Girl, Edna O’Brien

Le livre : Girl de Edna O’Brien. Roman traduit de l’anglais (Irlande) par Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat. Paru le 5 septembre 2019 chez Sabine Wespieser éditeur. 21€. (250 p.) ; 19 x 14 cm. Réédité en poche le le 26 août 2020 chez Le Livre de Poche n° 35870. 7€40. (231 p.) ; 18 x 11 cm

4e de couv :

Girl. Le nouveau roman d’Edna O’Brien laisse pantois. S’inspirant de l’histoire des lycéennes enlevées par Boko Haram en 2014, l’auteure irlandaise se glisse dans la peau d’une adolescente nigériane. Depuis l’irruption d’hommes en armes dans l’enceinte de l’école, on vit avec elle, comme en apnée, le rapt, la traversée de la jungle en camion, l’arrivée dans le camp, les mauvais traitements, et son mariage forcé à un djihadiste – avec pour corollaires le désarroi, la faim, la solitude et la terreur.

Le plus difficile commence pourtant quand la protagoniste de ce monologue halluciné parvient à s’évader, avec l’enfant qu’elle a eue en captivité. Celle qui, à sa toute petite fille, fera un soir dans la forêt un aveu déchirant – « Je ne suis pas assez grande pour être ta mère » – finira bien, après des jours de marche, par retrouver les siens. Et comprendre que rien ne sera jamais plus comme avant : dans leur regard, elle est devenue une « femme du bush », coupable d’avoir souillé le sang de la communauté.

Girl bouleverse par son rythme et sa fureur à dire, à son extrême, le destin des femmes bafouées. Dans son obstination à s’en sortir et son inaltérable foi en la vie face à l’horreur, l’héroïne de ce roman magistral s’inscrit dans la lignée des figures féminines nourries par l’expérience de la jeune Edna O’Brien, mise au ban de son pays pour délit de liberté alors qu’elle avait à peine trente ans.

Soixante ans plus tard, celle qui est devenue l’un des plus grands écrivains de ce siècle nous offre un livre d’une sombre splendeur avec, malgré tout, au bout du tunnel, la tendresse et la beauté pour viatiques.

 

© Murdo MacLeod

L’auteur : Née en 1930 dans un petit village catholique en Irlande, Edna O’Brien grandit dans une ferme isolée entre une mère sévère et un père alcoolique. Après le pensionnat, elle part à Dublin pour suivre des études en pharmacie. En 1952 elle épouse, contre l’avis de sa mère, l’écrivain juif d’origine tchèque Ernest Gébler, et s’installe à Londres. Ses débuts littéraires datent de 1960, année de la parution du premier volet de la trilogie qui la rendit célèbre, The Country Girls Trilogy. Ses premiers livres, publiés en Angleterre, ont longtemps été interdits en Irlande, à cause de leur contenu explicite quant à la sexualité. Bientôt divorcée, Edna O’Brien élève seule ses deux fils, menant une vie libre et brillante, entre l’Angleterre et les États-Unis.

Ses romans et nouvelles tournent autour des sentiments des femmes, prises dans le carcan de leur éducation stricte, et de leurs relations souvent frustrées avec les hommes ; la politique, l’histoire et l’amour y occupent une place prépondérante, et tous remettent en cause l’ordre moral de l’Irlande catholique et nationaliste.
 Elle est également l’auteur de pièces de théâtre, notamment Virginia : The Life of Virginia Woolf (Mariner Books, 1985), de biographies – en particulier de James Joyce et de Lord Byron –, et de scénarios.
Edna O’Brien vit à Londres. Publiée dans le monde entier, son oeuvre lui a valu en 2018 le prix PEN America/Nabokov. Girl est  paru simultanément en France et dans son édition originale en anglais.

 

