Avis d’expert : Dossier n° 2 : La genèse de la police scientifique

Dossier n° 2: La genèse de la police scientifique:

 La chronique de Cathie

L’analyse des traces laissées par les criminels s’est développée à la fin du 19 ème siècle. Mais elle s’ancre dans des pratiques remontant au Moyen-Age et s’appuie sur des procédés dont l’histoire reste méconnue. Je vous propose de les découvrir.

Images intégrées 1

Les chasseurs du Moyen-Age:

La recherche d’indices dans les traces et les empreintes est une pratique héritée des chasseurs médiévaux. En effet, la chasse, au Moyen-Age, suivait un protocole très précis. Dans un premier temps, le chasseur devait observer afin de détecter des traces. Ensuite, grâce à son expérience, il était capable d’identifier l’animal à l’origine des traces relevées. Puis, il tentait de dresser un signalement le plus précis possible: l’espèce, le sexe mais aussi, dans les cas les plus favorables, son poids, son allure et son âge.

trace0Cette démarche s’apparente à celle mise en oeuvre par les pionniers de la police scientifique moderne dans l’exploitation des traces matérielles, savoir que certains, bien qu’ils aient une formation scientifique, revendiquent haut et fort. Au point que des criminalistes, tel André Frécon qui a écrit différents traités  la fin du 19 ème siècle et au début du 20e, récupérèrent cet héritage en intégrant la lecture des pattes d’animaux à leur champ de recherche.

Les traités de chasse servent de modèle.

Edmond Locard, fondateur du laboratoire de police technique de Lyon, leur rend hommage en 1937:  » Si l’on veut faire remonter la filiation du policier moderne jusqu’au suiveur de traces animales, c’est dans les traités de vénerie de la Renaissance qu’il faudrait aller découvrir les grands ancêtres de Sherlock Holmes. Il est certain que l’analyse des empreintes de pas a été faite avec beaucoup plus de sagacité et de minutie par les chasseurs au temps où la chasse était un art, et le plus noble de tous, que par nos meilleurs limiers de la police contemporaine. »

trace1Locard aurait certes pu remonter encore plus loin car les traités de chasse qui se multiplient à partir du 12 ème siècle contiennent déjà de nombreux  chapitres consacrés à l’analyse des traces de pattes. L’un des premiers exemples de traité de chasse médiéval mentionnant l’importance de la lecture des traces de pattes du gibier est un poème anonyme, La Chace Dou cerf, écrit dans la deuxième moitié du 13 ème siècle:

« Tu reconnaîtras par le pied
Quel cerf tu dois courir.
Gros rebords du pied et large talon,
c’est ce que personne ne doit dédaigner.
S’il a les ergots gros et larges,
tu es fou si tu y renonces. »

Afin de dresser un signalement le plus fiable, le chasseur averti conseille non seulement d’analyser les traces de pattes, mais aussi de ramasser les « fumées » ( excréments laissés par le gibier) ou encore de repérer le « frayoir », traces que le bois de l’animal laisse sur l’écorce des arbres lorsqu’il s’y frotte la tête, ce qui donne une indication sur sa taille.

 

trace2Cependant, les poèmes médiévaux restent assez évasifs; par exemple, ils n’indiquent pas comment le chasseur distingue une trace de cerf de celle d’une biche. Il faudra attendre les traités rédigés au 14 ème siècle pour découvrir des analyses comparatives des traces des diverses traces de gibier, ainsi que des procédures qui permettent de développer le sens de l’observation et de l’induction. Dans son ouvrage Le Livre de Chasse du roy Modus, rédigé entre 1374 et 1377, Henri de Ferrières explique:  » Si tu veux voir les différences et apprendre à distinguer par les traces le jeune cerf de la biche et le grand cerf du jeune, et s’ils sont courables ou non, cherche à te procurer les pieds d’une biche, ceux d’un jeune cerf et ceux d’un vieux cerf bien marchant. Regarde et examine les uns et les autres et les empreintes d’abord en terre ferme, puis en terre molle. Tu verras ainsi la différence qu’il y a entre les traces et sauras bien distinguer les biches des vieux cerfs et des jeunes. »

La dactyloscopie: 

Jusqu’à très récemment, on croyait tout savoir sur la dactyloscopie, autrement dit l’étude des empreintes digitales. Or, grâce à des documents découverts il y a peu, nous sommes obligés de réviser son histoire en tenant compte de la contribution de pionniers dont nous ignorions l’existence.

 

trace3C’est en Asie, au 7 ème siècle, que l’on trouve les premières utilisations d’empreintes digitales

Pour des contrats de divorce et des reconnaissances de dette pour ceux qui ne sont pas capables de signer, alors qu’en Europe elles apparaissent seulement à partir du 12 ème siècle, au revers de certains sceaux de cire. Il est à noter que cette pratique consistant à apposer dans la cire la trace d’un doigt comme signe d’identité était déjà utilisée au III ème millénaire avant notre ère par les Babyloniens.

Mais c’est en Europe que paraissent les premières études scientifiquesconsacrées aux empreintes digitales.

En 1686, le médecin et anatomiste italien Marcello Malpighi publie une étude sur ces dessins sans pour cela envisager de l’appliquer aux investigations policières. En 1823, Johan Purkinje, professeur de physiologie à l’université de Breslau, en Silésie ( aujourd’hui Wroclaw en Pologne), propose la première classification des empreintes digitales, mais il n’étudie par leur permanence et il ne les exploitera jamais à des fins d’identification.

trace4Pourtant, à la même époque, les premières mentions d’une utilisation de ces empreintes dans le cadre de l’investigation criminelle font leur apparition dans les traités de médecine légale.

