La maison des tocards de Mick Herron

  mickLe livre : La maison des tocards de Mick Herron. Traduit de l’anglais par Samuel Sfez. Paru le 19 janvier 2012 aux Pressses de la Cité dans la collection Sang d’encre.  21€ ;  (381 p.) ; 23 x 14 cm

mickRéédité en poche le 5 octobre 2016 chez  Actes Sud, Babel dans la collection Babel Noir. 9€ ; (391 p.) ; 18 x 11 cm.

 4e de couv : 
Un otage va être exécuté dans moins de quarante-huit heures. Sa meilleure chance de survie ? Les déclassés des services secrets britanniques, les tocards du MI5.

A cause d’une bourde commise lors d’un exercice anti-terroriste dans le métro londonien, la carrière de River Cartwright au sein du MI5 stagne. C’est peu dire, puisqu’il a été relégué au Placard, une maison perdue dans un quartier miteux de la ville où d’autres espions ratés paient pour leurs erreurs en regardant le temps qui passe. Mais une vidéo diffusée sur Internet montrant un otage menacé d’exécution sort ce petit monde de sa torpeur. Voyant là l’occasion de se racheter, River Cartwright décide, à l’aide de ses compagnons d’infortune, de sauver cet homme. Au mépris de toutes les règles de prudence et de bon sens…

Peuplé de personnages savoureux, ce roman d’espionnage atypique et rythmé revisite avec humour les codes du genre, et brosse un portrait sans concession de la Grande-Bretagne d’aujourd’hui.

mickL’auteur :  Le Britannique Mick Herron est connu outre-Manche pour sa série de romans mettant en scène deux femmes détectives. La Maison des tocards est son premier livre publié en France. Il est né à Newcastle upon Tyne, en Angleterre Il fait ses études supérieures au Balliol College de l’Université d’Oxford, où il obtient un diplôme en anglais.
Extrait : 
Voici comment River Cartwright avait quitté la voie rapide pour se retrouver avec les Tocards.
 Huit heures vingt, un mardi matin, la gare de King’s Cross remplie de ce que le Vieux appelait les autres : « Des non-combattants, River. Une occupation tout à fait respectable en temps de paix. Excepté que nous ne sommes plus en paix depuis septembre 1914. »
L’élocution du Vieux évoquait à River des chiffres romains : MCMXIV.
Il s’arrêta, consulta sa montre ou fit semblant (ce qui revenait pratiquement au même). Le flot des passagers coulait autour de lui comme l’eau sur un rocher, avec force soupirs et claquements de langue irrités. Devant la sortie la plus proche – un rectangle par lequel s’engouffrait la pâle lueur de janvier – deux Cadors vêtus de noir se tenaient aussi raides que des statues. Leur arsenal imposant passait inaperçu aux yeux des non-combattants, dont le nombre avait augmenté depuis 1914.
Les Cadors – que l’on appelait ainsi parce qu’ils accomplissaient toujours leur travail à la perfection – restaient bien en retrait, conformément aux instructions.
Vingt mètres plus loin, la cible.

Résumé et petit avis :

La maison des tocards

À la suite d’une faute impardonnable, River Cartwright, un jeune agent du MI5, voit sa carrière pourtant prometteuse brusquement interrompue. Direction « la maison des tocards », placard où tous les rebuts de la profession sont relégués. Alcoolisme, usage de drogue et perversion, compromissions politiques et trahisons… Chaque occupant expie sa faute en restant des mois, voire des années, à végéter dans ce trou, enchaînant les missions sans intérêt.

Lorsqu’une vidéo diffusée sur Internet montre l’enlèvement d’un jeune Londonien d’origine pakistanaise par un groupuscule d’extrême droite, Cartwright et l’équipe de bras cassés de la maison, désireux de se rattraper, décident de tout tenter pour résoudre l’enquête, quitte à se frotter aux grands pontes des services de la Sûreté britannique.

Ce roman d’espionnage singulier, peuplé d’une galerie de personnages hauts en couleur, bouscule avec humour, ironie et irrévérence les codes du genre.

