Avis d’Expert saison 2 : Affaire n° 6 : Casque d’or et les Apaches.

Avis d’Expert saison 2 : Affaire n° 6 : Casque d’or et les Apaches.

Une nouvelle fois Cathie notre Expert en chef nous fait revivre une grande affaire criminelle à travers un bel article dont elle a le secret.

Aujourd’hui elle nous entraîne dans le Paris du début du siècle dernier. Entre les 20e et 11e arrondissement. Et nous conte l’histoire d’Amélie Elie qui deviendra l’héroïne romantique que l’on connait aujourd’hui sous le nom de Casque d’Or


Affaire n° 6 : Casque d’or et les Apaches.

   Acte 1 : Développement de la presse populaire :

 

  Le développement de la presse populaire à la fin du 19 ème siècle, entre 1880 et 1914, le tirage des journaux parisiens passe de 2 à 5 millions d’exemplaires, met le crime à la une. En effet, les grands quotidiens tels que Le Petit Parisien, Le Matin ou Le Petit Journal mènent de véritables campagnes sécuritaires dont l’ampleur est capable d’influencer les politiques pénales, ce qui est le cas au début des années 1880 lors des débats sur la relégation des récidivistes. C’est également le cas à la Belle-Epoque lorsqu’ils dénoncent l’impuissance des autorités face aux agissements des jeunes délinquants, stigmatisés sous le nom d’ »Apaches ».

 

   Acte 2 : Qui est Casque d’or ?

 

  Amélie Elie, surnommée « Casque d’or » en raison de son abondante crinière blonde, née à Orléans en 1878, est âgée de deux ans lorsque ses parents s’installent dans un garni de l’impasse des Trois-Soeurs, qui donne sur la rue Popincourt. A 13 ans, elle se met en ménage avec un ouvrier serrurier à peine plus âgé qu’elle, surnommé « le Matelot » en raison de la vareuse de marin qu’il porte. Recherchée par son père, elle est envoyée à deux reprises en maison de correction. Une fois sortie, elle vit quelques temps chez Hélène de La Courtille, maquerelle qui l’initie au métier de prostituée.

  C’est à La Pomme au Lard, un des cabarets que les deux femmes fréquentent situé rue de la Roquette, qu’Amélie fait la connaissance de Bouchon, son premier souteneur. Pendant quelques années, elle subvient aux besoins du ménage et aux dépenses de son « maque » en arpentant les trottoirs du boulevard de Charonne. Finalement, décidée à ne plus endurer la violence du jeune homme, elle le quitte.

   Acte 3 : Manda.

 

  En 1898, alors qu’elle danse la java dans un bal musette, elle rencontre Marius Pleigneur, ouvrier polisseur. Entre les deux jeunes gens, c’est le coup de foudre réciproque. Mais le maigre salaire de l’ouvrier ne peut satisfaire les caprices de la belle Amélie. Marius, surnommé « Manda » ou « l’homme », habile au couteau, abandonne sa vie honnête et besogneuse pour se faire souteneur, d’Amélie bien sûr, et de quelques autres prostituées. Rapidement, il devient le chef redouté de la bande des Orteaux, décourageant toute tentative de Bouchon pour « récupérer » Amélie. S’enquivent quelques années heureuses, pendant lesquelles Casque d’or, Manda et leur bande mènent leurs petites affaires sans rencontrer ni résistance du milieu, ni problèmes avec la police.

   Acte 4 : Guerre des gangs.

   Mais un jour, la bande des Orteaux se retrouve en compagnie de la bande des Popincourt dont le chef Leca, dit « le Corse », un ancien des bataillons d’Afrique et une des terreurs du quartier, séduit immédiatement Amélie. La jeune femme, lassée des innombrables infidélités de Manda, tombe passionnément amoureuse de lui et finit par le convaincre de la prendre pour maîtresse, malgré la réticence du jeune homme, car prendre la femme d’un autre chef de gang constitue une infraction intolérable aux règles du milieu. S’ensuit une guerre opposant les deux bandes, guerre qui, selon le code du milieu, aurait du rester secrète

  Le 30 décembre 1901, Leca, qui descend la rue Popincourt au bras de Casque d’Or, reçoit un premier coup de poignard. Trois jours plus tard, le 2 janvier 1902, on tire au revolver sur les fenêtres de leur domicile, rue Godefroy-Cavaignac. Le 5, rue d’Avron, Leca est à nouveau blessé lors d’une rixe où les protagonistes sortent couteaux, hachettes et revolvers. Le lendemain, Manda défie Leca devant chez lui et fait même enlever un de ses compagnons qu’il menace de tuer. A nouveau blessé, Leca est conduit à l’hôpital Tenon afin d’extraire les deux balles qu’il a reçues.

