Papote d’auteur : L’interrogatoire de Sébastien Vidal par Oph.

Papote d’auteur. 

Aujourd’hui c’est Oph qui soumet à la question

Sébastien Vidal, notre auteur du jour 

Monsieur Vidal, prends place, tu as refusé en ton âme et conscience la présence de ton avocat pour cette interview, mais je te mets en garde, je ne te ferai aucun cadeau 😉

Tout d’abord, peux-tu nous dire qui tu es (nom, âge, profession, cursus et passions)?

S.V : Je m’appelle Sébastien Vidal (et ce depuis ma naissance, ça commence à faire). J’ai 46 ans. Je suis corrézien depuis toujours et donc limousin par extension. Ma profession actuelle est celle de romancier. Mon cursus est assez atypique. J’ai débuté comme « pâtissier chocolatier confiseur glacier » (c’est le titre complet du diplôme). Ensuite j’ai effectué mon service militaire dans la gendarmerie, c’est là que j’ai mal tourné. J’ai passé le concours et j’y suis resté 25 ans. 25 ans que je ne regrette pas, ce fut une grande aventure, surtout humaine.
Mes passions sont dans le désordre, le sport en général (et en particulier le rugby et dans une moindre mesure le basket), la lecture et l’écriture. Je ne peux pas ne pas mentionner le cinéma. Je parle là d’activités, car sinon, ma première passion c’est ma famille.

Oph: Mal tourné, mal tourné… Quoique, si tu avais choisi la police à la place de la Gendarmerie je n’aurais pas accepté cette remarque 😉

Les références musicales, nombreuses dans Carajuru, me laissent penser que tu as un côté rockeur, info ou intox ?

S.V : Nous avons peut-être tous un côté rockeur. Si tu veux parler de la caricature « banane blouson noir » je dirais non. Mais j’ai une appétence avérée pour ce genre, mais c’est difficile de définir vraiment ce qui est du rock et ce qui n’en est pas. Je me souviens d’un « master class » de Jean-Jacques Goldman dans lequel il disait à ce sujet que si Elvis Presley revenait, ou Chuck Berry, et qu’on leur dise que les Forbans, d’après les pseudos spécialistes d’aujourd’hui, c’est de la variété et que Etienne Daho c’est du rock, il faudrait peut-être les convaincre. Tout cela pour dire que j’aime un peu de tout et que c’est difficile à classer. Le terme Rock, c’est devenu un « générique » dans lequel on fourre pas mal de chose. J’écoute beaucoup de variété, un peu de jazz, du Blues, de plus en plus de Blues. Le Blues est une des rares musiques nées dans le sillon de l’Histoire d’un peuple.

Mais pour résumer, ce que l’on trouve dans mes polars est ce que j’écoute. Ce que j’écoute est ce qui me bouleverse. Ça peut être Francis Cabrel avec « Le temps s’en allait » ou « Mademoiselle l’aventure », « Les chevaliers Cathares », ça peut être souvent Jean-Jacques Goldman (Né en 17, Fermer les yeux, Veiller tard, je voudrais vous revoir), ça peut être Léo Ferré avec « L’enfance » ou Jean Ferrat « La montagne ». Ça peut être Edith Piaf qui chante « l’hymne à l’amour » (cette chanson me fait pleurer à chaque fois) ou quand j’écoute Maurane et Céline Dion qui chantent « Mon autre ». Ça peut être aussi Michel Delpech avec des titres sublimes comme « J’étais un ange » ou « Le roi de rien », ou bien Dire Straits avec « Brothers in arms » ou Springsteen avec « The ghost of Tom Joad » « Bobby Jean » ou encore « Thunder road ». Il y a Renaud et son « Mistral gagnant », Barbara et son « Aigle noir », Jamie Cullum avec « Gran torino », il y en a tant. En fait il n’y a pas trop de trucs récents ou actuels. Liste non exhaustive bien évidemment. Mais je n’ai pas répondu à la question. Je ne crois pas avoir un côté rockeur, sauf si ça veut dire indépendant et indocile.

Oph: Effectivement pour moi « rockeur » est également synonyme d’indépendance, mais je te rejoins sur le fait qu’il est aujourd’hui difficile de définir exactement le terme eu égard à la diversification du mouvement initial.

Je te découvre avec Carajuru, qui d’après les informations du Collectif Polar, est ton second roman noir. Que faisais tu avant de te lancer dans ce style littéraire ?

