grutier, c’est une fonction à part sur un chantier, on peut faire ce que bon nous semble en quelque sorte ; on ne dépend pas des autres. Il suffit qu’on fasse bien son boulot sans rien casser, sans blesser personne. On n’a pas des comptes à rendre en permanence à un petit chef.

À la fin, je ne mangeais plus avec eux, je restais là-haut, je ne répondais même plus quand on m’appelait au talkie-walkie, sauf si ça avait à voir avec le chantier évidemment. Quoique, parfois…

Mes collègues ont cessé de sourire en parlant de moi. Petit à petit, ils ont pris conscience que je ne plaisantais pas, que je n’étais pas comme eux, que je n’étais plus comme eux.

Mes anciens copains ont essayé de me parler, de me demander ce qui se passait, si j’avais des problèmes… Comme si c’était moi le problème, comme si j’étais celui qui n’allait pas ! Ils avaient vraiment de la merde dans les yeux ! À croire qu’ils le faisaient exprès.

On s’est engueulé, ils ont dit que j’étais devenu « un sacré connard », ils m’ont mis en garde contre moi-même. Les ignares. C’est tout ce qu’ils ont trouvé. Si ça leur plaisait de continuer à se comporter comme des cloportes, grand bien leur fasse ! Moi, je valais mieux que ça, mieux qu’eux en tout cas.

Ils ont commencé à dire que j’étais fou. À la radio, toujours sur cette même chaîne, c’est ce qu’ils expliquaient au sujet des foules : depuis toujours on fait passer les visionnaires pour des déments ou des sorciers. On les brûle. Quand tu veux te débarrasser de ton chien, tu n’as qu’à dire qu’il a la rage.

Ils ont prétendu que j’étais dangereux. Question de sécurité. On ne confie pas une grue à un malade des nerfs. Ça peut mal finir.

La suite des événements était prévisible. J’aurais dû me méfier et mieux dissimuler mon jeu, m’efforcer de passer inaperçu… Mais ce n’est pas ce que je recherchais.

Ils en ont parlé au chef de chantier, qui en a parlé à l’ingénieur, qui en a parlé au patron.

C’est ainsi qu’ils procèdent, ces croupions assujettis. L’un d’eux se rebelle, et au lieu de le soutenir, d’en tirer une leçon et de suivre son exemple, ils le dénoncent et lui jettent la pierre. Je leur renvoyais trop l’image de leur propre impuissance, de leur lâcheté. C’est pour cette raison qu’ils ont voulu me faire taire.

Aujourd’hui, finalement, je suis dans mon rôle. Chacun à sa place, c’est mieux ainsi : moi en haut, eux en bas. Je les domine pendant qu’ils s’agitent pour trouver un moyen de me faire descendre.

Après avoir essayé de me déloger par la ruse, ils vont tenter par la force. Ils n’ont aucun autre argument.

Les flics ne me font pas peur. Ils ont laissé une compagnie de CRS en stationnement à l’entrée du chantier. Ils ont également posté des hommes sur les toits avoisinants. Je les vois distinctement.

Quand j’ai commencé à me servir de la benne à béton comme bélier pour défoncer les immeubles autour du chantier, ils ont rapidement coupé l’alimentation de la grue, et donc du chauffage de la cabine.

J’ai froid maintenant, j’aurais dû faire cela à un autre moment de l’année.

Malgré tout, j’ai eu le temps d’écraser quelques grosses voitures, notamment celles de l’ingénieur et du patron qui étaient venus parlementer avec moi, ainsi que l’énorme 4X4 de l’architecte.

C’était gratuit comme geste, mais ça m’a fait du bien.

Ce que je regrette, c’est de ne pas avoir prévu assez de stocks de nourriture et d’eau pour tenir plusieurs jours… Ils m’auront à l’usure, c’est certain.

Pour l’instant, vu que je me tiens tranquille, ils ne bougent pas. Ils ont probablement reçu l’ordre de ne pas me provoquer. Le temps joue pour eux.

C’est bête que ça finisse si vite. J’aurais dû en profiter pour faire… Je ne sais pas, il y a tant de possibilités qui s’offraient à moi… Une action d’éclat ! Je n’aurais rien eu contre l’idée de redresser quelques torts avant de faire une sortie triomphale.

France 3 est là, ils ont planté leurs caméras au pied de la grue dès qu’ils ont appris qu’un forcené s’y était replié et refusait d’en descendre. J’aurais pu tirer avantage de leur présence. Avec un peu de chance et en tenant une semaine ou deux, les médias nationaux se seraient emparés de l’affaire.

J’aurais dû mieux calculer mon coup ! Comme d’habitude, je me suis fié à mon instinct et j’ai foncé sans aucune préparation. C’est dommage.

Il aurait fallu que j’aie des revendications. Mais lesquelles ? Je n’ai pas les mots. Et puis, je n’y connais rien en politique, on ne m’a jamais appris à réfléchir à tout ça.

Ils vont m’envoyer en taule. Mais pour quelqu’un qui, comme moi, a été habitué à observer le monde depuis un sommet, la vie va paraître bien fade, sans vue.

Sans parler de l’humiliation au moment où ils vont m’arrêter et me juger !

Un seigneur assiégé se laisse-t-il prendre vivant quand son bastion est sur le point de tomber aux mains de l’ennemi ?

Il faudrait que je trouve un moyen de mourir les armes à la main. Le problème, c’est que j’ai jeté tous les outils que j’avais sur la tête des flics.

Je ne vois qu’un moyen de leur infliger une dernière perte : leur balancer le dernier poids mort qui me reste.

J’attendrai le petit jour pour voir une dernière fois le soleil se lever sur mon royaume, et pour que France 3 puisse filmer ma chute. La lumière sera alors parfaite. Leurs caméras pourront témoigner que, jusqu’au bout, mon visage n’aura pas tremblé et j’aurai gardé un rictus plein de mépris.


Au fait, c’est un de ces auteurs participants qui l’a écrite et ce sera l’un d’entre eux qui remportera avec sa nouvelle ce super et atypique trophée Anonym’us : 

Maud Mayeras – Olivier Chapuis – Danielle Thiery – Ghislain Gilberti – Marie Delabos – Colin Niel – David Charlier – Dominique Maisons – Sandra Martineau – Marie Van Moere – François Médéline – Ellen Guillemain – Cicéron Angledroit – Valérie Allam – Stéphanie Clémente – Gaëlle Perrin-Guillet – Anouk Langaney – Patrick K. Dewdney – Florence Medina – Michel Douard – Benoit Séverac – Loser Esteban – Jeremy Bouquin – Armelle Carbonel – Jacques Saussey – Yannick Dubart – Nils Barrelon.

Oui Mais qui ?

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Trophée Anonym’us : Maud Mayeras sous le feu des questions


 

Anonym’us

Les Mots sans les Noms

mardi 21 février 2017

Maud Mayeras sous le feu des questions

LES QUESTIONS DU BOSS

1- N’y a-t-il que du plaisir, dans l’écriture, ou t’est-il déjà arrivé de ressentir une certaine forme de douleur, de souffrance, dans cet exercice ?

S’il n’y avait que du plaisir dans l’écriture, je crois que nous n’y reviendrions pas… L’homme est masochiste, il aime gratter les cicatrices pour qu’elles continuent de saigner longtemps.
J’ai tendance à comparer l’écriture à un sport, il arrive parfois d’en ressortir lessivé, à plat, mais content.

2- Qu’est-ce qui te pousse à écrire, finalement ?

Qu’est-ce qui te pousse à boire une bière le soir avec tes potes plutôt qu’une fraise à l’eau ? L’instinct, l’envie d’y revenir, d’aller fouiller plus loin, de pousser les portes, de voir où cela va mener, de refaire le monde ou bien d’en inventer un.
J’ai ce principe qui me tient à cœur depuis des années : Nourrir les monstres sous les lits. Cela signifie « donne du grain à moudre à tes pulsions les plus mauvaises », mais aussi « affronte les monstres planqués, sache qu’ils existent, ne les nie pas et discute avec eux. ».

3- Comme on le constate aujourd’hui, tout le monde écrit ou veut s’y mettre. Sportifs, stars du show biz, présentateurs télé, journalistes, politiques, l’épicier, ta voisine… de plus, des sites proposant des services d’auto-édition pullulent sur le net. Ça t’inspire quoi ?

Pas grand-chose. Tout est accessible aujourd’hui, tout le monde est photographe, tatoué, chanteur, écrivain, artiste. Tout le monde peut tenter l’aventure, bien entendu, mais si tu ne ressens pas ce truc au fond, cette chose qui te dévaste, si écrire ne te fais pas plus de mal que de bien, si tu fais ça pour avoir ton selfie avec Begbeider ou Moix, putain, arrête tout. Tout de suite.

4- Le numérique, le support d’internet, les liseuses, les ebook, les réseaux sociaux, sont une révolution pour les auteurs et bousculent également le monde de l’édition. Que penses-tu de ce changement ?

C’est un cercle vicieux, on rejoins ta précédente question. Les réseaux sociaux ont tout rendu accessible, la musique (avec MySpace), la photographie (Instagram), l’écriture (blogs innombrables). Tout n’est pas à jeter, loin de là, cela permet d’ouvrir d’autres portes aussi, mais c’est dangereux pour deux raisons à mon sens : on se noie dans ce flot d’information sans ordre d’importance, et on perd notre identité / intimité.

5- Il semble que de plus en plus, les auteurs prennent en charge leur communication, font leur publicité, créent leurs propres réseaux, prolongeant ainsi le travail de l’éditeur de façon significative.Te sers tu toi aussi de ce moyen pour communiquer sur ton travail, annoncer ton actualité, discuter avec tes lecteurs ou d’autres auteurs et ainsi, faire vivre tes livres plus longtemps ?

Je ne dirais pas que je prends en charge ma communication, j’ai cette chance d’avoir un soutien indéfectible de la part de la maison Anne Carrière. Cependant, je critique ce système de réseaux sociaux dont je suis moi-même addict. En effet, j’y passe des heures, je discute souvent, je ne ferme pas les portes. C’est risqué et cela prend beaucoup trop de temps. Mais ce contact est essentiel pour moi. Il me permet d’avancer, de corriger mon travail, d’apprendre, d’évoluer, de grandir.

6- On dit qu’en 25 ans, le nombre de livres publiés a été multiplié par deux, leur tirage ayant baissé de moitié pendant cette même période. Comment sortir le bout de sa plume de cette masse de publications ? Être visible ? N’est-ce pas décourageant pour les jeunes auteurs ? Que leur dirais-tu ?

On rejoint toujours ce même flot insondable d’informations, de nouveaux venus, talentueux ou pas. Décourageant je ne sais pas, si ça brûle au fond de ton bide, tu continueras à écrire, pas de découragement possible.

7- Les relations entre un éditeur, ou un directeur de collection, et un auteur, pourraient faire l’objet d’une psychanalyse, me disait un écrivain, récemment. Qu’en penses-tu ? Comment analyserais-tu cette relation que tu entretiens avec eux.

Haha ! J’ai déjà entendu ça quelque part ! Heureusement, ce n’est pas mon cas, j’entretiens (étrange mais vrai) des relations très saines avec mon éditeur. Certes, il me pousse dans mes retranchements, il me pousse à bout, mais simplement dans le but de travailler mieux. On se creuse parfois la tête ensemble quand le récit couaque, ce sont des journées de brainstorming, mais jamais il ne m’impose ses idées, jamais sa méthode, jamais de diktat, juste de l’échange sain. Incredible, but true.

8- J’ai pensé longtemps, et ma bibliothèque s’en ressentait, que le noir, le polar, était une affaire de mecs. Les coups durs, la débine et la débauche, les gangsters, la baston, les armes, les crimes et la violence en général… une histoire de bonshommes. Aujourd’hui, les femmes sont de plus en plus présentes dans l’univers du polar. Grâce au Trophée, j’ai pu me rendre compte qu’il y avait de nombreux auteurs femmes dans ce genre. Ce n’était pas le cas il y a quelques décennies.

Quelles réflexions cela t’inspire-t-il ? À quoi cela est il dû, selon toi ? En lis-tu et, si oui, Lesquelles ?

Non seulement les femmes sont présentes, mais elles se défendent comme des lionnes. J’entends dire que nous sommes plus tordues, plus sournoises. Qu’on pince là où ça fait mal. En fait je crois que nous nous défendons avec nos armes, on nous a pas donné les muscles alors on fait dans le cérébral. On parle peu de braquage mais beaucoup de torture (mentale souvent).
Etre une femme, c’est manger des hamburgers, c’est insulter son chat, c’est regarder des films d’horreur en demandant encore. Les codes ont changé, Boss. Va falloir t’y faire !

9- Pourquoi as-tu accepté de participer à ce Trophée ?

Je trouve le principe génial. Lire à l’aveugle des nouvelles écrites par des auteurs de tout bord. Découvrir sans à priori. Accepter et se faire pulvériser sur place. J’adore.

LES QUESTIONS DE MADAME LOULOUTE

1- Vie professionnelle, vie de famille, salons et dédicaces, à l’écriture reste-t-il une place ?

C’est un puzzle complexe à 8658 pièces, j’ai construit les bords, c’est déjà pas mal. Il reste la place qu’on lui accorde. Ecrire, ce n’est que l’outil, penser c’est tout le temps.

2- A-t-on encore les idées claires, quand tous nos héros broient du noir ?

On vit, on mange, on dort, on baise avec nos personnages. De la polygamie mentale. Ca te détraque un peu, forcément.

3- La rentrée littéraire approche. Un livre, ça va, 560, où est-ce qu’on va ?

C’était mieux avant, ma bonne dame….

4- Le dicton du jour : À la saint Grégoire, sort un livre de ton placard. Je t’écoute.

Le Livre de Jérémie, Jérémie T LeRoy/Laura Albert (et oui, une femme qui s’est fait passer pour un homme, pour entrouvrir les portes, la bougresse). Difficilement trouvable celui-ci. Une putain de pépite tranchante et abjecte. Chaque phrase fait mal et le récit possède une richesse incommensurable.

5- Boire ou écrire, faut-il choisir ?

J’associe l’alcool à la joie pure, l’écriture à la déchirure. Je ne choisis pas, mais je ne peux faire les deux simultanément

6- La littérature est le sel de la vie. Passe moi le poivre.

S’il-te-plait, c’est pour les chiens ?