Mick Herron a su rendre très humain ce drôle de roman d’espionnage genre plutôt très viril habituellement. Si les situations dans lesquelles notre anti-héros évolue sont cocasses voire comiques, il n’en est rien de l’histoire, elle,  est ténue et  sombre comme le destin brisés de ces jeunes gens en plein vol. Point de poudre au yeux ici, point de femmes fatales et dangereuses, point de casino royal. Juste des hommes et des femmes, des gens comme vous et moi qui  qui se débattent avec leurs mesquineries et leurs  frustrations. Des hommes et des femmes face à leurs erreurs passées en quête de redemption.

Un roman d’espionnage caustique et atypique donc, qui à tout du roman noir et psychologique, sans concession sur la Grande-Bretagne d’aujourd’hui.

Premier volet de la série des Slough House.

Extrait 2 : 
— Tee-shirt blanc sous une chemise bleue, répétait River dans sa barbe.
A présent, il pouvait ajouter quelques détails au portrait-robot dressé par Spider : jeune homme originaire du Moyen-Orient, les manches de sa chemise bleue relevées, un jean noir raide et neuf. Qui achèterait un pantalon neuf pour une telle occasion ? Il écarta la question : il serait toujours temps de se la poser plus tard.
Un sac à dos visiblement lourd se balançait sur l’épaule droite de la cible. Le fil qui pendait à son oreille, semblable à celui que portait River, aurait pu être relié à un iPod.
— Confirmez contact visuel.
River porta la main gauche à son oreille et parla doucement dans son bouton de manchette.
— Confirmé.
Un troupeau de touristes encombrait le hall. La disposition de leurs bagages évoquait un campement de pionniers. River les contourna sans quitter du regard la cible qui se dirigeait vers les quais de la gare annexe, d’où partaient les trains en direction de Cambridge et de l’est, généralement moins bondés que les express en partance pour le nord.
Des images indésirables affluèrent : débris de métal éparpillés sur des kilomètres de rails brisés, buissons en flammes au bord des voies jonchés de lambeaux de chair.
« N’oublie pas que le pire peut toujours empirer », disait le Vieux.
Le pire avait déjà empiré de manière exponentielle au cours des dernières années.
Deux policiers postés devant un portillon ignorèrent la cible mais fixèrent River. N’approchez pas, les mit-il en garde mentalement. Ne m’adressez même pas la parole. C’était toujours à cause de petits détails que les opérations capotaient. Il ne voulait à aucun prix d’une altercation qui alerterait la cible.
Les policiers reprirent leur conversation.
River se ressaisit.
River Cartwright était un jeune homme de taille moyenne aux cheveux blonds et au teint pâle, avec des yeux gris souvent pensifs, un nez anguleux et un grain de beauté sur la lèvre supérieure. Quand il se concentrait, il fronçait les sourcils d’une manière qui lui donnait l’air un peu perdu. Ce jour-là, il portait un jean bleu et une veste sombre. Si on l’avait interrogé sur son apparence, il aurait parlé de ses cheveux, qu’il avait récemment fait couper chez un de ces coiffeurs turcs qui peaufinent leur travail à l’aide d’une flamme nue sans crier gare. River était sorti du fauteuil ébouillanté, décapé comme un parquet. Maintenant encore, sa nuque le picotait.
Les yeux toujours rivés sur la cible à quarante mètres devant lui – ou plutôt, les yeux fixés sur le sac à dos –, River s’adressa de nouveau à son bouton de manchette.
— Suivez-le, mais laissez-lui de l’espace.
Le pire serait que la bombe explose à l’intérieur d’un train, mais une détonation sur le quai ne valait guère mieux. L’histoire récente prouvait que les gens étaient plus vulnérables quand ils se rendaient au travail. Non qu’ils soient plus faibles, mais pour la simple raison qu’ils étaient entassés dans un espace clos.
River ne regarda pas autour de lui, certain que les Cadors vêtus de noir le suivaient de près.