S.V : Mon premier roman, sorti en 2011, étais un diptyque qui se déroulait sous l’Occupation dans le milieu de la Résistance, déjà en Corrèze. Ensuite j’ai publié un roman que l’on va s’empresser de qualifier de « classique » qui parlait d’une grosse histoire d’amitié entre deux joueurs de rugby, un ancien et un débutant, une histoire initiatique. En 2015, j’ai écrit mon premier polar, Woorara, celui-ci est sorti en janvier 2017.

Oph: Tes écrits précédents me donnent envie, il va falloir que je me penche dessus et que je me procure « un ballon sur le cœur » et le diptyque « Les fantômes rebelles » et « les clandestins de la liberté »

Quel a été le déclic pour te lancer dans le polar ?

S.V : Le déclic arriva sous l’apparence d’un ami. Cet ami, Christian Laîné (qui est un excellent auteur), me demandait souvent pourquoi, avec mon vécu, je n’écrivais pas de polars. Je lui ai répondu que j’en lisais beaucoup et que cela me semblait tellement difficile, complexe, que je ne me sentais pas capable de faire ça.

Mais en posant cette question il avait semé une graine ; une graine qui a germé et poussé. J’ai commencé, plus pour voir ce que ça allait donner que par conviction, et là ! ça été la révélation. Durant l’écriture de Woorara je me suis régalé comme jamais. Je me suis rendu compte du potentiel de ce genre-là pour raconter mes histoires et parler d’une société, des gens invisibles, de ce qui me tenait à cœur. Le coup de foudre. Merci Christian !

Oph :Tu connais bien la gendarmerie nationale de part ton parcours, mais aussi les mécanismes judiciaires, qui sont souvent flous pour les profanes, d’où te viennent ces connaissances, famille, amis, recherches personnelles ?

S.V : Mes connaissances viennent de mon vécu, 25 ans de gendarmerie ça procure énormément de matière. Il y a une grande dichotomie dans l’exercice du métier de gendarme ou de flic. Tu entres avec un désir de justice et d’aide à autrui et tu te retrouves parfois à générer de l’injustice à cause du système qui est complètement à bout de souffle et sans queue ni tête.

Tu es constamment sur la corde raide, à la limite, parce que tu travailles avec de l’humain et que tu es dans l’urgence permanente, dans ces moments-là, tu peux très vite te retrouver à faire le mal alors que tu venais pour faire le bien. Tu peux déraper, tout le monde à ses limites.

Pour le côté « justice », mon épouse qui travaille dans ce secteur me conseille et m’est très précieuse. Je crois que si je n’avais pas ces atouts-là dans ma manche, cela aurait été beaucoup compliqué pour moi. J’aurais dû énormément me documenter. Parce que j’ai un problème avec la réalité.

Dans mon fonctionnement mental, il faut que ça soit crédible, que ça fonctionne par ce biais-là. Ça doit coller au plus près de la réalité. Chez moi c’est presque une pathologie. C’est pour cette raison que les films d’action m’emmerdent souvent. Les « Mission impossible », les « James Bond », tous ces trucs improbables, à chaque scène impossible dans la vraie vie ça m’éjecte du film, et je ne peux plus y rentrer. Ou alors il faut que ce soit dit dès le départ : attention, on est dans le Fantastique ou la SF, là pas de problème.

Pour revenir à ce que je disais au début de ma réponse, mon ancien métier a été d’une grande aide, peut-être un déclencheur à retardement. Les flics, les gendarmes, nous sommes les éboueurs de la société, on vide les poubelles du mal. On se prend la misère sociale en pleine gueule. Même très costaud dans ta tronche, tu ne peux pas faire glisser tout cela sur ta peau comme des gouttes de pluie sur un imper. Ça te pénètre, jusqu’au tégument, et une fois dedans, ça te ronge parce que tu te sens inutile, finalement.

J’ai arrêté ce métier pour plein de bonnes raisons ; parce que j’en avais fait le tour, parce que je ne supportais plus certains supérieurs, jamais les mêmes mais tous identiques dans leur carriérisme. Ces poltrons qui ont peur de leur ombre, Ah ! la sempiternelle et si précieuse carrière ! Ces gens qui te pourrissent la vie, par leur bêtise, leur mesquinerie, leur incompétence, leur arrogance. Les plus nocifs peuvent collectionner tous ces défauts. Ceux qui privilégient toujours leur intérêt de carrière au détriment de l’intérêt général.