  Le 6 janvier 1902, pourtant, un témoin demande à voir le commissaire Deslandes, de la brigade criminelle, auquel il raconte qu’il vient de découvrir, dans la rue des Haies, un véritable arsenal -deux revolvers de gros calibre, un couteau à cran d’arrêt, une hache, un poignard et de nombreuses douilles- attestant qu’un combat a récemment eu lieu dans la ruelle. Sachant que Dominique Leca, truand notoire, vient d’être admis à l’hôpital avec deux balles dans le corps, le commissaire rend visite au blessé couché sur son lit de douleur . Cependant, il n’obtient de lui aucun renseignement car, dans le milieu des Apaches, on ne « balance » pas ses ennemis.

  Malgré ses graves blessures, Leca, dès que le commissaire a quitté sa chambre, fait venir sa maîtresse ainsi que certains membres de sa bande afin de le faire sortir au plus vite de l’hôpital. Mais à peine est-il installé dans le fiacre qui doit le ramener chez lui qu’un homme bondit sur le marchepied et lui porte deux coups de couteau dans la poitrine. De retour à l’hôpital de Tenon, Leca, délirant de fièvre, finit par donner au commissaire Deslandes le nom de son agresseur qui n’est autre que le fameux Manda.

  La police, désormais au courant de tous les détails de cette guerre sanglante, comprend qu’elle doit arrêter Manda de toute urgence, car, d’une part, celui-ci a juré de tuer Casque d’or afin de venger l’affront de sa trahison, d’autre part les membres de la bande adverse sont en train d’organiser une expédition punitive pour venger les blessures infligées à leur chef. L’affaire est rondement menée et Manda est arrêté le mois suivant en Belgique. Néanmoins, ces règlements de compte sanglants alimentent la « chronique apache » des journaux.

   Acte 5 : Les Apaches.

 

  « Ce sont là des mœurs d’Apaches, du Far West, indignes de notre civilisation. Pendant une demi-heure, en plein après-midi, deux bandes rivales se sont battues pour une fille des fortifs, une blonde au haut chignon, coiffée à la chien ! » s’indigne Le Petit Journal. L’usage du nom de la tribu indienne, apparu en 1900 pour qualifier «les sauvages » de Belleville, vient tout naturellement sous la plume des journalistes à cette époque où les Indiens d’Amérique sont à la mode. Derniers résistants de la conquête de l’ouest, les Apaches ont gagné une réputation de rebut de la civilisation : lâches, cruels, sournois, ils sont comparés à des bêtes féroces dans le discours des ethnologues comme dans les tournées du Wild West Show de Buffalo Bill, qui parcourt le monde entier.

  Dès 1888, dans Les Peaux-Rouges de Paris, Gustave Aimard avait transposé l’action de ces guerriers farouches et insoumis dans les bas-fonds de la capitale. Depuis l’épisode « Casque d’or », le terme s’était généralisé . La presse parisienne ouvre alors une chronique intitulée «Paris apache » regroupant dès lors tous les récits de crimes. Chaque ville, hormis Marseille   où les malfrats conservent leur appellation de « nervis », a ses « Apaches ». Du duel pour l’honneur entre bandes rivales, on est passé à la dénonciation de toute la criminalité urbaine.

 

   Acte 6 : Jeunesse rebelle et criminalité.

  Ces représentations témoignent de l’anxiété des élites face à une jeunesse « rebelle » que la société peine à encadrer. En effet, magistrats et criminologues sont effrayés par la croissance de la criminalité juvénile, en particulier des 16-21 ans, qui forment l’avant-garde de l’ « armée du crime ». De plus en plus nombreux sur les bancs du tribunal, ces jeunes sont, dit-on, de plus en plus violents. Bien sûr, on sait que les bagarres entre compagnons et apprentis d’un même métier ou entre bandes de quartiers ont toujours existé, mais la nouveauté, symbolisée par le terme « Apache », réside dans l’usage débridé de la violence. En 1890, dressant le portrait de jeunes criminels parisiens, Henri Joly souligne « leur disposition permanente à commettre un meurtre pour un mot, une fantaisie, une gageure, à plus forte raison pour un vol.