Extraits :
« J’étais une fille autrefois, c’est fini. Je pue. . Couverte de croûtes de sang, mon pagne en lambeaux. Mes entrailles, un bourbier. Emmenée en trombe à travers cette forêt que j’ai vue, cette première nuit d’effroi, quand mes amies et moi avons été arrachées à l’école.
Le pan pan soudain des coups de feu dans notre dortoir, et les hommes au visage couvert, regard furieux, disant qu’ils sont les soldats venus nous protéger, qu’il y a une insurrection en ville. Nous avons peur, mais nous les croyons. Des filles hébétées sortent du lit, d’autres arrivent de la véranda où elles dormaient parce que c’était une nuit chaude et moite.
Sitôt entendu Allahu akbar, Allahu akbar, nous avons su.
Ils avaient volé les uniformes de nos soldats pour passer la sécurité. Ils nous ont bombardées de questions ¢ Où est l’école des garçons, Où garde-t-on le ciment, Où sont les dépôts. Quand on a dit qu’on ne savait pas, ils sont devenus fous. Puis d’autres ont débarqué, ils n’arrivaient à trouver ni pièces détachées ni essence dans les appentis et le ton est monté.
Pas question pour eux de retourner les mains vides, sans quoi leur commandant serait furieux. Puis, au milieu des cris, l’un d’eux a dit dans un large sourire, « les filles, ça le fera », et nous avons entendu l’ordre d’aller chercher d’autres camions.  »

 

« En cet instant d’espoir et de bonheur sans mélange, il m’a semblé que ces rayons inondaient les hôtes les plus noirs du pays lui-même »

 

Le post-it de Ge

Girl, Edna O’Brien

Immense coup de cœur pour ce roman que je découvre bien trop tardivement.
Une adolescente a été enlevée par Boko Haram. A son arrivée dans le camp, elle est contrainte de revêtir le hijab et connaît la faim, la terreur et la perte de repères. Après son évasion avec l’enfant qu’elle a eu de l’un de ses bourreaux, elle peut enfin rentrer chez elle. Mais là-bas, elle affronte sa propre famille parce qu’elle a introduit dans la descendance du sang souillé par l’ennemi.
Un roman poignant mais sans misérabiliste ou condescendance. Edna O’Brien nous entraine dans cette Afrique vivante, grouillante et contemporaine. Une Afrique violente aussi, frénétique et farouche.
On vit avec sa jeune héroïne toutes les émotions ressenties. Maryam est toutes ses femmes que l’on oppresse, que l’on humilie que l’on bafoue dans le monde. Toutes ses violences qu’elle subit de ses agresseurs, mais aussi de ses proches qui deviennent à leur tour ses bourreaux. Elle est, à leurs yeux, une victime coupable de ce qui lui arrive.
C’est terrible ça fait mal, ça révolte, mais Maryam est aussi porteuse d’espoir. Un espoir de rédemption, celui de la résilience peut-être…
Et derrière la magnifique écriture de Edna O’Brian, on espère aussi avec et pour toutes les Maryam du monde. Car malheureusement toute cette fureur déchainée, toute ces véhémences à son égard ne sont pas prêtes de s’arrêter. Et comme Maryam trop nombreuse sont les femmes et les jeunes filles qui peuvent dire ces mots de notre héroïne : « J’étais une fille autrefois, c’est fini. Je pue. »
Je vous le disais, ce livre et un cri du cœur, un cri d’alarme, un immense coup de cœur mais aussi un putain d’uppercut

 

Autres extraits :
« Des jours que je n’ai aperçu le moindre être humain, et quand j’en verrai un, j’ai peur que ce soit pour nous traîner vers la fin la plus sanglante »
 » Je suis incapable de prier dans ma vieille langue, car ils nous ont bombardées de leurs prières, leurs édits, leur idéologie, leur haine, leur sainteté. »
« Nous nous enfonçons dans l’épaisseur de la jungle, toutes sortes d’arbres entremêlés, nous enfermant dans leur abominable étreinte. La nature a perdu la boule ici. Le terrain en dessous est si accidenté que même les motards qui nous escortent pour nous empêcher de nous échapper ne cessent de faire des embardées vers les remblais. « Sautons », me dit Rebeka, mais j’hésite. « Mieux vaut mourir qu’être entre leurs mains. » Elle n’a cessé de prier Dieu depuis que nous avons quitté l’école, et Dieu lui a dit que ces hommes sont mauvais, que nous devons fuir. Les secondes ont passé, et je le vois encore comme dans un mirage, cet écart entre les deux camions, Rebeka qui saisit une branche en surplomb, se balance puis saute. Je me dis, elle est quelque part sur le sol, morte, ou peut-être pas morte. J’ai manqué de cran, et par-dessus le marché un des chefs braille : « Si l’une de vous saute, elle sera abattue. » Ils ont dû croire qu’elle était morte. »
« Parfois je me réveille dans un rêve, les paupières humides, le rêve d’une personne que j’ai dû connaître ou même aimer. Mais ce n’est l’heure ni des souvenirs ni de l’apitoiement. « 

6 réflexions sur “Girl, Edna O’Brien

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