Attention, j’en ai croisé des bons, assez régulièrement. Mais j’ai trop souvent vu des camarades de terrain, de bonne volonté, opprimés ou empêchés de faire leur travail, ou méprisés par des types au-dessus d’eux qui étaient entrés dans l’institution parce qu’ils avaient vu de la lumière, des gestionnaires à la petite semaine mais certainement pas des gendarmes. Ils auraient aussi bien pu être cadre dans une entreprise X ou Y, ou inspecteur des impôts, ou n’importe quel rouage de l’administration.

Je vois que tu souris, j’imagine que tu en a croisé avec ce profil. Ce qui pourrit tout cela c’est l’avancement, la fameuse carrière. Ils veulent « monter », alors même si l’ordre est débile, injuste, voir illégal, ils s’écrasent pour être bien vus et décrocher la promotion. Des gentils moutons avec leurs propres supérieurs mais des loups pour leurs subordonnés. Au final j’ai aussi arrêté par usure et lassitude, parce que j’avais l’impression de subir le supplice du tonneau des danaïdes. J’ai pas mal digressé là. Pardon. On l’enlèvera de l’audition d’accord ?

Oph: ah non, tout tes propos seront intégralement rapporté! Je te rappelle qu’il s’agit d’une audition en bonne et due forme!

Dans ce roman à la construction particulière, tu as écrit plusieurs fois la même scène, vue par des personnages différents, en décrivant à chaque fois, outre les faits, leurs sentiments, ressentis et émotions. J’ai beaucoup aimé ces flash-backs, quelle importance revêt pour toi ce mode opératoire ?

S.V : Ce procédé m’importait beaucoup. Je me suis battu pour que mon éditrice l’accepte. Je pense qu’un des premiers devoirs d’un auteur, c’est de surprendre le lecteur, qu’il n’ait pas l’impression de lire un roman déjà lu. De ne pas écrire un truc que tu as déjà écrit. À travers cet exercice narratif, je voulais suggérer au lecteur à quel point l’évènement décrit dans cette scène corrodait le mental et le moral de Walt, le personnage principal.

Le fait de la faire revenir plusieurs fois à intervalles réguliers devait donner l’impression d’une vague qui revient sans cesse éroder la falaise. Mais je voulais aussi montrer qu’un point de vue est toujours parcellaire et partisan.

Au travers des yeux des différents protagonistes on voit que l’évènement est vécu d’une manière différente, ils ne ressentent pas la même chose, n’éprouvent pas les mêmes peurs, ne réagissent pas de la même manière. Dans ces situations de stress extrême, avec l’urgence et le surgissement violent de la mort, les masques tombent.

Enfin, derrière tout cela, il avait aussi le désir de montrer à quel point on se trompe sur les gens. On juge sur une impression, un regard, et souvent on a tout faux. Trop alourdis par notre éducation, des idées préconçues, des « à priori », on est à coté de la plaque. C’est criant dans le regard que porte Walt sur la grosse femme en bleu, et aussi sur l’idée que cette femme se fait du clochard. C’est une façon d’en dire un peu plus sur notre société.

Oph: Tu as eu raison d’insister auprès de ton éditrice. Ce procédé apporte un vrai plus à ton roman, non seulement sur l’effet de vague que tu évoques, mais aussi par son aspect novateur et ces différents regards portés sur une même scène. C’est un peu comme lorsque nous recueillons des témoignages, chacun y met ,outre sa vision, ses émotions et ressentis.

Enfin, quelle place tient la littérature dans ta vie (en dehors de l’écriture) ? Parce que je dois t’avouer que j’ai été touchée par ta description du pont entre auteur et lecteur, touchée de ta façon de faire une déclaration d’amour à la littérature… Plusieurs fois dans le roman tu rappelles combien lire est important.

S.V : La littérature tient une grande place, elle est partout tout le temps. Dès l’adolescence j’ai senti que ça serait comme ça. Bien sûr, j’ignorais que j’écrirais des choses qui seraient publiées, même si j’avais commencé un truc vers mes 18 ans.

Au collège, quand j’ai lu « l’Or » de Cendras, je me suis dit « Putain !, wouah ». Ensuite j’ai découvert par hasard Stephen King et là « coup de foudre ». Mon grand-père paternel lisait énormément. Dans sa bibliothèque il y avait notamment les livres de Claude Michelet, autre révélation pour moi.