  Alors que la scolarisation rendue obligatoire a considérablement réduit la délinquance des enfants, on s’interroge beaucoup sur les raisons de cette dérive. Pour ce faire, on analyse les « carrières » délinquantes. Si l’on rappelle toujours les dangers de la rue, surtout pour les plus jeunes qui y font l’apprentissage du chapardage, on insiste plutôt sur la défaillance des familles, en accusant indifféremment les divorces, le concubinage, les naissances illégitimes. Habitués à voir défiler des jeunes dépenaillés et à constater la précarité et l’insalubrité des logements, les magistrats et les policiers mettent plutôt en cause la misère qui accablent les basses couches de la société. Certains ouvriers, absorbés par de longues journées de travail, contraints à d’incessants déplacements, laissent leurs enfants sans surveillance pendant la journée. Pour certains, là réside une des sources de l’indiscipline.

  Le déclin de l’apprentissage et de la transmission familiale des métiers renforce les réticences des jeunes à se plier à la discipline des ateliers et des usines. Pour une partie de la jeunesse populaire, les Apaches sont perçus avec sympathie, surtout lorsqu’ils s’attaquent aux bourgeois et aux policiers.

  Acte 7 : Le procès.

 

  Manda est jugé le 31 mai 1902 devant la cour d’assises de la Seine, procès qui attire la foule des grands jours au Palais de Justice. Leca, appelé à la barre, nie avoir été blessé par Manta, renouant avec la loi du milieu qui veut que jamais on ne dénonce un ennemi. Quant à Casque d’or, vêtue d’une robe verte mettant en valeur sa luxuriante chevelure blond-roux, elle nie également et accuse les journalistes d’avoir monté cette histoire de toutes pièces, ce qui n’empêche pas les jurés de condamner le prévenu à la plus lourde peine possible : les travaux forcés à perpétuité.

  Le 21 octobre suivant, c’est au tour de Leca d’être jugé devant la même cour d’assises. Mais, entre temps, la tension est retombée et le procès du chef de la bande de Popincourt est beaucoup moins médiatisé. Amélie n’est même pas appelée à témoigner. Quant à son amant, condamné à huit ans de travaux forcés, il retrouvera, quelques semaines plus tard à Cayenne, son ancien rival Manda qui retrouvant la conduite de l’honnête ouvrier qu’il a été jadis, sera libéré pour bonne conduite.

   Acte 8 : Casque d’or, héroïne romantique.

 

  Casque d’or, laissée en liberté pendant les deux procès, devient l’idole romantique de tous les Parisiens. Les hommes de la bonne société se disputent le privilège de partager son lit, faveur qu’Amélie leur consent contre une jolie somme. Quant aux femmes du monde, elles se font teindre les cheveux « à la Casque d’or ». Dès l’été 1902, l’ancienne fille des rues publie ses mémoires dans la revue Fin de siècle. Elle se fait également photographier dans des tenues suggestives pour une série de cartes postales.

  En mars 1902, le peintre Depré exécute son portrait qui sera exposé au Salon tandis que la jeune femme se prépare à monter sur scène, aux Bouffes-du-Nord, dans une revue intitulée Casque d’or et les Apaches. Le préfet de police Lépine, indigné d’une telle publicité qu’il juge immorale, fait décrocher le tableau et interdire la représentation des Bouffes-du-Nord.

Pourtant, petit à petit, la jeune femme tombe dans l’oubli. Pendant un temps, elle sera dompteuse de lions dans un cirque, puis chanteuse dans un café-concert, où un ancien lieutenant de Manda l’agressera au couteau, heureusement sans gravité. Finalement, en 1917, à l’âge de 39 ans, elle se marie avec un ouvrier et devient une ménagère anonyme. Elle meurt en 1933.

  Malgré tout, le tournage du film « Casque d’or » par Jean Becker, un demi-siècle plus tard, avec Simone Signoret dans le rôle titre, démontre que l’affaire avait laissé un certain souvenir dans l’esprit des Parisiens.

 

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