Avis d’expert : Dossier 8, Le bertillonnage

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Avis d’expert : Dossier 8, Le bertillonnage

ou

Le système de Bertillon.

Par Cathie, notre documentaliste

 

  1. Lutte contre la récidive :

Lutter contre les criminels a toujours représenté un défit pour les autorités des siècles passés. Sous l’Ancien Régime, une police inefficace et corrompue ne pouvait rivaliser. En 1818, l’ancien forçat évadé, Eugène-François Vidocq, fils d’un boulanger d’Arras, fut placé à la tête de la brigade de sûreté, après avoir été gracié. Les membres de cette brigade, inédite en France, étaient tous d’anciens condamnés dont le rôle était de s’infiltrer dans le milieu. Elle est l’ancêtre de la direction régionale de la police judiciaire parisienne. A ce titre, Vidocq est considéré comme le père de la police judiciaire.

Pourtant, malgré ses succès, ou peut-être à cause de ses succès, Vidocq sera révoqué. Il démissionne définitivement de la police en 1832 pour ouvrir la première agence de détectives privés. En dépit de cet embryon de police, les récidives gangrènent les villes, principalement la capitale, surtout depuis la loi du 31 août 1832 qui interdit l’usage du fer rouge pour marquer les criminels.Moyen terriblement efficace mais diablement cruel.

Ainsi, au début de la IIIe République, le gouvernement, désireux d’assainir les rues de Paris et de rendre la tranquillité à ses bourgeois, tente de résoudre ce phénomène. Il apparaît donc que l’identification est la condition élémentaire de la répression. L’idée est de faire la différence entre les délinquants primaires et les récidivistes, considérés comme de véritables rebuts de la société, de manière infaillible. Tous les moyens sont bons : de l’introduction d’un « mouton » dans la cellule d’un prisonnier en vue de lui extorquer un maximum d’informations sur son parcours à la distribution d’une « prime de reconnaissance » aux gardiens de prison. La Préfecture de police élabore même un système de fiches de signalement mais les qualificatifs qui y sont consignés sont tellement vagues que leur efficacité est illusoire.

Pourtant, l’apparition de la photographie, au début des années 1870, pourrait compléter ces fiches de façon plus systématique ; mais, les dizaines de milliers de clichés ainsi réalisés, classés par ordre alphabétique sans aucune standardisation du format, s’avèrent peu utiles lorsqu’il s’agit d’identifier des criminels qui peuvent facilement changer de nom.

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  1. Le système de Bertillon :

C’est dans ce contexte qu’ Alphonse Bertillon, employé à la Préfecture de police pour rédiger les signalements des inculpés, conscient des lacunes du système utilisé jusqu’à présent, va élaborer les bases de l’anthropométrie judiciaire. Même si l’occasion lui est fournie par les circonstances de se singulariser, Bertillon n’est pourtant pas un commis ordinaire. En effet, issu d’une famille de scientifiques, il a de qui tenir : Achille Guilhard, son grand-père, passionné de statistique humaine, est l’inventeur du mot « démographie ». Son père, Louis-Adolphe Bertillon, médecin, a créé la chaire de Démographie au sein de l’Ecole d’Anthropologie fondée par Paul Broca, médecin, anatomiste et anthropologue français fils de Benjamin Broca, chirurgien des armées. Son frère, Jacques Bertillon, également médecin, est l’auteur de multiples ouvrages de statistique.

Bertillon fonde son système sur la mensuration de la tête, des bras et des jambes, respectant les observations recueillies lors de ses travaux à la faculté de médecine. Il procède en deux étapes : les signalements et la classement. Pour établir les signalements, il part de l’observation que l’ossature humaine se fixe d’une manière à peu près absolus à partir de l’âge de 20 ans, et que le squelette humain présente une extrême diversité de dimensions d’un sujet à l’autre. Ainsi, selon lui, il est possible d’établir des signalements détaillés en prenant pour fondement certaines mesures osseuses. Pour cela, pas besoin d’instruments compliqués : un compas d’épaisseur et un compas à coulisse suffisent.

Ensuite, Bertillon établit une méthode de classement rationnel des mensurations obtenues car l’anthropométrie s’appuie sur une constatation vérifiée : les mesures humaines obéissent à une loi naturelle de répartition statistique. Le choix des caractères à mesurer doit être fondé sur leur non-corrélation, sur leur fixité et sur leur netteté.