7- Lire aide à vivre. Et écrire ?

Ecrire aide à ne pas tuer sans mobile valable.

8- Une anecdote à nous narrer, sur un salon, lors d’une dédicace, d’une table ronde, un événement touchant, drôle, étrange… ?

J’aime piquer la place des people dans la file d’attente pour aller faire pipi.

Nous te remercions d’avoir répondu à nos questions et d’être présent(e) avec nous, pour cette troisième édition du Trophée Anonym’us.

Trophée Anonym’us, Nouvelle 25/27 : Le Pari


vendredi 24 février 2017

Nouvelle anonyme N25 : Le Pari

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Le mardi c’est le jour du Trophée anonym’us sur Collectif polar. Et bien cette semaine pour cause d’Apéro Polar ce sera le mercredi !

Votre blog s’est associé avec cette fantastique initiative qui consiste à demander à des auteurs connus, reconnus ou amateurs d’écrire une nouvelle anonymement. Aussi, un jury de lecteurs, départagera et votera à l’aveugle ces 27 nouvelles en course. Effectivement il y a 27 compétiteurs cette année.

Pour en savoir plus sur le Trophée Anonymu’s c’est Ici

Allez place à la vingt-cinquième nouvelle

Plus que 2 à venir

Et oui,  bientôt elles auront toutes été dévoilées.

Bientôt le dénouement final.

Nous connaîtrons le lauréat de ce trophée Anonym’us

 smileys Forum


Le Pari

 
 
MANON
Ce type me gonfle. Avec ses ongles surmanucurés, son sourire de minet (qu’il doit modestement classer entre ceux de Robert Redford et de Clive Owen), sa mèche rebelle de plouc congénital et son autosatisfaction gluante… Des appareils médicaux. « Je fabrique des appareils médicaux, enfin pas moi, mes employés bien sûr ! » Monsieur est à la tête d’une société, ce qu’il ne manque pas de me rappeler toutes les cinq minutes. Et ma SA par-ci, et ma SA par-là. Ambitieux, Derek. Tu parles d’un prénom. Mes copines diraient que ce Derek est un homme exquis. Surtout Candice, qui trouve tous les hommes exquis dès qu’ils roulent en Porsche.
Exquis.
Comme ce cadavre. Oups, ce canard bien sûr, ce cadavre de canard que je dépiaute entre patates purée et légumes al dente. Je deviens pompette. Laure, calme-toi ! Déjà que je n’arrive pas à soutenir le regard de Derek tellement il me semble creux. Alors je me concentre sur mon assiette, découpe mon filet de travers, égare de la purée à côté de l’assiette. Le vin rouge me donne du courage. C’est bien de la faute à Candice et ma clique de copines. Il y a deux semaines, nous sirotions nos apéritifs sur une terrasse, entre ombres et éclats de soleil tranchants de canicule.
— Le type, là-bas, le brun, je te parie qu’il roule en Porsche, a lancé Candice en agitant ses boucles blondes.
Soleil et Spritz nous avaient calciné les neurones.
— N’importe quoi. C’est le genre à se balader en Jaguar, intérieur cuir, interdit aux chiens à cause des poils.
— Je vote pour la Porsche, a confirmé Bérénice.
Julie n’a rien dit, mais elle a acquiescé lorsque Candice m’a proposé :
— Celle qui perd doit passer une soirée avec ce gars.
— Mais je déteste ce style de mec !
— Tu te dégonfles ?
Soleil et Spritz avaient écorné mon discernement, et puis ce type suintait tellement la Jaguar que j’ai parié. Et perdu. Trop conne, Laure, quand elle a bu et frit à la plage.
Derek me sourit de nouveau. Ses yeux verts sont comme deux méduses au fond d’une eau claire : flasques, inconsistants. Je bois encore. Il faut que je modère ma consommation, la honte si je me laisse embrasser par ce play-boy ultragominé. Le mieux serait que je sois malade. Une bonne dégueulée au restaurant… J’aimerais bien voir sa tronche. Le restaurant, c’est lui qui l’a choisi. Les conventions. Primordiales, les conventions, pour un mec de son acabit. Il me l’a dit et répété – il aime se répéter, mauvais point pour un chef d’entreprise. Ouvrir la portière de la voiture (de l’extérieur, pas en se penchant lourdement sur les cuisses de sa passagère pour actionner le levier), proposer son bras pour traverser la rue, aider à enfiler veste ou manteau avant de quitter un établissement public. Les bonnes manières. Du style.
Qu’est-ce que je m’ennuie.
Le restaurant s’appelle La Gondole. Le comble du romantisme. Venise, le soleil à ras les toits, l’eau qui clapote et Derek m’embrasse tandis que l’esquif éventre lentement les flots du canal. Je bois son amour. Le gondolier fredonneti amo. Jamais je ne me suis sentie aussi transportée par un homme, lequel me prend dans ses bras pour me déposer sur le quai avant de m’emmener au septième ciel.
Au secours !
— Vous avez un master en sciences politiques, c’est bien cela ?
Je sursaute. Nous sommes là, à la Gondole, lui tout en noir, genre Nick Cave, moi en bleu. Je fais oui de la tête, la bouche pleine de carottes que je m’empresse d’avaler. J’espère que mon langage corporel ne me trahira pas. Pour sauver les apparences, je me suis inventé un prénom, évidemment (je n’ai pas envie que Derek me colle aux basques), j’ai refusé de lui donner mon numéro de portable (il vient d’expirer, ai-je menti) et me suis inventé un master en sciences politiques alors que j’ai bêtement terminé des études de lettres. Mais cette faculté est considérée comme un repère de fainéants. Si je voulais séduire Derek, je n’avais pas le choix. Ce genre d’homme recherche une femme avec du caractère, de l’ambition, solide et féminine, pas la future pigiste d’un torchon spécialisé dans les chiens écrasés.
— Oui. Je vous l’ai dit lors de notre rencontre, vous avez bonne mémoire.
— C’est une de mes qualités.
— Je suis impatiente de découvrir toutes les autres.
Il tousse, s’essuie les commissures des lèvres à l’aide de sa serviette – qu’est-ce qu’il peut être précieux dans le geste. J’espère ne pas surjouer mon rôle. Je suis impatiente de découvrir toutes les autres. Quelle conne ! Il va me prendre pour une de ces nunuches à dix centimes qui courent le yuppie dans les bars branchés. Sans compter la liste de ses prétendues qualités, qu’il va me dérouler tel un parchemin antique et m’agiter au nez toute la sainte soirée. D’un geste millimétré, presque trop étudié, il avance sa main vers la mienne. Nos doigts se frôlent. Je frémis, pareille à une feuille sous la bruine automnale.
De dégoût.
Je bois pour me donner contenance. Derrière la baie vitrée – so romantic ! minauderait Candice –, gronde le fleuve, mais nous ne l’entendons pas. L’ambiance est feutrée, un piano-bar égrène des standards jazzy. À l’horizon s’étirent les derniers rayons du soleil. Ce Derek est une caricature. Le genre à offrir des roses à la moindre occasion, à préférer le mariage au concubinage, le petit déjeuner au lit plutôt qu’à la cuisine… Oh non… avec les miettes qui adhèrent à vos omoplates et la confiture en auréoles sur le duvet !
Ce matin, au téléphone, Candice m’a dit :
— Un homme qui ne couche pas au deuxième rendez-vous est un gentleman, un homme qui ne couche pas au troisième rendez-vous est homosexuel.
— Je ne verrai pas ce type une seconde fois, ai-je rétorqué ; j’ai perdu mon pari, d’accord, mais on a bien dit une soirée. Et il est exclu que je couche avec ce bonhomme.
— S’il est homo, tu ne risques rien.
Homo. Ça m’arrangerait bien, tiens. À cet instant, Derek replace une mèche rebelle d’un mouvement peu viril. Ou ai-je la berlue ? Je pouffe, m’étrangle. Il me demande si tout va bien.
— Homosexuel, dis-je entre mes dents.
— Pardon ?
La honte me chauffe les joues. « Le chou de Bruxelles », rectifié-je, en montrant la petite boule verte dans mon assiette. Il rit. « Femme qui rit, à moitié dans ton lit », affirme Candice. Homme qui rit, ça donne quoi ? À notre première rencontre, sur cette maudite terrasse, sous les regards scrutateurs de Candice et ses succubes, Derek m’a proposé une virée en bateau. Pas une gondole, mais avec force Aperols. Ça rime. Ouh, la tête me tourne, mais ce vin est divin, pas comme l’autre, là… Nous avons pédibulé… qu’est-ce que je dis ? Une balade au bord de l’eau, dans mon vin de l’eau, et Derek a dégobillé ses petites phrases accrocheuses de séducteur à mèches platinées. Du grand art. Combien de temps passe-t-il à répéter son rôle ? Un coach, il doit avoir un coach en drague, c’est hyper tendance. Bref, il a fini par me proposer de dîner ce soir à La Gondole, et j’ai pu lever le pouce discrètement en direction de mes pouffes de copines.
La main de Derek sur la mienne, tout à coup. Je sursaute, tente de la retirer, mais il la retient d’une poigne ferme et me fixe en sourire majeur. Mon cœur palpite d’agacement. À l’odeur d’agneau au romarin (Derek adore les côtelettes) se mêle celle, entêtante, ravageuse, d’un parfum pour homme que je ne saurais nommer. « Vous me plaisez beaucoup, Manon. » lâche-t-il, désarmant d’assurance. Je lui rends un sourire contrit. Du coin de l’œil, je lorgne mon sac à main, dans la doublure duquel j’ai planqué la webcam indispensable à ce pari débile. Filmer pour être crue. « Qui nous dit que tu vas vraiment y aller, à ce dîner ? » a ironisé Bérénice. Elles me regardent en direct. Elles doivent s’apercevoir de ma gêne, je les sens ricaner derrière leur écran. Les garces ! Je les entends presque exploser de rire lorsque Derek m’embrasse par-dessus les assiettes. Je ne l’ai pas vu venir. C’est dégoûtant. Je me cabre, porte mon verre à mes lèvres, le vide d’un trait. Tu ne devrais pas boire autant, Laure, tu ne devrais pas. Ce vin a la couleur du rubis. Ou du sang.
Sens dessus dessous, Laure.
DEREK
Manon Lescaut. Manon des sources. Manon, Manon, pada, dada, da… Tu parles d’un prénom. Cette greluche m’exaspère. Elle a le même regard que toutes ces intellos de gauche : idéaliste et buté. Tout en elle sent le dentifrice bon marché, l’insoumission et la révolte par défaut. Le genre à partir en campagne contre le nucléaire ou en croisière pour sauver les bébés phoques, les yeux écarquillés sur l’horizon d’un monde meilleur. Et à vouloir des enfants. Plein de mioches. Des blonds, des bruns, filles et garçons crottés jusqu’au menton à force d’avoir piétiné le jardin – celui qui entoure sa bicoque retapée main avec son mari écolo. Repeuplons la terre et aimons-nous, puisqu’il le faut !
Palais idéal d’une Cendrillon militante et altermondialiste qui n’assume pas : si sa robe bleu acier semble sortie d’une boutique de seconde main, ses escarpins scintillent Louboutin. Parfumée Sonia Rykiel, coiffée Dessange ou un truc branché du genre. Sans doute enculottée de Triumph. Poulette coincée entre révolte et soumission.
Je décline ma galanterie sans grande conviction. Je vois bien que tout est forcé chez elle, de son sourire agacé à sa gestuelle appliquée – même si l’alcool commence à la rendre malhabile – jusqu’à ce vouvoiement d’une désuétude consternante.
Je trouve cette manière tellement charmante, ne trouvez-vous pas, Derek ?
— Vous reprendrez bien un peu de vin, chère Manon ?
— Volontiers. Vous avez bien choisi, c’est un régal.
Ce vin rouge sang, qu’elle avale en roulant des yeux, cils en battements syncopés, sourires à fossettes… Poulette habituée à ces jeux de séduction dont la plupart des hommes raffolent, Manon se décline en mode traditionnel : tiare de cheveux sombres, yeux verts, lèvres à la pulpe carminée. Roule en Mini Cooper. Incapable de remplir le réservoir sans en mettre la moitié à côté. Laissez-moi faire, en chaque automobiliste sommeille un pompiste. Et un Prince Charmant – un jour nous nous marierons, ma mie, un jour nous nous marierons…
Étonnamment, elle a accepté sans minauder ce repas à la Gondole, où je n’ai nulle habitude. Cruciale, la discrétion. Un client parmi d’autres, accompagné d’une greluche dont personne ne retiendra la moindre fragrance. Une jolie fille parmi des centaines de jolies filles, femmes, dames ou mamies. Personne ne remarque personne, même si le voyeurisme tient boutique en notre société.
— Vous fabriquez des appareils médicaux ? me demande-t-elle, alors que je le lui ai déjà dit.
Typique de la femme peu concernée ou un peu bourrée qui ne sait pas comment relancer la discussion. J’acquiesce. Elle insiste.
— De quel genre ?
— Des balances de précision ultra perfectionnées. Elles vous pèsent des éléments de l’ordre du micro gramme.
— Passionnant ! Le marché est vaste, n’est-ce pas ?
Intéressée, la poulette. Ces gauchistes mangent à tous les râteliers… Je lui confirme ma position de leader du marché sur le continent européen, même si la concurrence reste féroce – les vampires du business affûtent leurs canines. Manon sourit. Jolies dents. Je les vois s’éparpiller au sol en une cascade d’émail sanguinolent. Sa bouche vide continue à me sourire, comme celle d’une vieille femme bientôt expirée, et je découpe une côtelette de la pointe de mon couteau, un laguiole méchamment aiguisé, qui détache la chair de l’os avec douceur. Le sang perle. C’est bon, l’agneau rosé. Ne jamais trop le cuire. Sinon il se dessèche et se contracte telle une éponge au soleil. Je porte le morceau en bouche. Fondant. Délicieux.
Manon se tortille en buvant son vin. Dans ses yeux rougeoie le coucher de soleil qui s’épanouit derrière moi. J’ai pensé qu’elle adorerait cette mièvrerie, voilà pourquoi je lui ai proposé de tourner le dos à la salle – entorse aux bonnes mœurs puisque la femme doit toujours l’embrasser du regard. Afin de voir. Et d’être vue.
Nos mains se frôlent. Je m’empresse de retirer la mienne, sans précipitation toutefois, pour réajuster les cols de ma chemise et de mon veston. Les prémices de l’ivresse s’invitent chez Manon. Gestes de plus en plus hésitants, bafouillages, diction tortueuse. Dommage. À vaincre sans combattre, on triomphe sans gloire. Le dicton à la con. Je modère ma consommation pour ne pas me retrouver con, justement. La mécanique est aussi huilée qu’un moteur de Formule 1. Le dessert avalé, je proposerai une prolongation de soirée à cette petite gourde. Elle ne refusera pas un tour en Porsche. Communistes ou libérales, elles ne refusent jamais un tour en Porsche. Griserie de la vitesse, griserie de l’alcool… Dans la nuit, nous nous évanouirons. Le noir. Au commencement, à la fin. Le noir de ces ventres habités de gnomes désarticulés qui envahissent le monde, et claquent les bottes, grimacent ces bouches avides, saignent toutes ces plaies immondes. Le noir de ces mères en deuil dont la progéniture sème le chaos à travers les steppes brûlées, le noir de ces cadavres calcinés suspendus entre ciel et terre, le noir d’un retour à la poussière volcanique dispersée au-delà de l’univers.
J’aime ce noir. Il me va bien. La lumière n’est qu’une illusion d’optique.
Et je lui dis, à cette petite conne de Manon, puisqu’elle n’attend que ça (ou plutôt, m’entends-je dire) : « Vous me plaisez beaucoup, Manon. » Son regard mouillé et lumineux – cette illusion – me raconte l’histoire que nous ne vivrons jamais. Celle du Prince et de la Belle. Autour de nous chuchotent les couverts, marmonnent les assiettes. Une odeur de parfum et de viande se faufile entre les tables. Sous mes doigts, la nappe fait des plis. Je me penche au-dessus de nos plats vides pour embrasser Manon, alors que je n’ai qu’une envie : lui planter ma fourchette dans la main et l’écouter hurler, ou lui arracher un œil avec la cuillère à dessert puis le jeter à travers la salle comme une balle de golf.
Nous trinquons.
Le bord de mon verre se fend et, en le portant à mes lèvres, je m’écorche volontairement la langue pour sentir la douceur métallique du sang dans ma bouche.
 