A sa gauche, des sandwicheries et des cafés, un pub, un stand de viennoiseries. A sa droite stationnait un long train. Sur le quai, à intervalles réguliers, les passagers tentaient de faire entrer leurs valises par les portes. Au-dessus, des pigeons volaient bruyamment de poutrelle en poutrelle. Un haut-parleur donna des instructions : la foule enfla dans le hall derrière River, tandis que des individus s’en détachaient.
Dans les gares, il y avait toujours cette impression de mouvement contenu. Les foules sont des explosions en suspens, les gens des fragments, seulement ils ne le savent pas encore.
La cible disparut derrière un groupe de voyageurs.
River se décala sur la gauche ; la cible réapparut.
Alors qu’il passait devant un café, un couple assis lui rappela un souvenir. La veille, à la même heure, River se trouvait à Islington. Pour son évaluation, il devait constituer un dossier sur une personnalité publique : on lui avait assigné un leader de l’opposition, mais l’homme venait de subir deux crises cardiaques et se trouvait maintenant dans une clinique du Hertfordshire. Comme on ne semblait pas lui chercher de remplaçant, River en avait choisi un de sa propre initiative. Il avait suivi Lady Di pendant deux jours d’affilée sans se faire repérer : bureau puis salle de sport ; bureau puis bar à vin ; bureau puis maison ; puis café, bureau et encore salle de sport… Le logo du café lui rappela cette filature. Dans sa tête, le Vieux aboya : « L’esprit, le boulot : au même endroit. Ça te paraît une bonne idée ? »
Bonne idée.
La cible prit à gauche.
— Potterville, marmonna River.
Il passa sous le pont puis tourna à gauche, lui aussi.
Après un bref coup d’œil au ciel – aussi gris et humide qu’un torchon –, River s’engouffra dans le mini-hall qui abritait les voies 9, 10 et 11. Du mur extérieur dépassait un chariot à bagages : la voie 9 3/4 accueillait l’express pour Poudlard. River poursuivit son chemin. La cible se dirigeait déjà vers le quai no 10.
Tout s’accéléra.
Il n’y avait pas beaucoup de monde – le train suivant ne partait qu’un quart d’heure plus tard. Un homme lisait le journal, assis sur un banc. C’était à peu près tout. River pressa le pas, réduisant l’écart. Derrière lui, il ressentit un changement dans le brouhaha ambiant, les murmures se faisaient plus nets : il comprit que les Cadors attiraient l’attention.
La cible ne se retourna pas. Il continua d’avancer, comme s’il avait l’intention de monter dans le wagon le plus éloigné : tee-shirt blanc, chemise bleue, sac à dos, etc.
River parla de nouveau à son bouton de manchette.
— Attrapez-le.
Puis il se mit à courir.
— Tout le monde à terre !
L’homme sur le banc se leva. Aussitôt, une silhouette noire se jeta sur lui.
— A terre !
Plus loin, deux hommes sautèrent du toit du train pour barrer le chemin de la cible, qui se retourna pour se trouver face à River qui lui faisait signe de s’allonger au sol.
Les Cadors hurlaient des ordres :
Le sac.
Lâche le sac.
— Pose ton sac par terre et mets-toi à genoux, lui intima River.
— Mais je…
— Lâche ton sac !
La cible lâcha son sac, qu’une main ramassa. D’autres saisirent le jeune homme, le plaquèrent au sol, bras et jambes écartés, lui écorchant le visage sur les dalles tandis que le sac à dos remontait jusqu’à River. Il le posa précautionneusement sur le banc libre, l’ouvrit.
Au-dessus de lui, un message enregistré se répétait en boucle : L’inspecteur Samms est prié de se présenter à la salle de contrôle.
Des livres, un cahier A4, une boîte à crayons en fer.
L’inspecteur Samms est prié…
Un Tupperware contenant un sandwich au fromage et une pomme.
de se présenter…
River releva la tête. Sa lèvre se contracta. Avec calme, il ordonna :
à la salle de contrôle.
— Fouillez-le.
— Ne me faites pas de mal.
Le garçon parlait d’une voix étouffée : il avait le visage écrasé contre le sol, des armes pointées sur sa tête.
La cible, se corrigea River. Pas le garçon, la cible.
L’inspecteur Samms…
— Fouillez-le !
Il retourna au sac à dos. La boîte contenait trois stylos-bille et un trombone.
est prié de se présenter…
— Il est clean.
River lâcha la boîte en fer sur le banc et examina le reste : livres, cahier, un crayon égaré, un paquet de mouchoirs.