En effet, en 1823, le toxicologue Mathieu Orfila propose de les exploiter pour les cas d’infanticide. Il incite ainsi ses collègues à examiner avec soin les traces laissées sur le cou d’un nouveau-né mort par asphyxie afin de déterminer si la mort est accidentelle ou criminelle. Cette suggestion sera reprise dans le Dictionnaire de Médecine en 1825, dont voici un extrait:  » Les ecchymoses du cou devront être particulièrement étudiées sous le rapport de leur forme, afin de savoir si elles sont circulaires ou irrégulières, surtout si elles offrent des empreintes digitales, et si la peau est entière ou écorchée. On conçoit combien cette recherche est importante, puisque le fœtus peut avoir été étranglé involontairement par l’effet de la compression qu’il éprouve de la part de l’orifice utérin, ou encore du cordon ombilical. »

La méthode fera des émules un peu partout dans le monde: en Inde, dès 1857, un fonctionnaire chargé du versement des pensions, William Herschel, utilise les empreintes digitales pour identifier les fraudeurs analphabètes qui tentent de percevoir leur pensions à plusieurs reprises. Au Japon, le médecin écossais Henry Faulds, tombé par hasard sur des poteries préhistoriques portant des empreintes digitales, se met à les étudier. Ses travaux donneront, en 1880, un article fondateur dans la revue Nature dans lequel il suggère d’utiliser les traces digitales sur les scènes de crime. En réalité, il n’est pas le seul à avoir eu cette idée.

En 1840, suite à l’assassinat du politicien William Russell, retrouvé égorgé dans son lit en mai de la même année, le médecin Robert Blake Overton suggère, dans une lettre vendue aux enchères en 2012, d’utiliser les empreintes digitales des suspects afin de les comparer avec les traces relevées sur les draps et l’oreiller de la scène du crime. Les policiers suivirent ses conseils, mais, malheureusement, ne trouvèrent aucune trace exploitable. Mais l’impulsion était donnée…

Paul-Jean Coulier:                                    

trace5Qu’il s’agisse de ses travaux en physique ou de ses publications sur l’alimentation ou sur les applications du microscope en médecine, rien dans la production scientifique de Paul-Jean Coulier, médecin titulaire de la chaire de toxicologie et de chimie de l’école de médecine du Val-de-Grâce à Paris, n’indiquait qu’il allait apporter une contribution décisive à cette nouvelle discipline qu’est la police scientifique. Dans un article paru en 1863 dans L’Année scientifique et industrielle, Coulier évoque la possibilité d’exploiter les empreintes digitales pour identifier l’auteur de documents falsifiés. Il a en effet l’idée d’analyser des documents falsifiés à l’aide de vapeurs d’iode, employées à l’époque pour sensibiliser les daguerréotypes à la lumière. Il tire parti du fait que ces vapeurs révèlent les modifications physiques effectuées sur une surface. L’ avantage de l’expérience qu’il met au point est qu’elle nécessite peu de matériel et de temps: il suffit de déposer des cristaux d’iode dans une cuvette et de la couvrir avec le document que l’on veut examiner. En 15 à 60 minutes, l’iode qui s’évapore naturellement se dépose à la surface du papier et d »voile les endroits où le faussaire a opéré des grattages ou des effacements. Dans certains cas, les vapeurs feraient même réapparaître le texte effacé !

De plus, Coulier a constaté que, sous l’effet des vapeurs, des taches étaient apparues sur le document, précisément aux endroits touchés par le manipulateur au cours de l’expérience, reproduisant avec fidélité les papilles de la peau. Conscient que ces lignes forment des motifs variés à l’infini, il en déduit qu’il  » ne serait pas impossible de reconnaître à ces vestiges l’individu qui aurait touché le papier. » Il suggère alors de comparer les empreintes digitales du suspect, prises sur une feuille et révélées par les vapeurs d’iode, et les traces figurant sur le document falsifié.

Bien que le procédé de révélation des traces et la comparaison avec les empreintes d’un suspect soient tout à fait pertinent, Coulier n’a pas encore déterminé la pérennité des dessins digitaux, car il pense que ceux-ci peuvent se modifier au fil du temps. Il est vrai que cette méthode comporte des inconvénients: dans le cas où le doigt glisserait sur le document, sa trace serait alors trop confuse pour permettre une identification fiable. De plus, les empreintes révélées disparaissant plus ou moins rapidement à l’air libre, il est indispensable de les photographier dans les plus brefs délais.

Le plus étonnant est que cette découverte primordiale n’ait été remarquée ni par la police ni par la justice. A part une mention dans les Annales d’hygiène publique et de médecine légale en 1864, peu de policiers ont eu connaissance du procédé. Il a fallu attendre les années 1900 pour que cette découverte fasse partie de la panoplie des outils des experts.

 

Vous pouvez, si vous le voulez, retrouver le premier avis de notre Expert ICI

 

 
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46 réflexions sur “Avis d’expert : Dossier n° 2 : La genèse de la police scientifique

  1. Super instructif ! On ne pense pas assez au fait que la recherche des empreintes existait déjà du temps des chasseur… 😆

    J’adore ces petits articles qui m’instruisent au plus haut point.

    La « dactyloscopie », c’est plus agréable qu’une coloscopie, non ?? OUI, je sors !

    Aimé par 1 personne

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