APOCALYPSE…
L’ivresse rend faible. Derek le sait, lui qui ne boit quasiment jamais. Seulement pour trinquer avec ces femmes arrogantes et peinturlurées, prêtes à battre des cils des années durant pour se faire engrosser.
Des putes déguisées en mères de famille.
L’ivresse rend faible, et Derek en a profité. À la sortie de la Gondole, Manon titubait dans ce crépuscule aux teintes orangées – relents d’essence et de fin du monde. Elle s’est accrochée à son bras. Lui a demandé de la raccompagner jusqu’à sa voiture, garée à cinq cents mètres.
— Mais voyons, Manon, vous ne pouvez pas conduire dans cet état.
— Ah, ah, Manon… Laure…
— Pardon ?
— Oups, rien… Vous avez peut-être raison, pour la conduite.
Installée dans la Porsche de Derek, Manon n’a pas tardé à s’endormir, la tête contre la portière. « Vous feriez mieux de dormir chez moi. » Elle a accepté. En tout bien, tout honneur. Évidemment. La déchirure orange, à l’ouest, faisait comme une blessure dans la nuit. Une lame dans une chair ferme, a pensé Derek en démarrant. Les pneus ont couiné, ce qui a tiré Manon d’un nouveau sommeil.
Umberto Tozzi chante. Ti amo, in sogno, ti amo, in aria. Un truc de fille. Elles aiment toutes ces mièvreries. La chaîne stéréo semble roucouler sur son meuble. En communion avec Manon qui, maintenant étendue sur le lit de Derek, poignets et chevilles menottés aux montants, Christ féminin au bord de l’abîme, gémit. Doucement.
Au premier coup de lame, son hurlement a déchiré le pâle silence de la chambre. D’autres cris ont rythmé d’autres coups, puis le volume de ses plaintes a diminué. Lorsque Derek l’a pénétrée, sang et chair avalant son sexe, des larmes ont remplacé les vocalises. Un filet rouge a rampé hors de sa bouche. Elles se mordent la langue, souvent. Douleur et terreur. Derek a bandé plus fort. Ti amo… nel letto commando io… Il a joui en même temps qu’il l’étranglait de ses belles mains aux ongles soignés. Elle a suffoqué. Craché.
Derek frissonne aux chants de douleur. La lame brille sous la lumière du plafonnier, à l’ampoule vermillon. Tamisée, c’est plus chic. Les putes mères de famille adorent les ambiances de lupanar… Derek lèche le sang séché sur les avant-bras de Manon. Il aime ce goût, cette texture. Sous sa langue, le corps tremble. Bientôt, ce ne sera plus qu’un cadavre découpé et jeté aux renards au fond du parc. Sous les arbres, là où personne ne vient jamais. Voilà à quoi servent les propriétés bourgeoises héritées de grand-papa : charniers et ossuaires.
Un havre de paix.
Ti amo… lo ti amo e chiedo perdono
La sonnerie de son portable interrompt l’extase. Derek décroche. Antony à l’appareil. Un ami.
— Je viens aux nouvelles, Derek. Tout va bien. Tu étais à cran, la dernière fois.
— Ça va mieux, merci.
— Tu es sûr ?
— Certain.
Quelques amabilités. Une promesse de se voir bientôt. Le regard de Derek accroche le sac à main de Manon, posé, jeté même près de la tête de lit – il se rappelle très bien l’avoir balancé tandis qu’il traînait le corps de Manon à l’entrée de la chambre. Une odeur de cuir trop neuf. Il s’en débarrassera. Un sac de femmes chez lui pourrait attirer l’attention.
… Now
Figée devant l’ordinateur, Candice pleure et suffoque. Incapable de détourner ses yeux de l’écran, comme aimantée par l’horreur à laquelle elle assiste, les ongles incrustés dans le bois de la table, elle pense aux films d’épouvante qu’elle regardait à l’adolescence. Pour se faire peur. Sentir l’adrénaline creuser son lit, tourbillonner en elle.
Ce n’est pas un film.
Bérénice vomit à la cuisine. Julie tente d’appeler la police entre deux hoquets d’effroi. Le choc. L’horreur imprimée au fond de la rétine. Elles ont tout vu, ou presque. Pas les premiers coups. Ensuite. Le sac qui atterrit au bout du lit, la webcam qui change d’angle dans le mouvement. Rouge et noir, sang et lame d’acier.
Il est trop tard. Ou pas. Bérénice ne revient pas de la cuisine. La poitrine tout à coup secouée de spasmes, Candice entend Julie crier au téléphone qu’il faut intervenir, que sa copine est tombée sur un malade mental, que tout est de la faute de cette Porsche de malheur, que l’autre l’a violée et va l’achever, qu’elles ont tout vu, TOUT VU.
Ou presque.

Trophée Anonym’us : Michel Douard sous le feu des questions


Anonym’us

Les Mots sans les Noms

mardi 14 février 2017

Michel Douard sous le feu des questions

LES QUESTIONS DU BOSS

1- N’y a-t-il que du plaisir, dans l’écriture, ou t’est-il déjà arrivé de ressentir une certaine forme de douleur, de souffrance, dans cet exercice ?

Une souffrance mêlée de plaisir. Je suis un fainéant masochiste.

2- Qu’est-ce qui te pousse à écrire, finalement ?

Ophélie, mon épouse, parce que j’ai envie de l’épater. Et puis mon masochisme, aussi.

3- Comme on le constate aujourd’hui, tout le monde écrit ou veut s’y mettre. Sportifs, stars du show biz, présentateurs télé, journalistes, politiques, l’épicier, ta voisine… de plus, des sites proposant des services d’auto-édition pullulent sur le net. Ça t’inspire quoi ?

Tant que c’est imprimé sur du papier recyclé, ça me va. En ce qui concerne l’auto-édition sur le web, je ne connais pas et je n’ai donc aucun avis sur la question. J’aimais bien l’idée d’auto-production dans la musique, rock notamment, mais est-ce comparable ?

4- Le numérique, le support d’internet, les liseuses, les ebook, les réseaux sociaux, sont une révolution pour les auteurs et bousculent également le monde de l’édition. Que penses-tu de ce changement ?

Côté lecteur, j’aime les livres en papier, mais si le numérique peut donner envie de lire à certains, ou permettre à d’autres de lire avec plus de confort, je suis d’accord. Côté auteur et éditeur, faudrait pouvoir continuer à gagner trois ronds…

5- Il semble que de plus en plus, les auteurs prennent en charge leur communication, font leur publicité, créent leurs propres réseaux, prolongeant ainsi le travail de l’éditeur de façon significative. Te sers tu toi aussi de ce moyen pour communiquer sur ton travail, annoncer ton actualité, discuter avec tes lecteurs ou d’autres auteurs et ainsi, faire vivre tes livres plus longtemps ?

Les réseaux sociaux, c’est formidable pour garder contact avec les gens formidables que l’on a rencontrés. Faire de la promo dessus, c’est un métier. Je me contente de me la péter un peu sans illusion quant à l’impact.

6- On dit qu’en 25 ans, le nombre de livres publiés a été multiplié par deux, leur tirage ayant baissé de moitié pendant cette même période. Comment sortir le bout de sa plume de cette masse de publications ? Être visible ? N’est-ce pas décourageant pour les jeunes auteurs ? Que leur dirais-tu ?

Je suis un auteur âgé, mais tout neuf dans ce milieu. J’ai plus besoin de conseil que je ne peux en donner… Je me contente d’écrire ce que j’ai envie de lire sans penser à la masse des publications, trop heureux d’avoir (pour l’instant) trouvé un éditeur.

7- Les relations entre un éditeur, ou un directeur de collection, et un auteur, pourraient faire l’objet d’une psychanalyse, me disait un écrivain, récemment. Qu’en penses-tu ? Comment analyserais-tu cette relation que tu entretiens avec eux.

J’ai la chance d’avoir un éditeur (Pierre Fourniaud, la Manufacture de Livres) estimé de tous et capable de prendre des risques en publiant hors des sentiers battus. Cependant, j’entretiens avec lui des relations cordiales, mais à distance, et assez épisodiques en dehors des périodes de corrections etc. Cela tient au fait que je ne travaille pas à Paris et que je suis assez casanier.

8- J’ai pensé longtemps, et ma bibliothèque s’en ressentait, que le noir, le polar, était une affaire de mecs. Les coups durs, la débine et la débauche, les gangsters, la baston, les armes, les crimes et la violence en général… une histoire de bonshommes. Aujourd’hui, les femmes sont de plus en plus présentes dans l’univers du polar. Grâce au Trophée, j’ai pu me rendre compte qu’il y avait de nombreux auteurs femmes dans ce genre. Ce n’était pas le cas il y a quelques décennies.

Quelles réflexions cela t’inspire-t-il ? À quoi cela est il dû, selon toi ? En lis-tu et, si oui, Lesquelles ?

Ma bibliothèque est variée (aussi blanche que noire), mais les hommes y sont majoritaires, c’est vrai. C’est comme ça. Cela dit, je lisais Agatha Christie à l’adolescence et j’ai lu trois femmes au mois d’août : Aurore Py, Virginie Despentes et Pascale Fonteneau. Et je me suis régalé.

9- Pourquoi as-tu accepté de participer à ce Trophée ?

Parce que tu me l’as proposé, que je me sentais honoré, et que je me voyais mal t’avouer que j’avais la trouille de le faire.

Les questions de Mme Louloute.

1- Vie professionnelle, vie de famille, salons et dédicaces, à l’écriture reste-t-il une place ?

Il me reste au moins deux heures par jour. J’ai participé à trois salons en trois ans, ce n’est pas chronophage. Côté vie de famille, si les miens ne sont pas dans les parages, ça m’angoisse et je ne peux pas travailler.

2- A-t-on encore les idées claires, quand tous nos héros broient du noir ?

Oui. Car on décharge nos idées noires sur nos pauvres héros, on se crée une vie parallèle. On a une soupape.

3- La rentrée littéraire approche. Un livre, ça va, 560, où est-ce qu’on va ?

On va voir son libraire pour faire le tri (David chez Cultura à Chambray-les-Tours – 37)

4- Le dicton du jour : À la saint Grégoire, sort un livre de ton placard. Je t’écoute.

A la Saint Glin-glin, range-le bien.

5- Boire ou écrire, faut-il choisir ?

Non.

6- La littérature est le sel de la vie. Passe moi le poivre.

Mets du piment plutôt.

7- Lire aide à vivre. Et écrire ?

Idem. Le réel, ça va bien un moment.

8- Une anecdote à nous narrer, sur un salon, lors d’une dédicace, d’une table ronde, un événement touchant, drôle, étrange… ?

Comme je l’ai dit, je n’ai participé qu’à trois salons… J’y allais en reculant, ne m’estimant pas légitime dans ce genre de rassemblement et inquiet d’avoir à tourner autour d’un cercle très fermé. Je me faisais des idées. Auteurs, éditeurs, blogueurs et journalistes : je n’ai rencontré que des gens ouverts, drôles et accueillants. Je n’ai pas d’anecdote, mais des souvenirs de bonnes parties de rigolade. Il y a cependant un malentendu récurrent à mon sujet : les gens pensent que j’ai vendu pas mal pour que mes deux romans soient réédités chez Pocket… je ne fais rien pour rétablir la vérité.

Nous te remercions d’avoir répondu à nos questions et d’être présent(e) avec nous, pour cette troisième édition du Trophée Anonym’us. 

Trophée Anonym’us, Nouvelle 24/27 : Les boulets


vendredi 17 février 2017

Nouvelle anonyme N°24 – Les boulets

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Le mardi c’est le jour du Trophée anonym’us sur Collectif polar. Et bien cette semaine pour cause d’Apéro Polar ce sera le mercredi !

Votre blog s’est associé avec cette fantastique initiative qui consiste à demander à des auteurs connus, reconnus ou amateurs d’écrire une nouvelle anonymement. Aussi, un jury de lecteurs, départagera et votera à l’aveugle ces 27 nouvelles en course. Effectivement il y a 27 compétiteurs cette année.

Pour en savoir plus sur le Trophée Anonymu’s c’est Ici

Allez place à la vingt-quatrième nouvelle

Plus que 3 à venir

Et oui,  bientôt elles auront toutes été dévoilées.