à la salle de contrôle.
Les objets s’éparpillèrent au sol. Il secoua le sac. Rien dans les poches.
— Fouillez-le de nouveau.
— Il est clean.
L’inspecteur Samms…
— Quelqu’un peut-il éteindre ce truc ?
Il entendit la note de panique dans sa propre voix et se tut.
— Il est clean, monsieur.
est prié de se présenter…
River secoua à nouveau le sac comme un prunier, puis le laissa tomber à terre.
à la salle de contrôle.
L’un des Cadors se mit à murmurer avec empressement dans un micro fixé à son col.
River s’aperçut qu’une femme l’observait par la fenêtre du train à l’arrêt. Il l’ignora et se dirigea vers le bout du quai.
— Monsieur ?
Il décela un certain sarcasme dans la voix.
L’inspecteur Samms est prié de se présenter à la salle de contrôle.
Chemise bleue, tee-shirt blanc, songea River.
Ou bien chemise blanche, tee-shirt bleu ?
Il accéléra. Un policier s’approcha de lui alors qu’il atteignait le guichet, mais River l’esquiva, lança des instructions incohérentes puis s’élança à toute vitesse vers le hall principal.
L’inspecteur Samms – à cet instant, l’annonce codée qui signalait un incident au personnel s’interrompit. Elle fut remplacée par une voix humaine : « Pour des raisons de sécurité, la gare doit être évacuée. Nous vous prions de rejoindre la sortie la plus proche. »
Il disposait de trois minutes tout au plus avant l’arrivée des Dogues.
Les pieds de River avançaient tout seuls. Ils le propulsaient vers le hall, tant qu’il avait encore la place de bouger. Autour de lui, les gens commençaient à descendre des trains. A bord, des annonces avaient mis un terme à des voyages qui n’avaient pas encore commencé ; on était à deux doigts de la panique – dans les gares et les aéroports, elle était toujours sur le point d’affleurer. On avait beau faire remarquer le flegme des foules anglaises, il était rarement au rendez-vous.
Son oreille bourdonna.
Le haut-parleur annonça : « Veuillez vous diriger calmement vers la sortie la plus proche. Cette station est fermée. »
— River ?
— Spider ! Espèce d’abruti, hurla-t-il dans son bouton de manchette, tu t’es trompé de couleurs !
— Qu’est-ce qui se passe, bordel ? Il y a des gens partout qui…
— Tee-shirt blanc sous une chemise bleue, c’est ça que tu as dit.
— Non, j’ai dit tee-shirt bleu…
— Va te faire foutre, Spider.
River arracha son oreillette.
Il avait atteint l’escalier par lequel la foule s’engouffrait dans le métro. A présent, elle en sortait en un flot continu. L’irritation prévalait, mais on entendait d’autres murmures : peur, panique contenue. La plupart d’entre nous croient que certaines choses n’arrivent qu’aux autres, notamment la mort. Les mots dans le haut-parleur ébranlaient sérieusement cette certitude.
« La station est maintenant fermée. Veuillez vous diriger vers la sortie la plus proche. »
Le cœur de la ville, c’est le métro, se dit River. Pas le quai d’un train de banlieue. Le métro.
Il s’enfonça dans la foule qui évacuait la gare, ignorant son hostilité. Laissez-moi passer. Sans grand résultat. Sécurité, laissez-moi passer. Un peu mieux. Aucun chemin ne s’ouvrit, mais les gens cessèrent de le repousser.
Deux minutes avant les Dogues, probablement moins.
Le couloir s’élargissait au pied de l’escalier. River se précipita vers un espace encore plus vaste : des machines le long du mur, des guichets aux stores baissés dont la file d’attente avait été absorbée par la masse des gens qui s’éloignaient. Déjà, la foule se clairsemait. Les escaliers mécaniques étaient immobiles, on avait barré l’accès avec des rubans de sécurité. Les quais commençaient à se vider.
River fut arrêté par un policier.
— On ferme la station. Vous avez pas entendu les haut-parleurs ?
— Je suis dans les renseignements. Les quais sont évacués ?
— Les renseign…
— Est-ce que les quais sont évacués ?
— C’est en cours.
— Vous êtes sûr ?
— C’est ce que je…
— Vous avez un moniteur de contrôle ?
— Bien sûr, nous…
— Montrez-le-moi.
