Ces dames du noir (13) : Entretien avec Nathalie Thery

Il y a 6 mois, je rencontrais Nathalie Thery, c’était à la griffe Noire, où j’étais venu écouter Fabio Mitcheli et Romain Slocombe nous parlez de leur derniers romans respectifs.

Fabio M. Mitchelli avec Une forêt obscure et Romain Slocombe pour L’affaire Léon Sadorski.

Et là, fondue dans le public qui assistait aux échanges, demeurait une jeune femme discrète qui écoutait religieusement les paroles de nos auteurs.

C’est à la fin de la rencontre que j’ai surpris quelques mots entre l’un des auteurs et son éditrice.

Et c’est là que j’ai compris qui était cette femme qui encourageait son poulain.

Une femme de l’ombre comme j’aime à les faire découvrir.

Ma rencontre avec elle fut un drôle de beau moment. Et je l’ai, tout de suite voulue pour mes dames du noir !

Aujourd’hui je prends enfin le temps de vous présenter Nathalie Thery

Bonjour Nathalie.  Pourriez-vous, vous présenter brièvement ?

 Je vis entre Paris et la Creuse, entre le ramassage des pommes (en saison) et le travail sur les manuscrits. Le soir, devant un polar télé ou une série, je décortique les plans et les dialogues pendant que mon compagnon essaie juste de se laisser aller au plaisir (ou déplaisir) du film. Ensuite un peu de lecture où, là, j’oublie de réfléchir et de décortiquer quand le texte est magnifique, où je reprends mon épluchage technique quand ce n’est pas terrible.

 D’où venez-vous ?

Je suis fille de marin. J’ai vécu dans le sud de la France, en Bretagne et à Paris. En Creuse, aussi, où ma famille a conservé une maison depuis plusieurs générations. A l’âge adulte, et grâce à l’invention d’Internet, j’ai pu travailler de n’importe où : j’ai vécu en Andalousie, en Irlande, en Belgique.

 Quelle place avait la lecture dans votre milieu familial ?

J’appartiens à une famille nombreuse et nous passions nos vacances avec toute une bande de cousins et cousines. Rares, donc, étaient les moments de tranquillité, il fallait toujours prendre en compte les uns ou les autres. Heureusement, mes parents lisaient énormément et la lecture était extrêmement encouragée dans notre famille. Ce qui fait que, dès que j’ai su lire, j’ai eu le droit à la solitude et au silence, tout en pénétrant dans le monde infini des histoires. Une double merveille.

Comment appréhendait-on le livre chez vous ?

Les livres se transmettaient, on en parlait beaucoup, il y en avait dans toutes les chambres, à toutes les générations. Nous étions tous inscrits à la bibliothèque, où nous allions toutes les semaines. Bizarrement, alors que notre éducation était relativement stricte, nos lectures n’étaient pas surveillées : dans la tête de mes parents, les livres étaient forcément une bonne chose, et je lisais tout et n’importe quoi.

 Quelle a été votre formation ?

Études de psycho à Nanterre puis études de cinéma à Paris III. Très formateur pour le métier que je fais, ces études : on apprend que presque tout repose sur un agencement précis des plans, des rythmes, des gestes, des dialogues…

La question des choix formels et de leurs conséquences sur une histoire est constamment posée, ainsi que celle de la position du narrateur. C’est ce dont je parle avec les auteurs avec lesquels je travaille : ils ont une belle histoire, souvent le petit « truc en plus » qui fait qu’un lecteur ou une lectrice a envie d’y aller, et il ne faut pas gâcher cette petite magie en se laissant aller à trop de facilités.

Dites moi Nathalie…Votre boulot, vocation ou bien ?

Je ne sais pas. Une chose est sûre : j’adore ce métier.

Les écrivains m’enchantent à un niveau très enfantin : ce qu’ils ont dans la tête, la manière dont ils l’expriment, leur capacité à me raconter quelque chose, fiction ou non, à élargir mon horizon, ma pensée, mes émotions, à comprendre quelque chose du monde, de moi-même, des autres…..Les textes, aussi : on a le cœur qui bat quand on ouvre un manuscrit dans l’attente de l’histoire qui va vous emmener ailleurs.

Je suis aussi passionnée par le lien que mon expérience et mon esprit cartésien et analytique noue avec un texte : comment je rentre dans le texte, en cherche les points forts et les points faibles, la manière dont je peux aider l’auteur à repousser leurs limites un peu plus loin, encore un peu plus loin….