Bientôt le dénouement final.

Nous connaîtrons le lauréat de ce trophée Anonym’us

 smileys Forum


Les boulets

Il avait fallu du temps à Edna pour réaliser qu’elle haïssait ses proches. Cela s’était fait par étapes, par révélations successives. De plus en plus rapprochées, car chaque bouffée de haine banalisait la précédente, et rendait plus facile la prise de conscience qui suivait.

Elle avait d’abord haï sa belle-fille, Séline Avec-un-S. C’était presque trop simple : une belle-mère est censée le faire. C’est folklorique. La haine de la belle-fille est un garant de l’amour du fils. Passé l’accueil cordial et les politesses d’usage, elle avait donc lâché la bride à son aversion. Cette fille était sotte, vulgaire, superficielle, obsédée par l’argent et la gloriole. Elle portait de la vraie fourrure, si mal taillée qu’elle en avait l’air fausse ; en guise de maquillage, un emplâtre qui aurait pu couvrir les comptes de campagne d’un élu des Hauts-de-Seine. Elle était tout ce qui consternait Edna, une caricature de l’avenir. Une version humaine des zones périurbaines interchangeables, qui gangrenaient le paysage de leurs néons clinquants. De surcroît, en mangeant, elle produisait régulièrement d’ignobles grincements, comme si elle aiguisait ses dents sur la fourchette ! Ce bruit vrillait le tympan d’Edna comme aucun autre. Au bord du malaise, il lui semblait qu’elle sentait saigner ses gencives, et s’incarner ses ongles !

Comment son fils Johan avait-il pu tomber si bas ? Durant quatre ans, elle voulut croire que cette grue ne le méritait pas. Elle espéra qu’il ouvrirait les yeux et la quitterait. Quand le couple dînait chez eux, un dimanche sur deux, elle meublait le temps passé seule dans la cuisine à imaginer des circonstances qui mettraient en lumière la bassesse morale de la donzelle. Lorsqu’il fut question de fiançailles, puis de mariage, lorsqu’elle vit les mâchoires du piège se refermer sur le fiston, elle se prit à souhaiter le décès (avec un d) de Séline Avec-un-S, puis à fantasmer son assassinat. Lorsque la victime putative mâchonnait sa fourchette, l’image prenait de la couleur.

Or, il advint qu’un de ces dimanches fut un dimanche électoral. Tous guettaient donc les résultats, à l’exception du cadet, Pierrick, monté se cloîtrer dans sa chambre, parce que la politique ça pue. Et à sa décharge, admettait Edna à contrecœur, la politique ne sentait pas bien bon : tout laissait prévoir que l’extrême-droite serait au second tour. Edna était à la cuisine, mettant la dernière touche au plateau de fromages, lorsque tomba le verdict. Elle fut alertée par des éclats de voix : son fils et sa belle-fille semblaient en désaccord sur l’analyse. Que Séline Avec-un-S, qui cultivait son look d’Aryenne à grand renfort de décolorations, puisse être une garce de la Marine, n’était pas surprenant ! Il y avait là un espoir que les deux époux se trouvent séparés par la vie, au moins en cas de guerre civile. Mais Edna dut déchanter, sitôt regagné le séjour : il s’avéra que son horrible bru, au contraire, reprochait à Johan de devenir un gros facho. Non seulement il se réjouissait des résultats, se vantant d’y avoir contribué, ce qui était déjà dur à entendre, mais il y avait pire ! Séline Avec-un-S vidait son sac, ravie de voir qu’elle avait, pour une fois, su capter l’attention de sa fuyante belle-mère. Elle disait le racisme brutal et assumé de Johan, ses amitiés douteuses et ses lectures puantes, ses envies de ratonnade. Elle racontait comment, devenu DRH de sa boîte, il filtrait les candidats au nom de la préférence nationale. Il laissait dire, un sourire provocant aux lèvres. Edna et le fromage, tremblants, firent demi-tour. Quelques larmes de rage arrosèrent le maroilles. Elle haïssait son propre fils.

Cette haine-là était bien plus lourde à porter. Edna ressentit le besoin de partager son fardeau. Elle avait mis, ce fameux soir, le silence de son conjoint sur le compte de la sidération : Christian, bien que considérablement ramolli par l’alcool et la graisse, avait un passé de militant. Elle l’avait connu syndicaliste, défilant sous l’étendard de Lutte Ouvrière. Si égocentrique qu’il soit objectivement devenu, il ne pouvait se satisfaire d’avoir couvé un nazillon. C’était du moins ce qu’elle espérait, avant d’oser aborder le sujet avec lui… Christian éructa son indifférence, ricana son renoncement. Leur fils avait bien raison, ce monde était pourri. Lui, au moins, partait pour réussir sa vie ! Pas comme Christian lui-même, qui s’était bien fait couillonner. Johan, à vingt-cinq ans à peine, conduisait une plus grosse bagnole, et tirait une plus belle gonzesse. Nul n’avait de leçon à lui donner. À la fin de sa tirade, la plus longue qu’il ait adressée à sa femme depuis bien des années, Christian se retourna vers son ami l’écran, et agrippa le décapsuleur avec ce qui lui restait de poigne. Et Edna haït son mari.

Un mari, en soi, est moins dur à haïr qu’un fils. Surtout quand on ne l’aime plus depuis belle lurette ; quand, peut-être, on ne l’a jamais aimé. Edna pouvait, enfin, s’avouer qu’elle avait épousé Christian par dépit, après que son premier amour, un guitariste de talent pourvu d’un sourire lumineux, très généreux au lit, l’ait abandonnée sans un mot d’explication. Christian semblait solide ; il n’était pas trop laid. Il l’avait poursuivie de ses assiduités durant plusieurs années, et cette constance, agaçante la veille encore, prenait de la valeur dans le contexte. Aussi Edna s’était-elle laissée consoler par Christian.

Ne travaillant qu’à mi-temps depuis la naissance de ses fils, elle dépendait de lui financièrement, ce qu’il ne cessait de lui rappeler : le peu qu’elle gagnait passait dans la maison de retraite de son père, que Christian refusait de prendre à la maison, malgré l’insistance du vieil homme. Sur ce point, elle ne lui avait pas donné tort, car le vieux Gaspard n’était pas simple à vivre. Caractériel et volontiers violent, il passait ses nerfs à coup de canne sur le mobilier de la résidence, ce qui augmentait l’addition. Il insultait le personnel, et se voyait régulièrement menacer d’expulsion. Edna devait alors brandir le prospectus d’une autre institution, moins cossue, pour le ramener à la raison.

Lorsqu’Edna haït son époux, il lui sembla naturel de s’appuyer sur son père pour lui nuire : elle convaincrait Gaspard de se rendre odieux, au point d’être fichu dehors. Edna prétendrait qu’aucune maison de retraite ne voulait de lui (elle saurait dissuader celles qui se proposeraient), et ne l’installerait chez elle à la barbe de Christian.

Elle jubilait en entrant dans la chambre du vieil homme, mais, à nouveau, la déception fut rude : lui qui n’avait cessé, à chaque visite d’Edna, de lui reprocher son ingratitude, se lamentant des heures entières sur le peu d’esprit de famille des jeunes générations, qui lui valait de s’éteindre à petit feu dans une bauge, se déballonna immédiatement lorsque sa fille lui révéla son plan. Après quelques atermoiements, il finit par cracher entre ses fausses dents qu’il était mieux où il était, que la conversation de son imbécile de gendre et de ses petits-fils tarés ne lui manquait pas, et qu’il n’avait pas envie de subir la cuisine d’Edna, présumée aussi dégueulasse que celle de feu safemme. Lorsqu’elle tenta de le faire taire, le suppliant de ne pas salir la mémoire de sa mère, il eut une moue presque tendre ; il concéda qu’il était mal placé pour lui reprocher son mauvais goût, ayant lui-même épousé une idiote. Elle apprit à cette occasion que son amour de jeunesse, le guitariste, n’avait pas quitté la ville de son plein gré, mais menacé de mort par Gaspard, qui lui avait brisé trois doigts à coups de talon pour marquer le coup. L’autre n’était pas moins con, mais il avait un vrai métier, conclut le vieillard, fataliste.

Sous cette nouvelle lumière, Edna repassa en accéléré le film de ses souvenirs d’enfance. Elle revit sa mère accablée, éreintée sans cesse par d’innombrables piques, rudesses et mesquineries. Elle se souvint du son des sanglots et des coups, mal étouffés par la porte de sa chambre. Edna haït son père, souhaita sa mort, et ce fut comme un soulagement.

Désirant tant de morts, il devenait inévitable qu’elle songe à passer à l’acte. D’autant qu’elle était, depuis toujours, une lectrice passionnée, et que le polar avait pris une place croissante dans ses choix, éclipsant les autres genres. À la télévision aussi, lorsque Christian sombrait enfin, et qu’elle avait accès à la télécommande, elle recherchait les séries policières : au suspens prévu par l’intrigue s’ajoutait pour elle l’incertitude de voir la fin de l’épisode, car certains bruitages (notamment les coups de feu) risquaient de réveiller l’époux, qui zapperait aussitôt sur Bein Sport. Son imagination féconde, nourrie de la sorte, lui fournissait chaque jour un nouveau stratagème pour se débarrasser des quatre nuisibles. Quatre boulets qui l’entravaient, souillant son univers, son paysage intérieur !

Mais elle se sentait le devoir de refréner ces envies de meurtre, au moins tant que Pierrick serait à la maison. Bien que majeur depuis peu, l’adolescent était loin d’être autonome. Il avait encore besoin d’elle, et peut-être même des quatre autres, encore qu’ils ne l’aient guère aidé ! Johan rabaissait constamment son petit frère, qu’il n’appelait que Pirlouit, et traitait volontiers de nain. Christian, au lieu de le défendre, prenait le parti du plus fort : son fils aîné, bon élève et beau gosse, dont il voulait croire en dépit du bon sens qu’il lui ressemblait. Il prenait soin, en revanche, de ne pas croiser le regard du terne Pierrick, pour ne pas risquer de s’y reconnaître.

Il semblait donc à Edna qu’elle devait tenir bon pour lui. Certes, il n’était pas plus aimable que les quatre autres ! Bien au contraire, sa contribution quotidienne à la vie de famille n’était qu’onomatopées injurieuses, papiers gras et portes claquantes. Mais il était adolescent, et son acné constituait à elle seule un alibi. Il était infect, mais sans le faire exprès. Tout était de la faute des hormones. Edna s’accrocha quelques jours à cette idée.

Le dimanche, en compagnie de Johan et de sa femme, alors qu’on attaquait les frites (Edna détestait les frites, mais elles étaient la condition pour que Pierrick accepte de manger à leur table), tandis qu’elle fomentait, souriante, un traquenard imparable dans lequel trois de ses cibles tombaient d’un coup et crevaient lentement, le fameux grincement dents-fourchette résonna plus fort que jamais. Au point que tous réagirent : Christian grimaça, et Johan se tourna vers sa femme d’un air de reproche. Celle-ci s’indigna : mais c’est pas moi ! C’est ton frère, qui fait ça tout le temps ! Le regard d’Edna bifurqua vers Pierrick, à temps pour y saisir l’étincelle de méchanceté pure qui lui était personnellement destinée. Nan, c’est Séline, elle bouffe comme une truie. Mais là, elle le faisait pas, alors j’ai pris le relais. J’aime trop la tronche que fait Maman à chaque fois. Ainsi parla Pierrick, avant de regagner sa chambre sous les huées du joli jeune couple, emportant dans chaque poche de sa polaire crasseuse une poignée de frites. Et Edna se sentit enfin les coudées franches.

Pas plus tard que le lendemain, elle résolut de faire un massacre. Il fallait garder la tête froide : il était impossible de réunir les cinq dans la même pièce, et donc indispensable de ne pas se faire pincer tout de suite. Et dans l’absolu, bien que sa propre vie n’ait pas grande valeur à ses yeux, il pouvait être amusant de la préserver. Parmi la quantité de scénarios qu’elle avait conçus, il était temps d’élire le meilleur. Elle se releva en pleine nuit pour jeter ses idées sur le papier. Elle noircit un nombre de feuillets considérable, biffa, déchiqueta, réécrit. Elle se prêta à ce jeu plusieurs nuits durant. Quand elle eut arrêté son plan de campagne, qui prévoyait dans le plus grand détail chacun des meurtres, elle se dirigea vers la chambre conjugale pour régler le sort de Christian. Hélas, au pied du mur, une nouvelle déconvenue l’attendait : Edna, pour le dire en un mot, était incapable de tuer un homme ! Cette évidence la frappa de plein fouet, lui donna le tournis : elle n’était bonne qu’à commettre des meurtres de papier.

Elle médita longtemps cette déconvenue. Sa vengeance inassouvie la hantait, le vaste piège qu’était sa vie mordait son âme à belles dents. Continuer comme avant ? Impossible. La chaîne des cinq boulets cisaillait ses chevilles, ses poignets et son cou. Elle devint agressive, ce qui ne fit qu’empirer les choses. Elle était dans l’impasse. L’écriture lui parut la seule issue possible.

Une nuit, elle exhuma ses notes. En les relisant, elle y vit la matrice d’un honnête recueil de nouvelles noires. Elle ajouta un bref portrait de chaque victime – juste de quoi permettre au lecteur d’apprécier sa démarche – et travailla cette matière brute jusqu’à obtenir cinq récits, sobres et minutieux. Cinq morts imparables, adaptées, soignées. Rien de très original, mais un verbe élégant, et une cruauté qui forçait le respect.

Lorsqu’elle fut satisfaite, elle alla déposer le manuscrit chez plusieurs éditeurs sous le pseudonyme de N.M. Hézis. Les plus grands déclinèrent – les nouvelles, ça ne se vend pas. Une lettre se voulait pourtant encourageante : si monsieur ou madame Hézis écrivait un roman du même cru, il ou elle serait lu (e) attentivement. Edna sourit ; elle ne comptait rien écrire d’autre, mais c’était gentil tout de même. Elle contacta alors de plus petites maisons, et fut reçue par un monsieur charmant, ancien instituteur, qui s’était juré de vouer sa retraite à la traque de nouveaux talents. Il était très impressionné. Elle insista sur l’anonymat nécessaire tant qu’elle vivrait : il accepta. Elle signa ; il publia.

