Témoin des morts, Elisabeth Herrmann

le livre : Témoin des morts de Elisabeth Herrmann. traduit de l’allemand par Jörg Stickan et Sacha ZilberfarbParu le 9 juin 2016 chez Pocket.  8€20.  (508 p.) ; 18 x 11 cm

4e de couv :

Après l’horreur, le grand ménage… À Berlin, Judith Kepler est technicienne de surface, spécialisée ès scènes de crime. Rien ne saurait plus émouvoir cette dure à cuire, indifférente à tout et à tous. Rien sauf son passé, qui lui explose au visage chez l’une de ses clientes assassinées, sous la forme d’un dossier d’admission à l’orphelinat de Sassnitz, ex-RDA. Son dossier. Judith plonge alors dans son histoire personnelle, une histoire intimement liée à celle de son pays, entre mauvaises consciences et fantômes de la Stasi – pays qui n’en finit pas lui-même de vouloir effacer ses crimes…

 

 

L’auteur : Elisabeth Herrmann est née en 1959 et  vit à Berlin. Elle est journaliste pour la télévision et auteure de romans policiers à succès. Témoin des morts est son premier ouvrage à paraître en France.

 

 

 

 

 

 

 

Extraits :
 » Judith fit un signe de tête comme on fait rentrer les chiens par temps de pluie. Kevin la suivit au petit trot.
Ils montèrent l’escalier. Le couloir était encombré de poussettes, de chaussures et d’autres bric-à-brac. Chaque étage les éloignait un peu plus du bruit de la rue pour les rapprocher de l’oubli. Tout en haut, il ne restait plus que deux portes, dont l’une était ouverte. Malgré le menthol, Judith sentit l’odeur douceâtre, annonciatrice du parfum lourd de la mort. Six semaines, avait dit l’homme. L’odeur pestilentielle avait fini par alerter les voisins. »

 

« Judith caressait les joues de l’éducatrice, les larmes ruisselaient sur ses joues, mais elle ne les séchait pas, ne clignait pas des yeux, elle n’avait pas le temps pour ça, il fallait à tout prix faire parler la vielle femme.
– Martha! Martha, j’ai été…
De nouveau cette envie de pleurer toutes les larmes de son corps. La cave, les coups, et cette promesse que cette femme lui avait faites, même si c’était un mensonge. Un cri cherchait à s’extraire mais il reste bloqué dans sa gorge, l’empêchant de respirer….– J’ai toujours était sage, Martha. Toujours. Mais ma mère n’est jamais revenue. Est-ce qu’elle… que lui est-il arrivé?
– Tu dois t’en aller, chuchota la vielle femme. Personne n’a réagi. Personne ne t’a aidée. Alors je t’ai supprimée de ta propre tête, jusqu’à ce que ton nouveau nom et ta nouvelle vie s’y soient bien incrustés. J’ai dû t’effacer de ta propre mémoire pour te protéger. Tout effacer.
Effacer.
Judith leva la tête. Elle entendit des pas dans le couloir, mais ce n’étaient pas les semelles feutrées de l’infirmière. Les yeux de Martha Jonas s’écarquillèrent. Une peur panique tordit soudain ses traits.
-Trop tard, dit-elle. Trop tard. C’est toi qu’ils viennent chercher maintenant. »

 

Le cadrage noir de Jeanne : 

La Critique  Témoin des morts  de Elisabeth Herrmann par Jeanne Faivre d’Arcier

Judith est une (jeune) femme de ménage obsessionnelle et perfectionniste. Son job, hyper spécialisé, consiste à nettoyer les scènes de crime après le passage de la police. Elle travaille très vite, sous une forte pression, car les propriétaires et gestionnaires des logements où les cadavres ont été retrouvés attendent avec impatience de pouvoir les refourguer à de nouveaux locataires.

 Judith excelle dans son boulot, qu’elle apprécie parce qu’il lui vaut la reconnaissance de son employeur, un marlou cynique et rangé des voitures qui la traite avec une brutalité bougonne et affectueuse et lui sauvera la mise quand elle sera dans la mouise. Les passages du roman où Judith explique à un stagiaire, un ancien taulard en liberté conditionnelle, comment faire disparaître les traces de sang, d’huile, de merde, d’urine ou autre avec tel ou tel mélange chimique de sa composition  afin qu’elles soient indétectables, même à la blue star, sont hallucinants ; ils doivent passionner tous les futurs criminels qui rêvent de se débarrasser de leur conjoint ou de leur belle-mère.

Je plaisante… Un jour où elle achève de récurer un studio minable, Judith reçoit d’un postier qui la prend pour la destinataire décédée une lettre recommandée qui porte… son nom et son prénom.

L’effet de stupeur passée, Judith qui a été élevée à la schlague dans un orphelinat de l’ex Allemagne de l’Est   où échouaient les enfants des opposants au régime liquidés par la Stasi, retourne sur les lieux de son enfance maudite. Sassnitz, où elle a vécu entre quatre et seize ans, est une ville industrielle de la côte Baltique située à deux heures de bateau de la Suède, ville par laquelle transitaient pendant la guerre froide migrants, espions de l’Est et de l’Ouest, Allemands fuyant le régime, trafiquants et prostituées. Sassnitz, ruinée par l’effondrement de la RDA, n’est plus qu’une gigantesque carcasse de rouille à l’air libre mais en circulant entre ses immeubles éventrés, Judith va retrouver les fantômes de son passé et comprendre qu’elle n’est pas celle qu’elle croyait. D’ailleurs l’ancienne junkie revêche et bourrée de tocs des premiers chapitres se révèle être, au fil des pages, une femme d’une beauté renversante dont elle n’a pas conscience et d’un courage frisant l’obstination face au danger et à la mort.

Ce livre est à la fois un formidable document sur la RDA des années soixante-dix et un roman d’espionnage où les agents doubles se croisent et se recroisent. On y découvre que nombre d’espions de la Stasi travaillaient pour l’ex RFA et les Etats-Unis et que ceux qui détiennent de nos jours les noms des traîtres  disparaissent bizarrement quand ils tentent de vendre leurs secrets au plus offrant : il y a des affaires d’Etat qu’il n’est pas bon de déterrer, même trente ans après la chute du Mur de Berlin…

Enfin « Témoin des morts » est un thriller habilement mené qui met en scène le contraste saisissant entre la morosité des banlieues berlinoises, d’une part et, de l’autre, l’opulence des lieux de pouvoir réservés aux inclus : hôtels de luxe, chaînes de télévision, restaurants branchés, bars chics, duplex haut de gamme avec terrasses donnant sur des parcs magnifiques…

 

autre extrait :
Le récepteur, un petit transistor VEB Ilmenau, était dissimulé derrière une pile de draps soigneusement repassés et numérotés. Martha tâtonna à la hâte pour trouver le câble de l’antenne. Le temps lui filait entre les doigts.
Un bref instant, la voix profonde et sonore de Barry monopolisa les ondes. Martha tira le câble en direction de la fenêtre et le bulletin de météo marine reconquit la fréquence. Une voix monotone annonçait en boucle les différentes forces de vent sur les côtes de la mer du Nord. Quelques secondes plus tard, le programme jeunesse est-allemand DT 64 s’insinua sur les ondes puis s’étala sans vergogne : Survivre à sept années noires, sept fois tu seras cendre… Plus rien. Disparu. Folle de rage, Martha était à deux doigts de se jeter sur l’appareil pour l’arracher à l’armoire et le balancer contre le mur.

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