Et puis enfin j’ai lu l’écrivain qui a fait bouger les lignes à l’intérieur de mon être, celui qui m’a ému au possible, qui m’a fait réaliser les choses incroyables qu’on pouvait faire en littérature. Cet auteur c’est Antoine de Saint-Exupéry. Le livre qui ma chamboulé jusqu’aux moindres anfractuosité de mon âme c’est « Terre des hommes ». À chaque fois que je parle de ce bouquin j’ai les larmes aux yeux. Ça été un séisme d’amplitude totale. Toute l’œuvre de Saint-Exupéry est exceptionnelle.

Je sais ce que tu penses, tu te dis qu’on est loin du polar hein ?! Mais à mon sens, la littérature c’est une histoire de transmission. Elle est transversale et ne connaît pas les étiquettes. Il n’y a guère qu’en France qu’on en colle un peu partout.

Les pères fondateurs, Chrétien de Troyes, Rabelais, Ronsard, Shakespeare, ils ont influencé les suivants, Hawthorne, Flaubert, Balzac, Victor Hugo, Tolstoï etc, qui eux-mêmes ont été lus par London, Faulkner, Hammett, Poe etc, qui eux-mêmes ont été lus par MacCarthy, Richard Ford, John Irving, Simenon, etc… Et nous autres, nous lisons tout cela, nous ne sommes pas au même niveau, mais nous venons de là. Pour en revenir à la lecture, je pense souvent à une phrase de John Irving justement. Dans son grand roman « Le monde selon Garp », son personnage central, Garp, a cette réflexion alors qu’il marche dans la rue, une nuit, dans sa ville « dans chaque maison où luit une télévision, il y a quelqu’un qui ne lit pas ».
Je ne crois pas qu’on puisse écrire de manière convenable si on a pas beaucoup lu auparavant. On se construit avec les mots des autres. C’est une matière qu’on absorbe et qu’on modifie pour en faire notre propre miel, ce qui va devenir notre style.

Tout part de l’enfance. Tout se joue à ce moment-là. Ce qui s’imprime en nous pendant ces années fondatrices s’y dépose pour l’éternité. Ensuite on ne fait plus que vivre pour préserver les trésors de l’enfance ou pour se procurer d’une manière ou d’une autre ce dont on a cruellement manqué à cette période. Puis un jour on a pas le choix, il faut écrit, un désir impérieux. On mélange notre vécu et notre caractère, nos émotions, on s’appuie sur nos lectures, et puis voilà. Je ne peux pas envisager avec sérénité un jour sans lecture. Alors que je peux rester plusieurs jours sans écrire. Je crois que ça tient à la texture même de la littérature.

Quand j’écris je fais sortir quelque chose, je me donne à fond et c’est une jouissance de trouver le mot exact au bon endroit qui va faire surgir une image très précise dans la tête du lecteur. Quand je lis c’est un sentiment plus fort encore (pas toujours, mais souvent si on sait choisir ses lectures). Laurent Gaudé, une pointure, dit que l’écriture se trouve au point d’intersection entre le doute et la volonté. Je crois qu’il n’est pas loin de la vérité.

Pour résumer, l’écriture c’est la jouissance alors que la lecture c’est l’émerveillement. C’est donc plus fort parce que la première fois où l’on éprouve l’émerveillement, c’est lors de l’enfance. Stephen King parle de lien quasiment télépathique entre le lecteur et l’auteur. Et puis tant qu’on lit on reste libre. J’ai été un peu long, mais bon, ce sont des aveux que je dois faire, autant qu’ils soient complets.

Oph: Ben voilà tu m’as encore touchée en plein cœur… Cette façon de décrire l’émotion tant dans la lecture que l’écriture, cette recherche de connexion… C’est ce que j’aime dans mes lectures… ressentir…chercher la part de l’auteur dans son écriture.

Merci Sébastien, je te libère et te laisse libre de continuer à écrire et de nous donner autant de plaisir et d’émotions.

S.V : Je tiens à te remercier, certaines de tes questions montrent que tu as lu Carajuru en profondeur, rien ne t’a échappé, et ça, pour un auteur, c’est un grand bonheur. Et merci de m’avoir laissé mes lacets pendant cet interrogatoire !

 

NDLR : Merci à notre auteur Sébastien Vidal et à notre super flingueuse Ophélie pour ce très bel entretien.

Si vous le souhaitez, vous pouvez retrouver le retour de lecture, le off de Oph sur Carajuru ICI

Et mon petit avis sur ce premier roman policier Woorara là.

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