À la sortie du livre, Edna vint l’admirer, mais n’en voulut qu’un exemplaire. Elle palpa la couverture, la flaira. Elle caressa l’idée de laisser trôner l’ouvrage dans son salon, mais non : chaque chose en son temps. Elle feuilleta, serra le livre contre son cœur, puis le glissa au hasard dans une boîte aux lettres.

Quelques semaines passèrent : l’éditeur l’appela, enthousiaste. L’accueil du livre était encourageant ! La presse locale avait prévu un papier. Tout espoir était permis.

Et le matin suivant, la brume se lève sur un monde sans Edna. Christian se gratte les testicules et allume le téléviseur : il est toujours vivant, du moins autant qu’hier. À la maison de retraite, Gaspard engueule une aide-soignante, il est en pleine forme. Séline-avec-un-S, exsangue, bouche bée et langue tordue, vernit ses ongles de pieds en mauve dans une position scabreuse. Elle dit qu’elle va mouriiiiiirparce qu’elle a loupé le pouce et que le flacon de dissolvant est presque vide, mais on peut supposer qu’elle survivra. Johan ronfle toujours, malgré ces cris de perruche ; il s’est couché à l’aube, un œil poché. À ce détail près, on peut dire qu’il va bien. Pierrick a lancé sur Youpornune recherche insolite, à partir des mots-clef anus + rongeur + LSD, un copain lui ayant raconté un truc de dingue sur les frasques d’un type célèbre. Il a un peu de mal à bander, mais sa santé n’est pas en cause.

Tandis qu’Edna est morte. Bien qu’elle ne soit pas là pour les appeler vingt fois, bien qu’ils ne puissent plus faire semblant de ne pas l’entendre, ils finissent par avoir la dalle, tout de même ! Christian braille une fois, deux fois, sans autre écho qu’un lapidaire Vos gueules, je dors ! émanant de l’ami des bêtes. Il passe alors le bout de son nez dans la cuisine, puis le reste du nez, puis toute sa face rougeaude et son cou flasque. Il avise un post-it fluorescent, qui détonne sur la toile cirée à motif « calèches ». Edna l’écrivaine s’est offert un haïku pour épitaphe, car sa mort n’a rien d’un roman. Elle la veut dense, poétique, fulgurante.

Du haut du pont

Un bond

Dans la rivière.

Pour être honnête, elle n’a pas vraiment bondi. Trop le vertige. En haut du vieux pont à demi effondré, elle a d’abord gobé huit comprimés, puis elle s’est allongée au bord du vide sur la pierre encore chaude, cherchant du regard la Voie lactée. Elle a guetté l’engourdissement, qui est venu très vite ; elle s’est laissée gagner presque entièrement, jusqu’aux paupières. Ce n’est que quand le noir s’est fait, se sentant partir, qu’elle a rassemblé ses dernières forces pour basculer.

Le résultat est le même : ils l’ont bien trouvée sous le pont.

Cette mort a créé un drôle de vide. Le haïku d’adieu laissait place à toutes les interprétations. Aucun des proches d’Edna n’ayant la moindre envie de se sentir responsable, après un temps d’ahurissement, tous ont commencé à se tirer dans les pattes, se reprochant la perte de celle qu’ils aimaient tant, en fin de compte. Ils se sont jeté à la face, dans le désordre, tout ce qu’Edna ne leur avait jamais dit. Ce fut sanglant.

Ils se déchiraient à belles dents depuis des mois, quand le monsieur timide est venu frapper à la porte, gêné comme tout. C’est que le livre avait fait son chemin ! C’est qu’il avait été lu, qu’il avait plu, qu’il marchait bien ! Plusieurs blogs en avaient salué la mécanique précise et bien huilée, et un chroniqueur de renom avait vanté une aigre plume trempée de bile, qui donnait du relief au vide. Ce qui ne voulait pas dire grand-chose, mais faisait apparemment vendre. Les lecteurs intrigués auraient aimé savoir qui en était l’auteur, plusieurs libraires le réclamaient ; on contactait son éditeur pour proposer, ici ou là, une signature. Au point qu’il aurait insisté pour la faire sortir de l’anonymat, si elle n’avait pas été morte !

Le monsieur timide était bien embêté, le moment venu de régler les droits d’auteur. La dame n’étant plus là, c’est à ses ayants droit qu’il lui fallait donner les sous. On ne parlait que d’une petite somme, bien sûr, mais une somme tout de même. Que lui, l’intègre instituteur en retraite, n’aurait pas pu empocher sans rien dire, oh non ! Il se serait plutôt étouffé avec ses palmes académiques.

À la vérité, tout intègre qu’il fût, il y avait bien pensé ; c’est même pourquoi il ne s’était pas présenté tout de suite. Le dilemme était conséquent : c’était l’occasion où jamais d’habiller de vertu une petite escroquerie, car le contenu du livre étant ce qu’il était, le cacher à cette famille endeuillée serait faire acte de charité, en somme…

D’un autre côté, l’éditeur se disait qu’en apprenant le suicide follement romantique de l’auteure, le monde du polar pourrait bien s’enflammer comme un baril de poudre, propulsant Les boulets au firmament des meilleures ventes, hardiment chevauché par le monsieur timide. C’était tentant ; il fut tenté. Il vêtit donc son cynisme tout neuf des habits de l’honnêteté, et frappa à la porte.

Et cette famille qui ne lisait pas se mit à lire. Et chacun se reconnut, et prit en pleine figure le coup qui lui était destiné. Leur morte chérie les assassina un à un, mot à mot. Troublant, d’être les cibles d’une morte ! De réaliser, à si peu d’intervalles, à quel point elle vous était nécessaire, à quel point vous la dégoûtiez !

Le livre connut un peu de la réussite qu’escomptait le monsieur, qui devint moins timide. Un beau succès d’estime, plusieurs prix, des ventes hors du commun pour une si petite maison – pas de quoi rendre riche, mais de quoi rendre fier. Ou au contraire se consumer de honte, selon qu’on était l’éditeur, ou l’un des personnages. Nombre de critiques déplorèrent qu’Edna soit la femme d’un seul livre, mais le vieux monsieur n’avait pas de regret : elle n’aurait rien pu écrire d’autre. C’était l’œuvre d’une vie, un one shot, comme on dit. One shot pour cinq victimes, c’est un beau score ! Elle avait bien visé.

Pourtant, ils sont vivants. Les cinq boulets qui entraînèrent au fond de l’eau le corps d’Edna sont bien vivants. Mais ils morflent.

Ils sont partis pour souffrir très longtemps. Ce sera une famille hantée, maintenant.

Ainsi rumine Edna, en versant l’huile dans la friteuse. Elle aime ce scénario : il a de la classe. Pas évident à mettre en œuvre, mais qui sait ? Elle aimait écrire, au lycée.

Mais travailler la nuit semble bien difficile – elle est si fatiguée… Il faut y réfléchir encore. D’une manière ou d’une autre, ils vont payer.

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Trophée Anonym’us : Sandra Martineau sous le feu des questions


ano

Anonym’us

Les Mots sans les Noms

 

mardi 7 février 2017

LES QUESTIONS DU BOSS

1- N’y a-t-il que du plaisir, dans l’écriture, ou t’est-il déjà arrivé de ressentir une certaine forme de douleur, de souffrance, dans cet exercice ?

N’éprouver que du plaisir rendrait l’exercice beaucoup plus simple pour moi, mais l’écriture implique certaines souffrances pour ma part. Le doute qui m’envahit lorsque je rédige mes histoires est synonyme d’une certaine difficulté qui m’oblige à me remettre en question en permanence.

2- Qu’est-ce qui te pousse à écrire, finalement ?

Dans un premier temps, le trop-plein d’idées. Mon cerveau frôlait parfois l’overdose en matière de stockage. Dans un deuxième temps, le besoin de partager. J’adore communiquer avec les gens.

3- Comme on le constate aujourd’hui, tout le monde écrit ou veut s’y mettre. Sportifs, stars du show-biz, présentateurs télé, journalistes, politiques, l’épicier, ta voisine… de plus, des sites proposant des services d’auto-édition pullulent sur le net. Ça t’inspire quoi ?

Chacun d’entre nous a une histoire à raconter et l’écriture a le pouvoir de donner la parole à tous ce qui le souhaite. Ça ne me dérange pas plus que ça à partir du moment où tout le monde y trouve son compte, le lecteur y compris.

4- Le numérique, le support d’internet, les liseuses, les ebooks, les réseaux sociaux, sont une révolution pour les auteurs et bousculent également le monde de l’édition. Que penses-tu de ce changement ?

Au vu de la place que tiennent les technologies numériques dans notre vie, c’est une évolution à laquelle le livre ne pouvait pas échapper. Chacun doit y trouver sa place, mais il est certain que le papier ne sera pas remplacé si vite que ça …

5- Il semble que de plus en plus, les auteurs prennent en charge leur communication, font leur publicité, créent leurs propres réseaux, prolongeant ainsi le travail de l’éditeur de façon significative. Te sers-tu toi aussi de ce moyen pour communiquer sur ton travail, annoncer ton actualité, discuter avec tes lecteurs ou d’autres auteurs et ainsi, faire vivre tes livres plus longtemps ?

J’en ai profité un maximum au début de ma carrière, mais au fil du temps, je tends à m’éloigner un peu. Je communique toujours, mais de façon moins régulière, car ce type de communication est aussi très chronophage, et le temps est ce qui me manque le plus à l’heure actuelle. J’essaie donc d’équilibrer mon utilisation des réseaux pour me consacrer plus à l’équilibre et à ma vie dans le réel.

6- On dit qu’en 25 ans, le nombre de livres publiés a été multiplié par deux, leur tirage ayant baissé de moitié pendant cette même période. Comment sortir le bout de sa plume de cette masse de publications ? Être visible ? N’est-ce pas décourageant pour les jeunes auteurs ? Que leur dirais-tu ?

Ne jamais en faire des tonnes pour être visible, du moins c’est comme ça que je le vois. Essayer de s’entourer de personnes déjà dans le milieu, savoir écouter les conseils de ceux qui ont pratiqué. Ne jamais se décourager, la route est longue et il faut toujours y croire. Ça reste bateau comme conseils, mais c’est le plus efficace.

7- Les relations entre un éditeur, ou un directeur de collection, et un auteur, pourraient faire l’objet d’une psychanalyse, me disait un écrivain, récemment. Qu’en penses-tu ? Comment analyserais-tu cette relation que tu entretiens avec eux.

Une psychanalyse ? Ce n’est pas déjà le cas ? Je suis un petit auteur angoissé et j’ai besoin de quelqu’un qui puisse m’apporter des réponses sur mes interrogations, quelqu’un qui ne m’abandonne pas dans un coin lorsque l’aventure commence, quelqu’un avec qui je puisse communiquer mes idées et mes impressions, en bref mon ressenti.

8- J’ai pensé longtemps, et ma bibliothèque s’en ressentait, que le noir, le polar, était une affaire de mecs. Les coups durs, la débine et la débauche, les gangsters, la baston, les armes, les crimes et la violence en général… une histoire de bonshommes. Aujourd’hui, les femmes sont de plus en plus présentes dans l’univers du polar. Grâce au Trophée, j’ai pu me rendre compte qu’il y avait de nombreux auteurs femmes dans ce genre. Ce n’était pas le cas il y a quelques décennies.

Quelles réflexions cela t’inspire-t-il ? À quoi cela est-il dû, selon toi ? En lis-tu et, si oui, Lesquelles ?

La famille polar s’agrandit de nouvelles auteures tous les ans, pour le plaisir des lecteurs, car les femmes apportent une touche particulière à cet univers. L’écriture féminine se reconnaît par son grand sens du style, des mots, sa lame insidieuse et tranchante. Les femmes ne font pas dans la dentelle. Ma bibliothèque est comme la tienne, elle est équipée de jolis noms féminins (Maud Mayeras, Barbara Abel, Claire Favan…) de la littérature du polar.

9- Pourquoi as-tu accepté de participer à ce Trophée ?

Le concept de lecture anonyme m’a particulièrement plu et aussi parce que je suis une femme de défi…

LES QUESTIONS DE MADAME LOULOUTE

1- Vie professionnelle, vie de famille, salons et dédicaces, à l’écriture reste-t-il une place ?

Tout est organisé pour permettre à l’écriture de s’épanouir le plus régulièrement possible. Vaut mieux sinon je deviens vite imbuvable…

2- A-t-on encore les idées claires, quand tous nos héros broient du noir ?

Qui influence qui ? L’auteur ou le personnage ? Est-ce mes coups de blues qui font broyer du noir à mes héros ou inversement ? En fait, je n’ai pas de réponse, car je pense que les deux sont indissociables.

3- La rentrée littéraire approche. Un livre, ça va, 560, où est-ce qu’on va ?

A la bibliothèque ? Je trouve cette rentrée de plus en plus monstrueuse. Je ne m’y intéresse même plus. Trop de livres tue l’envie.

4- Le dicton du jour : À la saint Grégoire, sort un livre de ton placard. Je t’écoute.

Comme Grégoire m’a plutôt l’air sympa, je vais sortir Tout est sous contrôle de Sophie Henrionnet.

5- Boire ou écrire, faut-il choisir ?

Écrire, ça va de soi, même si parfois ça fait tout autant mal à la tête…

6- La littérature est le sel de la vie. Passe-moi le poivre.

Et toutes les épices de la vie, parce qu’elle est mouvementée et je ne m’ennuie jamais.

7- Lire aide à vivre. Et écrire ?

Écrire aide à comprendre, aide faire comprendre. Écrire, c’est faire passer un message.

8- Une anecdote à nous narrer, sur un salon, lors d’une dédicace, d’une table ronde, un événement touchant, drôle, étrange… ?

Toute mon aventure littéraire est bourrée d’anecdotes, mais tout cela reste dans mon jardin secret.

Nous te remercions d’avoir répondu à nos questions et d’être présent(e) avec nous, pour cette troisième édition du Trophée Anonym’us.

Trophée Anonym’us, Nouvelle 23/27 : Mort aux cons !


vendredi 10 février 2017

Le mardi c’est le jour du Trophée anonym’us sur Collectif polar

Votre blog s’est associé avec cette fantastique initiative qui consiste à demander à des auteurs connus, reconnus ou amateurs d’écrire une nouvelle anonymement. Aussi, un jury de lecteurs, départagera et votera à l’aveugle ces 27 nouvelles en course. Effectivement il y a 27 compétiteurs cette année.