Les bruits environnants se firent plus sourds, l’écho des voyageurs flottait sous les plafonds. Une autre rumeur approchait, des pas précipités et lourds sur les dalles : les Dogues. River disposait de peu de temps pour redresser la situation.
— Vite.
Le flic saisit l’empressement de River – difficile de ne pas le remarquer – et lui indiqua une porte où était inscrit Accès interdit. River l’avait franchie avant que n’apparaissent ceux qu’il entendait arriver.
La petite pièce sans fenêtre aux relents de bacon ressemblait à un repaire de voyeur. Une chaise pivotante faisait face à une rangée d’écrans. Chacun clignotait régulièrement, montrant divers aspects d’une même scène répétitivement : un quai de métro désert. On aurait dit un mauvais film de science-fiction.
Un courant d’air lui indiqua que le flic venait d’entrer.
— A quoi correspondent les quais ?
Le policier lui indiqua des groupes de quatre écrans.
— Northern, Piccadilly, Victoria.
River les inspecta. Toutes les deux secondes, une nouvelle image.
Du sous-sol parvint un grondement indistinct.
— Qu’est-ce que c’est ?
Le flic resta interdit.
— Ce bruit.
— Ben, c’est un métro.
— Ils circulent ?
— La station est fermée, expliqua le policier comme s’il s’adressait à un idiot, mais les lignes restent ouvertes.
— Toutes ?
— Oui, mais les trains ne s’arrêtent pas.
Ça ne changeait pas grand-chose.
— C’est quoi le prochain ?
— Le prochain quoi ?
— Métro, bordel. Quel quai ?
— Victoria. Direction nord.
River sortit en trombe.
En haut de la volée de marches, un petit homme brun bloquait le passage vers la gare. Il parlait dans un micro. Il changea soudain de ton en apercevant River.
— Il est ici !
Pas pour longtemps. River avait enjambé la barrière et se trouvait en haut de l’escalier mécanique. Il franchit le ruban de sécurité, descendit les marches immobiles quatre à quatre.
En bas, les couloirs étaient étrangement vides. A nouveau cette atmosphère de science-fiction.
Les métros traversaient les stations fermées au pas. River atteignit le quai tandis que le train s’avançait tel un gros animal lent qui n’avait d’yeux que pour lui. Et il en avait une cargaison. River sentit tous ces regards piégés dans le ventre de la bête, rivés sur lui tandis qu’il fixait quelqu’un qui venait d’apparaître à l’autre bout du quai.
Chemise blanche, tee-shirt bleu.
River courut.
Derrière lui, quelqu’un d’autre courait, l’appelait par son nom, mais ça n’avait pas d’importance. River faisait la course avec un train, et il gagnait – il le rattrapa, le dépassa, entendant le bruit de sa marche au ralenti, un grincement métallique auquel répondait la terreur croissante à l’intérieur. Il entendait frapper contre les vitres. Il avait conscience que le conducteur le regardait, horrifié, convaincu qu’il allait se jeter sur les rails. River ne pouvait rien à ce que croyaient les gens : tout ce qu’il pouvait, c’était courir sur ce quai, le plus vite possible.
Devant lui – tee-shirt bleu, chemise blanche –, quelqu’un d’autre faisait également la seule chose qu’il pouvait faire.
River n’avait pas suffisamment de souffle pour crier. Il parvenait à peine à avancer, mais il réussit…
Presque. Il réussit presque à être assez rapide.
Derrière lui, on cria de nouveau son nom. Derrière lui, le train accélérait.
Il eut conscience que la cabine du conducteur le dépassait, à cinq mètres de la cible.
Car il s’agissait bien de la cible. Cela avait toujours été la cible. A mesure que l’écart se réduisait, il vit qu’il s’agissait d’un jeune homme. Dix-huit, dix-neuf ans ? Cheveux noirs, peau mate, un tee-shirt bleu sous une chemise blanche – va te faire foutre, Spider – qu’il déboutonna pour laisser apparaître une ceinture bourrée de…
Le train rattrapa la cible.
River tendit un bras, comme s’il pouvait saisir la ligne d’arrivée.
Dans son dos, les pas s’arrêtèrent. Quelqu’un poussa un juron.
River était presque sur la cible – à une demi-seconde près.
Mais presque, ça n’était pas assez.
La cible tira un cordon à sa ceinture.
Et tout fut fini.
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