Le 15 décembre 1882, Bertillon, avec le soutien du préfet de police Ernest Camescasse, commence l’expérience sur l’ensemble des prévenus amenés au Dépôt, soumis au relevé de la longueur de leur avant-bras gauche et de leur crâne. Les résultats dépassèrent les attentes : en 1883 et 1884, sur 19771 individus mesurés, 290 furent identifiés. Malgré ces résultats encourageants, l’opinion publique s’émeut de méthodes jugées immorales, portant atteinte à l’intimité des personnes. Bertillon se défend dans ses publications: « Nous n’avons point à examiner la question de savoir jusqu’à quel point la société a le droit de mesurer un prévenu malgré lui. Disons toutefois que les mensurations peuvent au besoin se prendre de force avec une approximation suffisante. »( Alphonse Bertillon, « Une application pratique de l’anthropométrie. Sur un procédé d’identification permettant de retrouver le nom du récidiviste au moyen de son seul signalement, et pouvant servir de cadre pour une classification de photographies à la préfecture de police, à la sûreté générale, au ministère de la justice, etc… », Annales de Démographie internationale, 1881, p. 345. )

Inconvénients de la méthode : En dépit de ses avantages réels,les mensurations des mineurs, dont le squelette osseux est toujours en croissance, et des femmes posent problème. De plus, des fluctuations plus ou moins importantes sont imputables aux pratiques peu rigoureuses des opérateurs. En réalité, le système de Bertillon fonctionne un peu comme un négatif : servant à identifier des sujets non identiques, les mensurations ne permettent pas d’affirmer de façon absolue que tel sujet est celui-là même qui a été préalablement enregistré sur une fiche, l’exemple le plus flagrant étant celui de vrais jumeaux. Aboutissant à une probabilité d’identité et non à une certitude, cette méthode est donc loin d’être aussi infaillible que les autorités l’avaient espéré.

C’est pourquoi Bertillon, désireux de rendre sa méthode exploitable par les magistrats et les tribunaux comme preuve exploitable, a recours à des procédés complémentaires tels que le portrait parlé ( signalement descriptif de la morphologie du visage s’appuyant sur une étude analytique des caractères distinctifs susceptibles d’être comparées, par exemple, pour les yeux, leur couleur, leur aspect, l’iris, etc…) qui fera retrouver le malfaiteur en fuite, le relevé des marques particulières ( localisation et description minutieuses des cicatrices, grains de beauté, tatouages, etc) et l’adjonction de la photographie judiciaire qui personnalise les relevés anthropométriques.

Toutes ces informations sont codées selon une échelle allant d’un extrême à l’autre, en passant par la moyenne, permettant d’établir un signalement comportant une quinzaine de rubriques correspondant à des caractères qui, n’étant ni quelconques ni intermédiaires, constituent des éléments de comparaison utilisables. L’ensemble de ces rubriques, appelé « formulaire du portrait parlé », sera enseigné dans les écoles de police car il permettait aux agents de reconnaître un individu par son seul signalement, même s’ils ne l’avaient jamais vu auparavant.

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Par les circulaires du 28 août et du 13 novembre 1885, Louis Herbette, directeur de l’administration pénitentiaire au Ministère de l’Intérieur, étendit la méthode de Bertillon au reste de la France, notamment Lyon et Marseille. A partir de 1887, tous les établissements pénitentiaires eurent pour instruction d’appliquer l’identification anthropométrique à tous les détenus et d’adresser à la Préfecture un double de chaque signalement ainsi réalisé en vue d’être classé . Une brochure spécifique fut d’ailleurs rédigée à l’intention des surveillants de prison. La même année, sur la proposition de Louis Lépine, secrétaire général de la Préfecture de police, le préfet Léon Bourgeois prit les dispositions nécessaires pour que la totalité des personnes arrêtées et conduites au Dépôt de Paris soient soumises cette formalité.

Le 15 mars 1889, la Préfet de police Henri-Auguste Lozé inaugure le service d’identification qui réunit anthropométrie et photographie judiciaire sous les combles du Palais de Justice à Paris.

Le petit plus de collectif polar :

Pierre Piazza, historien et auteur du livre Un oeil sur le crime, naissance de la police scientifique qui vient de paraître( aux éditions Orep. Il met aussi régulièrement en ligne des documents d’époque souvent inédits sur le site de recherche sur l’histoire de la justice Criminocorpus.

7787021207_un-oeil-sur-le-crime-de-pierre-piazza-editions-orepSherlock Holmes et les nombreux enquêteurs qui sont régulièrement érigés en héros de nos soirées télévisées actuelles doivent beaucoup à Alphonse Bertillon (1853-1914) qui tient une place essentielle dans l’histoire des savoirs sur le crime durant la période comprise entre la fin du xixe et le début du xxe siècle. Déterminer infailliblement « qui est qui », classer et archiver rationnellement les données personnelles des délinquants, photographier méthodiquement les scènes où des meurtres ont été commis, analyser rigoureusement les diverses traces laissées par les malfaiteurs sur les lieux de leurs forfaits… Rien ne semble échapper à ce fin limier qui, premier directeur du service de l’Identité judiciaire de la préfecture de Police de Paris, modernise les savoirs, les méthodes et les outils des forces de l’ordre et influence ainsi de manière déterminante les pratiques, les recherches et les enquêtes policières tant en France qu’à l’étranger. Revêtant la forme d’un abécédaire illustré par une iconographie riche et originale, cet ouvrage permet de découvrir à travers 26 entrées détaillées le rôle crucial joué par Bertillon dans l’avènement et l’essor de la police scientifique.

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18 réflexions sur “Avis d’expert : Dossier 8, Le bertillonnage

  1. Excellente chronique. Sur ce sujet il est intéressant de lire la série Victor Kolvair écrite par Odile Bouhier ( premier titre de la série, « Le sang des bistanclaques » ).

    Aimé par 2 people

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