Pour en savoir plus sur le Trophée Anonymu’s c’est Ici

Allez place à la vingt-troisième nouvelle

Plus que 4 à venir

Et oui  dans tout juste un 1 mois , elles auront toutes été dévoilées.

Bientôt le dénouement final smileys Forum


Mort aux cons !

Franz appuya sur le bouton. Les portes de la cabine se refermèrent. Il agrippa les deux poignées réglementaires et le voyant au-dessus des chiffres bascula du rouge au vert. L’accélération le surprit, comme toujours. Vingt-six secondes plus tard, il était au deux cent quarante-troisième étage.

Il parcourut les longs couloirs lumineux d’un pas vif. Le puissant logiciel de reconnaissance faciale, couplé à un A2C – Analyseur d’ADN sans Contact – ouvrait les doubles battants devant lui dans un subtil chuintement pneumatique. Quand il arriva devant le bon bureau, la secrétaire holographique se matérialisa. Grâce, ou à cause du DIOC – le Détecteur et Interpréteur d’Ondes Cérébrales – elle était comme Franz le souhaitait : brune, pas très grande, yeux noisette, petite poitrine.

– Bonjour Monsieur G. Vous êtes attendu.

D’un petit geste de sa main virtuelle, elle invita Franz à entrer. Il pénétra dans une pièce spacieuse dont le mur du fond, entièrement vitré, offrait une vue époustouflante sur Bruxelles. Au loin, Franz repéra la tour Jean Monnet au sommet de laquelle convergeaient les énormes faisceaux laser bleus émis depuis les autres capitales européennes. Monsieur C. était assis derrière son bureau, un bloc massif de bakélite aux reflets moirés.

– Ah ! Bonjour Franz ! Comment allez-vous ?

– Bien merci.

– Je vous en prie, asseyez-vous ! Whisky ? Vodka ? Huss ? Autre chose ?

– Rien. Merci.

Franz s’assit. Les microcapteurs du dossier confirmèrent quasi instantanément à Monsieur C. que son interlocuteur était bien un être biologique (vérification devenue obligatoire depuis qu’un androïde avait réussi à pénétrer dans le building).

– Combien ?

– Comme d’habitude.

– Pour ?

– Le vingt-cinq.

– De ce mois ?

Monsieur C. esquissa un petit sourire.

– Je sais que vous êtes efficace Franz mais quand même… Non, le mois prochain.

Franz attrapa l’enveloppe qui sortit d’une fente découpée dans l’accoudoir droit de son fauteuil. L’ouvrit. Quatre clichés. Tandis qu’il les détaillait, Monsieur C. se chargea des commentaires :

– Un industriel qui a évoqué la possibilité de revenir aux cultures OGM… Un élu de la Haute Chambre auteur d’un essai sur les vertus méconnues du cumul des mandats… Une sprinteuse qui continue de soutenir qu’elle ne s’est pas dopée aux championnats du monde sous bulle à pression constante…

Franz découvrit le dernier portrait. Un homme dégarni qu’il reconnut aussitôt comme étant le ministre allemand de la Santé.

– Mon préféré, commenta Monsieur C. Lors d’un dîner mondain, il a rappelé sans rire à tous les convives que l’épidémie du SIDA, cette maladie du siècle dernier, avait été une bénédiction en faisant prendre conscience aux homosexuels qu’ils étaient sur le mauvais chemin. Il s’est même exclamé qu’une souche mutante de ce virus résistante au vaccin serait la bienvenue aujourd’hui pour leur faire une petite piqûre de rappel.

Franz retourna le cliché. Lut l’adresse. Munich. C’était la cible la plus proche. Il commencerait par celle-là. Il se leva.

– Pour le règlement, un quart maintenant, un huitième à chaque élimination, le dernier quart quand nous nous reverrons. Je vais d’ailleurs vous payer ce que je vous dois pour votre dernier travail. S’il vous plaît…

Monsieur C. présenta à Franz une petite boite noire percée d’un trou. Franz y inséra son index. Tout d’abord le froid intense, anesthésiant, pour ne pas sentir l’aiguille qui vint prélever le demi-millimètre cube de sang nécessaire au déclenchement du virement bancaire. Au loin, et comme le building tournait sur lui-même, faisant une rotation complète en deux heures, Franz pouvait maintenant voir les méandres artificiels de la Senne qui coulait, telle de l’or liquide à la lumière du soleil couchant.

– C’est bon ! annonça Monsieur C. Vous pouvez retirer votre doigt.

Franz ne se fit pas prier. Demi-tour, direction sortie. Dans son dos, Monsieur C. :

– Bonjour à votre femme !

*

Les guerres n’existaient plus : les plages syriennes et libyennes faisaient la joie des vacanciers ; la bande de Gaza accueillait chaque été le plus grand festival de rock du monde organisé par une firme israélienne ; la Birmanie, le Darfour et l’Afghanistan étaient visités par des millions de touristes ; la Corée fêterait cette année le quatre-vingtième anniversaire de sa réunification… Pas le moindre conflit sur la planète Terre pourtant on fabriquait encore des armes de plus en plus sophistiquées.

Franz avait toujours préféré son vieux fusil à verrou dont il fabriquait les munitions lui-même, dans la cuisine de son petit appartement. Il faisait fondre l’alliage de cuivre et de zinc, le coulait dans les moules. Projectile en plomb chemisé de cupronickel. Grains de poudre de fabrication maison. Un travail d’orfèvre qui lui prenait un temps fou mais, et Monsieur C. le savait bien, il était célibataire : du temps, il en avait.

Franz vint placer le nez du ministre au centre du réticule de son viseur optique. Il bloqua sa respiration et pressa la queue de détente. La tête ministérielle explosa comme une tomate blette qu’on jette contre un mur. « Un con de moins ». Sans se presser, il démonta son fusil, le rangea dans son étui. Disparut sans bruit, telle une pierre qui coule au fond d’un lac.

*

Quand et où cette organisation était née, personne ne le savait. Toutes les rumeurs couraient : en Suisse sous l’impulsion des francs-maçons, aux USA à l’initiative de Bill Gates, en France peu après le troisième mandat de Louis Sarkozy… Cela n’avait aucune importance. Franz en faisait partie car son père en faisait partie. Voilà tout. Il lui avait appris le métier, lui avait enseigné toutes les ficelles pour éliminer les cons. Car voilà de quoi retournait cette nébuleuse mondiale dont Monsieur C. n’était qu’un rouage et Franz un des centaines de milliers d’employés : une vaste entreprise à supprimer les cons.

Franz venait, à raison d’une dizaine de fois par an, chercher une liste de cons à éliminer. Et il les éliminait. Comment avaient-ils été choisis ? Chaque con à rayer de la surface de la Terre avait été validé par une des centaines de commissions dans le monde. Aux quatre coins de la planète, des groupes secrets de sept experts se réunissaient toutes les semaines pour établir trois listes de vingt noms. Chaque liste était coupée en cinq et attribuée à l’un des tueurs de l’organisation.

À l’aube du vingt-deuxième siècle, ce consortium devenu rapidement mondial, avait fait des merveilles au prix d’une nouvelle forme d’eugénisme discutable. Les premiers effets ne tardèrent pas. En France, dix ans après les premiers meurtres, BFM télé dut rendre l’antenne, faute d’audimat. TF1 lui emboîta le pas puis, suite à l’assassinat de son animateur vedette Cyril H., ce fut le tour de Direct 8. Le nombre d’ouvrages publiés à l’occasion de la rentrée littéraire fut divisé par vingt. Les stades de foot ne se vidèrent pas aussi vite que certains l’avaient annoncé mais l’ambiance fut de nouveau respirable, les femmes furent plus nombreuses à assister aux matchs, le football redevint ce qu’il aurait dû toujours être : un sport (dont les principaux acteurs, les joueurs, ne furent plus jamais interviewés après la rencontre). Facebook tenta de survivre en proposant des appareils électroménagers à acheter mais la chute des statuts débiles qui l’alimentaient à flux constant depuis quelques années se tarit et le géant d’Internet disparut aussi vite qu’il était apparu. Évidemment, le terrorisme fut éradiqué de la surface du globe en moins d’une décennie. Le nationalisme qui s’en nourrissait ne résista pas mieux.

Bien sûr, cette purge ne se fit pas sans casse. Tout le monde perdit un proche, un parent, une connaissance. Franz vit partir Michel, le gros con du café au bout de la rue qui affirmait que « le lobby juif contrôle la finance internationale. » Il pleura – pas longtemps – sa tante pour qui « les attentats du 11 septembre 2001 n’ont été qu’une énorme mise en scène et n’ont jamais eu lieu. »

La population mondiale diminua de moitié après cinquante ans, de trois quarts un petit siècle après le premier meurtre. La forêt amazonienne retrouva sa superficie du dix-huitième siècle, la couche d’ozone se referma, les glaciers se reformèrent. Le taux de dioxyde de carbone dans l’atmosphère chuta de façon drastique pour revenir à la normale (le GIEC fut dissous). Les exploitations pétrolières mirent la clé sous la porte les unes derrière les autres cédant la place aux champs d’éoliennes et de panneaux solaires. Le dernier gros con à rouler en ville dans un énorme 4×4 consommant vingt-quatre litres au cent kilomètres, un Californien nommé Harvey Grant, fut éliminé le 12 janvier 2056.

La Police, rapidement débordée par la multiplication de ces assassinats, n’abandonna pas pour autant. Elle concentra ses effectifs sur les cons les plus célèbres et/ou enquêta avec sérieux sur toutes les disparitions dont le mobile n’était pas limpide. Mais personne n’était dupe et certains tabloïds (de ceux qui avaient réussi à survivre en étoffant leur ligne éditoriale avec des articles sur la physique quantique ou l’analyse sartrienne du non-être) titraient même à chaque nouvelle disparition : « UN CON EN MOINS A LA SURFACE DE LA TERRE. »

C’était un monde différent. Sans cesse sur la sellette car, contrairement à ce qu’on aurait pu croire, il semblait impossible d’éliminer tous les cons, il en naissait chaque jour. Deux métiers avaient le vent en poupe : l’un légal, fossoyeur, l’autre un peu moins, tueur à gages. Et Franz avait choisi le second car son père lui avait transmis son savoir-faire.

*

Il avait atterri ce matin de Tokyo où il avait bataillé pour localiser puis éliminer le quatrième et dernier nom de sa liste. Il appuya sur le bouton deux cent quarante-trois. Vingt-six secondes. Portes automatiques. Secrétaire holographique. Monsieur C.

– Ah ! Franz ! Comment allez-vous ?

– Bien.

– Je ne vous attendais pas si tôt. Vous avez fait un excellent travail. Je vous en prie, asseyez-vous ! Whisky ? Vodka ? Huss ? Autre chose ?

– Rien. Merci.

Franz se laissa tomber dans le fauteuil. L’enveloppe sortit de l’accoudoir droit. Trois photos seulement.

– Producteur qui a succombé aux sirènes de l’audimat et proposé de remettre au goût du jour un vieux concept d’émission de télé-réalité ; universitaire ayant participé activement à l’élaboration du nouveau programme des classes de collèges et pour finir, Jacques Marantz… Le discours qu’il a tenu la semaine dernière sur la gestion des déchets nucléaires laissés par les générations précédentes est plutôt mal passé.

Franz se figea. Il observa attentivement la dernière photographie. L’homme qui se tenait droit devant le Parlement, costume gris, cravate rouille, large sourire, avait reçu trois fois le prix Nobel du Maintien de la Paix et deux fois celui de Littérature. Ingénieur de formation, il avait dans sa jeunesse, participé au programme spatial Moon 2070, qui avait vu l’implantation de la première centrale à fusion atomique sur la lune pour alimenter la Terre en électricité.

– Je…

– Je sais ! Il a parlé un peu vite et est revenu sur ses déclarations. Nous allons perdre un grand homme, c’est sûr ! C’est une décision à la con, que voulez-vous !

Franz releva la tête et fixa Monsieur C.

– Vous faites partie de la commission ? lança-t-il.

– Euh… Oui…, confirma Monsieur C.

– À ce titre, les décisions qu’elle prend sont aussi les vôtres ?

– Oui… Évidemment.

Monsieur C. percuta soudain. La panique déforma son visage quand il vit Franz dégainer son petit Walter PK en polymère qui ne le quittait jamais – car invisible aux détecteurs quels qu’ils fussent. Les trois projectiles en polyoxométhylène irradiés se fichèrent dans sa poitrine avant que Monsieur C. n’eût pu prononcer le moindre mot pour sa défense. Le sang qui coula sur la moquette déclencha le système d’entretien automatique. Une petite trappe s’ouvrit dans un coin de la pièce et libéra le robot aspirateur. Franz vint se placer au-dessus du cadavre de Monsieur C.

Il avait agi selon ses prérogatives : les cons sur la liste devaient être éliminés. Ainsi que tous les cons sur sa route. Son père le lui avait appris. « Un bon con est un con mort » telle était la devise de sa caste. Franz tiqua. La situation lui apparut clairement : les caméras avaient tout capté et l’ordinateur central avait déjà envoyé les images au poste de Police, non sans avoir transformé la bande-son pour que la conversation ne trahît pas les desseins de l’organisation. L’ADN de Franz était partout. La fuite impossible. Il avait réagi par réflexe. Trop vite.

– Mais quel con je fais ! s’exclama-t-il.

Sa phrase résonna dans le grand bureau. Au loin, il devina l’Atomium 2, maille hexagonale de néphéline agrandie cinq cents milliards de fois. Le petit drone surarmé surgit devant la baie vitrée et lança sa première sommation.

Franz posa le canon sur sa tempe.

Tous les cons sur sa route… Sans exception.

Trophée Anonym’us : David Charlier sous le feu des questions


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Anonym’us

Les Mots sans les Noms

mardi 31 janvier 2017

David Charlier sous le feu des questions

LES QUESTIONS DU BOSS

1- N’y a-t-il que du plaisir, dans l’écriture, ou t’est-il déjà arrivé de ressentir une certaine forme de douleur, de souffrance, dans cet exercice ?

Il y a heureusement plus de plaisir que de souffrance. Sinon, et à moins d’être masochiste, je ne verrais pas l’intérêt de continuer. Toutefois, oui, tu peux souffrir. Lorsque le virus d’écrire m’a pris réellement, j’ai découvert ces élans de frustration parfois, lorsque tu ne parviens pas à enchaîner ou que tu butes sur un détail. Parfois pendant des jours. Pire… La vraie souffrance, je l’ai connue lorsque tu perds un ou deux chapitres complets après une manipulation malheureuse (depuis, je multiplie les sauvegardes ou les copies). Là, je pense qu’il y a une sérieuse phase de deuil à observer après une perte pareille. Et dans un autre registre, j’ai connu comme un « baby-blues » lorsque le mot fin a été inscrit au bout de mon premier texte. Un sentiment de vide soudain, avec l’idée que cette histoire ne m’appartenait déjà plus. Qu’elle prenait son envol. Et cela s’est reproduit souvent.

2- Qu’est-ce qui te pousse à écrire, finalement ?

Tout à fait honnêtement… je n’en sais rien du tout. Depuis l’enfance, j’ai souvent des petits scénarios qui me traversent l’esprit, des films que j’ai regardés mais dont j’aurais noué l’intrigue différemment, j’imagine parfois tel ou tel anonyme croisé dans la rue dans les situations les plus abracadabrantes (ou les plus tordues s’il s’agit de polar). Je crois être arrivé un jour à un trop-plein qu’il a fallu coucher pour de bon sur le papier (ou sur le clavier, soyons modernes et éco-responsables). Et aujourd’hui, j’en ai besoin. Pas un besoin primaire comme manger, boire ou dormir. Mais que je rédige un mail, un rapport professionnel, une nouvelle ou même un texto, j’aime la magie que peuvent dégager quelques mots alignés. Quand je n’écris pas depuis longtemps, je ressens un manque réel. Jusqu’à la frustration.

Dans un autre registre, l’actu ou mon vécu m’inspirent souvent les histoires que je compose. J’y cache ce qui me choque, me fascine ou m’attriste. J’y règle mes comptes parfois, sous couvert de personnages fictifs à l’antipathie bien réelle. Une amie m’a parlé un jour de « punching-ball » littéraire à ce sujet : du petit chef tyrannique à la voisine intrusive, il est facile de tolérer leur comportement, pour peu qu’on les malmène dans une fiction. Et, bon sang que ça fait du bien !

3- Comme on le constate aujourd’hui, tout le monde écrit ou veut s’y mettre. Sportifs, stars du show biz, présentateurs télé, journalistes, politiques, l’épicier, ta voisine… de plus, des sites proposant des services d’auto-édition pullulent sur le net. Ça t’inspire quoi ?

Vaste débat. Il y a deux questions en une ici. D’abord sur l’accès à l’écriture (ou les envies qui y sont associées) à tout un chacun. Et ensuite sur l’auto-édition.

Pour le premier point, autant vendre des bouquins uniquement sur le nom d’une starlette de téléréalité alors qu’elle n’en a pas écrit une ligne m’interroge sur le cerveau qui a pu pondre une idée pareille, autant je soutiens à fond les anonymes qui se laissent tenter. Au fond, personne n’est obligé de chercher à diffuser ses écrits. Les tous premiers que j’ai pu réaliser l’ont été d’abord et surtout pour un seul lecteur : moi. Même aujourd’hui, une poignée de textes planqués au fond de mes dossiers numériques ne sont pas destinés à être diffusés. Ils sont trop intimes pour ça et m’ont servis de catharsis pour mieux comprendre le monde qui m’entourait, m’aider à faire un choix ou soigner mes blessures. Pour cela, oui, bien sûr, que chacun couche sur le papier ce qui le travaille ou le tourmente. De même, c’est mon cas et pour cette raison que j’ai commencé, si écrire est un vrai jeu, dont on se moque de savoir si cela va nous apporter autre chose que du plaisir, et bien : amusez-vous ! Ne vous prenez pas au sérieux et allez-y ! Et si ça marche un jour, tant mieux. S’il s’agit de raconter sa vie dans l’espoir que cela va intéresser les foules, je suis plus dubitatif. A moins d’avoir un destin exceptionnel et hors du commun, je ne suis pas convaincu que cela peut constituer un livre attractif pour une maison d’édition.

Ce qui nous amène au cas de l’auto-édition, pour laquelle je pense que beaucoup d’arnaques sévissent. Dans le cas précédent, celui du livre sur la vie de l’auteur, je pense que ça peut vite tourner au drame. A moins de rester raisonnable et viser la poignée de personnes que cela va vraiment captiver (famille proche, en particulier), investir des fortunes sur des rêves de best-seller est déjà plus risqué. Une part importante de moi refuse de payer pour un service que d’autres offrent gratuitement. Sans parler de l’absence cruelle de services que ces sites ne proposent pas, comme une relecture / correction, un travail graphique pour une couverture, etc… Une poignée fait un travail formidable, je le sais. Plusieurs connaissances y ont eu recours avec succès. Mais ce n’est pas pour moi. Trop peu de garanties sont offertes. Au fond, je préférerai presque jouer la même somme au PMU ou à l’Euromillions. Mes chances de gain seraient probablement plus élevées.

4- Le numérique, le support d’internet, les liseuses, les ebook, les réseaux sociaux, sont une révolution pour les auteurs et bousculent également le monde de l’édition. Que penses-tu de ce changement ?

Le lecteur que je suis trouve que les réseaux sociaux sont un outil devenu indispensable pour les auteurs. Cela les rend plus proche de leur lectorat, tout en permettant des échanges plus variés et plus constructifs sur leur œuvre. Cela permet aussi de se faire connaître. J’ai découvert quelques auteurs par ce biais que je n’aurais probablement jamais lus par ailleurs.

En ce qui concerne les liseuses et autres lectures sur écran, je ne parviens pas à sauter le pas (il faut dire que je ne suis pas super motivé non plus). Il me manquerait trop le grain du papier, son odeur lorsqu’il est un peu vieux, le bruit même que font les pages lorsqu’on les tourne. Et puis, comment faire dédicacer son exemplaire sur tablette lorsque l’on va faire un signe à son auteur préféré sur les salons ?

5- Il semble que de plus en plus, les auteurs prennent en charge leur communication, font leur publicité, créent leurs propres réseaux, prolongeant ainsi le travail de l’éditeur de façon significative. Te sers tu toi aussi de ce moyen pour communiquer sur ton travail, annoncer ton actualité, discuter avec tes lecteurs ou d’autres auteurs et ainsi, faire vivre tes livres plus longtemps ?

A mon modeste niveau, oui. En principe, dans le panel de contacts avec qui nous sommes en interaction sur les réseaux sociaux, se trouvent : des membres de notre famille, des amis proches, des collègues, des connaissances, des membres de nos clubs divers et variés (que ce soit la Confrérie de la Choucroute ou l’Amicale bouliste, tout le monde ou presque a un profil). C’est vrai que c’est toujours assez sympa de partager avec eux ces petits moments où ton texte a été retenu pour tel concours, où ta bobine passe au canard local. C’est vrai également que ça permet des échanges parfois tardifs avec d’autres passionnés sur tel ou tel bouquin qui sort du lot, tel concours au thème suffisamment complexe pour titiller l’imagination.

6- On dit qu’en 25 ans, le nombre de livres publiés a été multiplié par deux, leur tirage ayant baissé de moitié pendant cette même période. Comment sortir le bout de sa plume de cette masse de publications ? Être visible ? N’est-ce pas décourageant pour les jeunes auteurs ? Que leur dirais-tu ?

Là, j’avoue que c’est en effet décourageant. Entre ça et le sentiment que l’on va se faire « croquer » par la vilaine méchante maison d’édition au point de devoir montrer le contrat à son avocat avant signature (pas taper, c’est du second degré !), ce que l’on peut voir comme déconvenues ici et là pour certains auteurs, je dois dire que ça ne fait pas envie. C’est tentant autant qu’effrayant. J’ai ressenti aussi pour certains « micro-succès » une interrogation lancinante du type : « pourquoi moi ? » ou « qu’est-ce que je fous ici ? ». J’ai atteint le paroxysme en la matière lors du tournage d’une émission de télé pour laquelle j’ai été invité, après avoir été retenu pour deux chapitres dans un polar collaboratif. Livre sur lequel d’autres auteurs prestigieux de polars nous ont donné leur avis, les yeux dans les yeux. Si ça m’a énormément amusé, j’ai aussi eu quelques doutes sur la pertinence de ma place parmi eux. « Écrire, c’est s’exposer ». Ou carrément se mettre à nu. Il y a une ambivalence entre ce vœu de préservation de soi et cet espoir d’être lu par un nombre conséquent. C’est cette ambiguïté qu’il faut gérer avant de voir plus loin.

7- Les relations entre un éditeur, ou un directeur de collection, et un auteur, pourraient faire l’objet d’une psychanalyse, me disait un écrivain, récemment. Qu’en penses-tu ? Comment analyserais-tu cette relation que tu entretiens avec eux.

Je ne peux que l’imaginer, n’ayant pas été édité seul. Je les vois comme un couple, quelque part. Si l’alchimie entre eux est là, qu’elle permet des miracles, ils peuvent aller loin ensemble et créer de jolies choses (et ce n’est pas sale, hein ! Je ne parle pas de faire des gosses. Et ce qui se passe en dehors des heures de bureau ne nous regarde pas). Au contraire, et comme dans un couple, s’il règne entre eux une mauvaise communication, de la jalousie ou des soupçons d’infidélité (si l’auteur lorgne un peu trop sur les jolies formes de la maison d’à côté), je ne les vois pas durer ensemble en toute harmonie. Je ne pense pas que l’on soit dans un rapport classique employeur / employé, parce qu’il ne s’agit pas des mêmes liens contractuels. Plutôt dans un partenariat actif, où chacun a besoin de l’autre. Plutôt qu’une psychanalyse, on pourrait un début de polar, tiens. Ça pourrait être la porte ouverte à de sacrées histoires (voir plus avant ce que je disais des « punching-ball » littéraires… ça peut en être aussi l’idée).

8- J’ai pensé longtemps, et ma bibliothèque s’en ressentait, que le noir, le polar, était une affaire de mecs. Les coups durs, la débine et la débauche, les gangsters, la baston, les armes, les crimes et la violence en général… une histoire de bonshommes. Aujourd’hui, les femmes sont de plus en plus présentes dans l’univers du polar. Grâce au Trophée, j’ai pu me rendre compte qu’il y avait de nombreux auteurs femmes dans ce genre. Ce n’était pas le cas il y a quelques décennies.

Quelles réflexions cela t’inspire-t-il ? À quoi cela est il dû, selon toi ? En lis-tu et, si oui, Lesquelles ?

Je dois dire que j’ai été surpris lorsque j’ai commencé un peu à m’intéresser à cet univers. Les auteurs et libraires me disaient très vite que le lecteur de polar est avant tout une lectrice. Cela vaut pour tous les genres, d’ailleurs (on imagine tout de même très mal des mecs lire des livres de la collection Harlequin. Mais il doit s’en cacher. Donnez des noms !). D’aussi loin que je me souvienne, après tout, la plupart de mes potes ne lisaient que l’Equipe et bien peu des bouquins. En ce qui concerne le polar, ma première réflexion était : « m’enfin, quand on lit du Chattam et ses bouts de cadavres explosés sur toute la scène de crime, c’est pas très glamour quand même… ». Puis, je me suis souvenu du physique dudit Chattam… Lien de cause à effet ? Idée de jeu pour patienter dans les files d’attentes pour le rencontrer en salon : calculer le ratio femmes / hommes dans la file, inversement proportionnel à la côte de popularité d’un Président de la République en fin de mandat.

Le physique n’explique pas tout. Les femmes ont, je pense, ce besoin de frissonner, de frémir pour le héros bodybuildé et amoché à la John Mac Lane (ou façon steak tartare), de se laisser guider par les rebondissements d’une enquête.

Normal donc que l’on retrouve des femmes chez les auteurs. Elles apportent un éclairage différent dans leurs livres, plus réfléchis à mon sens. Plus doux et plus centrés sur l’humain aussi. Quand on lit Sophie Loubière dans « A la mesure de nos silences », on se laisse gagner par une émotion qu’un homme aurait beaucoup de peine à générer. Karine Giebel fait partie de ces femmes que je lis avec plaisir. D’une plume terrifiante et oppressante pour « Juste une ombre », elle peut passer à quelque chose de plus doux pour « Satan était un ange ». Fossé générationnel, personnalités sociologiquement incompatibles, caractères et registres de valeurs opposés, imminence de la mort. Elle aborde pour ce dernier des sujets graves avec une poésie touchante.

A l’extrême, se trouve Ingrid Desjours. Une femme adorable, que j’ai connue sur le pilotage du polar collectif dont je parle plus haut. Et une découverte inédite comme auteur. Ses livres vont très loin dans l’horreur, qu’elle soit psychologique ou physique. Ils se savourent comme un bon film d’horreur à la sauce polar. Ou comme un épisode tordu d’Esprits Criminels où les scènes de crime ne sont pas censurées.

9- Pourquoi as-tu accepté de participer à ce Trophée ?

D’abord pour m’amuser. Une amie fan de polars m’en a parlé et m’a proposé de postuler. J’aime les défis en la matière et le concept m’a plu d’emblée. Je profite de l’occasion pour renouveler mon admiration pour les auteurs confirmés qui ont le courage de se mettre en danger pour ce Trophée. Pour le jeu, ensuite. Parce que c’est ce que l’écriture devrait rester : un jeu. Où se lancer en compétition avec d’autres passionnés vaut tous les best-sellers du monde. Et enfin, pour le fun. Moi, je n’ai rien à perdre… comme les autres non-édités. Chiche qu’on parvient à faire trembler les pros ?… (dans un bon esprit, bien entendu).

Une autre motivation est plus géographique : je vis maintenant à quelques encablures du lac d’Annecy. Ravi de participer en voisin.

LES QUESTIONS DE MADAME LOULOUTE

1- Vie professionnelle, vie de famille, salons et dédicaces, à l’écriture reste-t-il une place ?

Oh punaise qu’il en reste peu ! Entre un boulot passionnant mais chronophage (je suis responsable technique dans la gestion immobilière), les kilomètres que j’avale pour lui (environ 50 000 à l’année), un rôle de papa qui va arriver d’ici 3 semaines au moment où j’écris ces lignes (et pour la seconde fois, en plus !), autant dire que j’arrive à l’état de loque bien avancée le soir. Et que je suis tout juste bon à suivre les rebondissements d’une comédie américaine bien grasse (avec pas plus de 5 personnages, sinon c’est mort) ou l’Amour est dans le Pré. Quant à écrire, si l’envie me dévore encore et encore (c’est que le début, d’accord, d’accord), me manque l’énergie et les allumettes pour caler mes paupières.

2- A-t-on encore les idées claires, quand tous nos héros broient du noir ?

Pour y voir clair, ça dépend déjà si j’ai bien envoyé la facture EDF qui traine depuis des semaines sous ce #$@$! De clavier. S’ils nous doivent plus que la lumière, cela se fait à condition de leur avoir confié espèces sonnantes et trébuchantes. Cet obstacle passé, nous reste le courage de relever la barre de nos héros. En rouge et noir, j’exilerai ma peur, j’irai plus haut que ces montagnes de douleur, disait la grande Jeanne. Quand ils broient du noir, à nous de les aider à en sortir. Quitte à faire une intrusion momentanée dans d’autres littératures. Sharko, le flic à moitié dépressif de Franck Thilliez, ça ne lui ferait pas du bien un épisode chez Harlequin ? (qui a dit « dans un bouquin érotique » au fond ? Un peu de décence, tout de même). A réfléchir, tout ça…

3- La rentrée littéraire approche. Un livre, ça va, 560, où est-ce qu’on va ?

Déjà, je ne peux pas tous les lire, ou tous les acheter (surtout si j’en crois mon banquier). Au moins, me dis-je, c’est la garantie pour tous de trouver chaussure à son pied. Tous les secteurs sortent des livres. L’un d’eux, celui de la littérature pour ados, offre un large éventail de titres. Loin de moi de critiquer le contenu ou le supposé intérêt littéraire de ces bouquins. Ce que j’y vois d’essentiel est qu’ils lisent aussi. Et que ces livres sont la clé vers d’autres types de fictions plus tard. C’est difficile toutefois de s’y retrouver, parmi toutes ces sorties, c’est vrai.

4- Le dicton du jour : À la saint Grégoire, sort un livre de ton placard. Je t’écoute.

Allez, un au pif qui me tombe sous les yeux: « Flic, c’est pas du cinoche » de Marc Louboutin. Une série de témoignages sur la réalité du métier de flic, sur deux périodes (années 70-80 et actuelle), comparée à plusieurs poncifs de la fiction télé ou ciné. Un livre que je conseille justement quand on écrit, pour casser quelques idées reçues qui ont la dent dure. Et ne pas les réutiliser dans nos fictions. Au-delà de cela, il apporte un véritable intérêt pour comprendre ce métier difficile. Une fois lu, on ne les voit plus tout à fait de la même manière, ces hommes et ces femmes. Ayant travaillé plusieurs années durant dans des quartiers sensibles, j’étais déjà sensible à ce qu’ils traversaient sur le terrain.

5- Boire ou écrire, faut-il choisir ?

Clairement, oui ! J’ai essayé une fois (pour une dissert’ de philo) les deux en même temps et le résultat n’avait ni queue, ni tête. Ou alors, juste pour rédiger des pastiches ou des histoires très courtes pour sa page Facebook. Histoire de rigoler un peu. Sinon, faut être son propre Sam, pour conduire le clavier comme un chef. Parce que personne ne pourra guider l’histoire que tu as imaginée à ta place.

Une fois arrivé à bon port, par contre, c’est une autre histoire…

6- La littérature est le sel de la vie. Passe moi le poivre.

Le ciné. L’un marche bien avec l’autre et ils s’accompagnent régulièrement pour assaisonner nos vies.

7- Lire aide à vivre. Et écrire ?

Cela m’a souvent aidé pour faire un choix, comprendre un fait ou accepter une situation. Cela m’a toujours enrichi (je ne parle pas d’argent, hein ! Plutôt de connaissances nouvelles lors de périodes de documentation ou du bien-être que cela m’a apporté). Souvent, écrire m’aura aidé à supporter un quotidien professionnel difficile, au cœur des quartiers difficiles dont je parle plus haut. Imaginer des scénarios et des personnages au coucher aura amélioré mon sommeil, alors perturbé par la pression, les risques et les échéances courtes.

8- Une anecdote à nous narrer, sur un salon, lors d’une dédicace, d’une table ronde, un événement touchant, drôle, étrange… ?

Plein, bien sûr. Souvent comme visiteur. Mais les dédicaces les plus touchantes que l’on a pu me demander venaient de ma fille. L’une des demandes les plus perturbantes venait de mon Directeur Général, pour un polar collectif. C’est passé via des intermédiaires, et je dois dire que j’ai réfléchi à plusieurs fois avant d’écrire quoi que ce soit (et surtout, une certaine retenue m’a interdit d’écrire une ou deux âneries dont j’ai le secret). Venant de lui, c’était à la fois flatteur et dérangeant, comme si je ne souhaitais pas mélanger boulot et ce qui s’apparente pour moi à un loisir des plus privés. De toute façon, c’était mort : la chargée de comm’ avait fait un article sur le bouquin dans le journal interne qui avait suivi, provoquant une demande de dédicace de quelques collègues.

Nous te remercions d’avoir répondu à nos questions et d’être présent(e) avec nous, pour cette troisième édition du Trophée Anonym’us.

Trophée Anonym’us, Nouvelle 22/27 : EUX


vendredi 3 février 2017

Nouvelle anonyme N°22 – Eux



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Le mardi c’est le jour du Trophée anonym’us sur Collectif polar

Votre blog s’est associé avec cette fantastique initiative qui consiste à demander à des auteurs connus, reconnus ou amateurs d’écrire une nouvelle anonymement. Aussi, un jury de lecteurs, départagera et votera à l’aveugle ces 27 nouvelles en course. Effectivement il y a 27 compétiteurs cette année.

Pour en savoir plus sur le Trophée Anonymu’s c’est Ici

Allez place à la vingt-deuxième nouvelle

Plus que 5 à venir

Et oui  dans moins de 1 mois et demi, déjà, elles auront toutes été dévoilées

 smileys Forum


EUX

— MOI —

« La vie est une chienne ».

Combien de fois dans ma vie j’ai entendu cette phrase ? Toujours dite par des mecs qui ont le cul posé dans leur canapé acheté en soldes, emmitouflés dans leurs fringues de marques et qui te regardent comme si tu étais une tâche sur leurs chaussures cirées du matin. Qu’est-ce qu’ils en savent que la vie est une chienne, eux ? Chaque jour, ils se lèvent pour aller bosser et gagner leur croûte qu’ils dépenseront dans le dernier smartphone à la mode parce qu’il faut faire croire qu’on a plus de tunes que le voisin. Ils rentrent le soir, boivent une bière devant le match de foot pendant que leur femme torchent le cul de leur gosse qui les empêchera de dormir la nuit. Parce que ouais, un môme, ça braille. C’est comme ça, même si ce n’était pas écrit sur la notice. Et ils te disent que « la vie est une chienne. »

Ça me fait marrer. Je vis dans la rue depuis si longtemps que j’en ai lâché le compte. Si ça se trouve, je suis né dans un caniveau et je ne m’en rappelle même pas.

J’ai la gueule d’un vieux, des rides noires de crasse qui me courent sur la gueule comme un réseau routier sur une carte IGN.

Pourtant, j’ai pas vingt piges.

Moi aussi je devrais avoir le cul assis sur un simili cuir devant un écran acheté à crédit, une bière chaude et sans bulle dans les mains. Mais c’est sur du bitume que je suis assis. Parfois sur un banc, quand les mères de famille m’oublient un peu et arrêtent de hurler que je fais peur à leurs gosses. Si elles se voyaient quand elles gueulent, le visage rouge et les yeux exorbités, les veines du cou prêtes à exploser, c’est d’elles qu’elles auraient peur. En tout cas, moi, elles me fichent une trouille de tous les diables.

« La vie est une chienne ».

Tous ces bien-pensants qui parlent de toi quand ça les arrange, mais qui t’oublient dès qu’ils ont mis les pieds dans leurs confortables pantoufles, me font vomir. Je les regarde marcher devant moi, la tête haute, le pli du pantalon impeccable. Je les regarde, mais je ne les vois plus.

Je marche en regardant le sol pour ne pas croiser leurs regards, je me pose à l’écart pour ne pas les déranger et j’essaie d’être sourd à ce qu’ils disent quand ils passent devant moi.

Je suis un déchet, il paraît. Un parasite qui ne sert à rien dans cette société, si ce n’est à leur ponctionner encore du fric sur les impôts qu’ils paient en râlant.

Que je sois un môme tout juste sorti de l’adolescence ne leur fait ni chaud ni froid.

La seule chose qu’ils voient, c’est un pauvre type qui dort dehors parce qu’il n’a pas été capable de se tenir droit dans un entretien d’embauche. Trop fainéant pour trouver du boulot.

Ça aussi, ça me fait marrer.

Quand il y en a qui s’arrête pour me parler, c’est toujours sur ton condescendant. Comme si j’étais du bétail qui va tout droit à l’abattoir et qui ne le sait pas encore. On me dorlote, on me donne une affection feinte. Mais une fois qu’ils ont le dos tourné, c’est la même chose : ils t’oublient aussi sec, l’esprit tranquille d’avoir fait un geste envers un laisser pour compte.

Et toujours cette phrase : « la vie est une chienne ».

Je vais leur montrer ce que c’est qu’une vie de chienne.

— ELLE —

Le Campus est noir de monde en cette journée d’examen et elle, au milieu de tout ça, elle sourit. C’est une belle journée ensoleillée et chaude. Elle en a profité pour étrenner sa nouvelle robe, celle qui lui découvre ses longues jambes fuselées et qui a l’air d’affoler les garçons sur son passage.

« La vie est belle ».

Elle se répète chaque jour qu’elle a une chance formidable. La nature l’a gâtée, tant sur son physique que ses capacités intellectuelles. Elle est d’ailleurs la première de sa promo. Future médecin.

Demain, c’est les vacances. Elle partira certainement avec son amie Alex dans la résidence secondaire de son père, en bord de Méditerranée. Là-bas, elle pourra se reposer de cette année universitaire qui lui a mis les nerfs à rude épreuve, se baigner dans la piscine privée avant d’aller exhiber ses jolies formes sur la place. Peut-être qu’elle rencontrera un garçon.

Cette année, elle n’a pas eu une seconde pour flirter. Trop occupée à étudier, elle n’a pas passé un week-end ailleurs que le nez dans ses livres.

Mais ce n’est pas grave. Ça valait le coup.

«  La vie est belle ».

Elle marche vite dans le parc du campus. Sans vraiment savoir où elle va. Les épreuves sont finies, elle est seule au milieu de la foule à attendre ses amis qui ne tarderont pas à sortir eux aussi.

Elle décide de s’asseoir sur un banc et allume une cigarette. Un groupe de jeunes qu’elle ne connait pas s’installe à côté d’elle et ils engagent la conversation. Il y en a même un qui lui fait un clin d’oeil. Elle rougit. Et elle sourit aussi.

Dix minutes plus tard, ils ont convenu de se retrouver le soir même dans un bar. Ce sera plus sympa qu’un banc au milieu de la fac.

Dès qu’il a le dos tourné, elle sort son smartphone et envoie un message à son amie.

« La vie est belle ».

Elle active la fonction miroir de son téléphone et s’observe. Tout juste vingt ans, elle a encore la peau lisse et sans défaut d’une adolescente. Elle serait pleinement satisfaite de ce qu’elle voit si des petites cernes n’avaient pas décidé de gâcher le tableau.

Il va falloir qu’elle dorme un peu plus, pense-t-elle. Et qu’elle demande à ses parents de changer la literie. Son matelas commence à être fatigué et elle a envie d’un lit plus grand. Où elle pourra se mettre dans tous les sens sans avoir les jambes dans le vide. Elle a suffisamment de place dans sa chambre pour l’installer et avoir encore de quoi se retourner.

Et puis de toute façon, elle ne va pas tarder à déménager. Elle aura enfin son intimité, son chez-elle.

Au loin, elle voit son amie arriver.

« La vie est belle ».

— ELLE ET LUI—

Il marche droit devant lui, sans regarder personne. Il sait ce qu’il a à faire et réprime un sourire. Il ne faudrait pas que les gens croient qu’il est fou. Parce qu’il sait très bien que lorsqu’il sourit, ça lui donne une tête de psychopathe. Et il ne veut pas qu’on le voit. Qu’on le repère. Ni qu’on se souvienne de lui. Sa gueule de vieux et ses rides noires sont bien assez visibles comme cela, il ne veut pas en rajouter.

Il n’est qu’un fantôme et tient à le rester. La leçon sera encore plus grande.

Il avance à grands pas, se mêle à la foule des étudiants, mains dans les poches.

Il ne la voit pas venir face à lui et la percute de plein fouet.

La pochette qu’elle tient au creux des bras s’envole et laisse échapper les papiers qu’elle contient.

Il regarde la scène sans vraiment la voir, absent. « On dirait de gros flocons de neige », pense-t-il.

« C’est le bon moment ».

Sa main sort de sa poche. Son regard accroche celui de la fille qu’il vient de bousculer.

Des yeux couleurs lavande. Il n’a jamais vu ça. Et malgré lui, il sourit. L’étudiante aussi.

« Finalement, la vie est belle ».

C’est elle qui prend la première balle. Juste au milieu de ses deux yeux exceptionnels.

Elle bascule avec toujours ce sourire gêné aux lèvres.Sa jolie robe dévoile encore un peu plus ses longues jambes fuselées.

Lui qui n’avait jamais vu la cuisse d’une femme en dehors du papier glacé de magazines trouvés dans les poubelles, le voilà servi.

Elle tombe au ralenti, comme les feuilles de papier un peu plus tôt. Elle a tout juste le temps de penser qu’elle ne partira pas en vacances et que son rencard l’attendra ce soir. Mais qu’elle ne viendra pas.

« La vie est une chienne ».

Il ferme les yeux, veut garder ce regard lavande dans un coin de sa tête et tire dans la foule. Il n’entend pas les cris, il y est habitué. Il tire et c’est tout. Sans rien voir d’autres que ces deux yeux magnifiques.

Il a compté les balles. Elle a pris la première. Il la rejoindra dans 19…18…17…

« La vie a été belle ».

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