Sur notre blog , on parle beaucoup littératures policières. Alors, pourquoi le polar ?

Contrairement à pas mal d’idées reçues, le polar est un genre très exigeant. C’est comme une calèche tirée par plusieurs chevaux : si le cocher la laisse filer sans y prêter une très sérieuse attention, tout fout le camp, tout s’emmêle. Les fils de l’intrigue sont mal noués, les dialogues ne sont pas dans le bon niveau de langue, le rythme n’est pas le bon, les personnages sont caricaturaux, le jeu avec les clichés, qui est un des points forts du polar, cesse d’être un jeu pour devenir juste un tas de clichés, etc.

En outre, plus j’avance, plus je me rends compte que les lecteurs de polar sont exigeants : ils ont des emballements très forts, des rejets argumentés. Et les auteurs de polar ont eux aussi cette exigence et cette demande : en général, ils ne sont pas nés avec une petite cuillère en argent dans la bouche, ils ont choisi d’écrire des polars (ou des romans noirs, thrillers…) pour des raisons bien à eux, qui les concernent très profondément.

Lisez-vous tous les jours du polar ? Sous qu’elle forme ?

Combien par semaine, par moi, par ans…. C’est très variable : parfois je ne lis que ça pendant des semaines, à un rythme effréné. Puis tout à coup je me rends compte que ça affecte ma vision du monde : une sorte de vague cafard plane, j’en ai marre. J’arrête et me plonge dans d’autres genres de romans : récemment Nathalie Sarraute, Faulkner…

 Éditrice ? Mais comment on décide de devenir éditrice ?

En fait je ne voulais pas être éditrice : j’avais peur. Pour moi, les livres avaient une telle importance que j’avais peur d’affronter les êtres humains derrière. Je me disais : et s’ils sont affreux, bêtes et méchants ?

Puis j’ai connu un éditeur par le biais d’une copine, je l’ai beaucoup vu, il m’a parlé de son métier, des livres qu’il éditait, qu’il lisait, qu’il écrivait, et tout s’est éclairé.

Toujours grâce à cette copine, j’ai trouvé du boulot dans une maison d’édition, et voilà…

C’est quoi le métier d’éditrice ? C’est quoi votre métier éditrice ?

Il me semble que c’est un métier en mutation depuis quelques années déjà.

J’ai l’impression qu’il y a maintenant deux sortes d’éditeurs :

l’éditeur qui choisit ses auteurs, édite leurs textes, les publie et les défend ;

l’éditeur qui achète des textes ou des auteurs et confie le travail éditorial à un autre éditeur car lui-même n’a pas le temps de s’y mettre ou pas les capacités.

Je ne porte pas de jugement de valeur : tout dépend des gens, de leur investissement, de leur expérience et de la dynamique qu’ils créent dans leur équipe.

Je travaille beaucoup avec un directeur de collection extrêmement impliqué dans ce qu’il fait, qui défend ses textes, ses auteurs et ses équipes, qui a une vision à long terme de sa collection. Il a un excellent œil pour les textes mais matériellement pas le temps de passer des dizaines d’heures dessus. Je prends donc le relais, en toute intelligence avec lui.

 Qu’est-ce que vous préférez dans votre métier ?

La dynamique créée avec un auteur ou un traducteur pour faire sortir un texte de sa gangue, pour mettre en valeur ses points forts et transformer ses points faibles en force. Tout part du texte : il contient tout ce vers quoi on peut aller, c’est fascinant.

Et, comment on décide de retravailler tel titre plutôt que tel autre ?

Tous les textes doivent être relus attentivement. Un auteur ou un traducteur ne peut pas tout voir, tout saisir, même s’il perçoit intuitivement que quelque chose cloche – ce qui va bien est en général très visible, c’est le petit truc faible qui est difficile à voir.

Que recherchez-vous chez les auteurs avec lesquels vous allez travailler ?

L’intelligence de leur texte. Les auteurs sont fragiles : ils ont travaillé comme des fous pour faire naître une histoire et ils sont donc très sensibles à la façon dont on la comprend. Mais presque tous passent au-dessus de ce trouble ou de leur égo dès lors qu’on leur prouve qu’on a le désir profond de travailler AVEC leur texte et non CONTRE leur texte.

En général les rapports de force stériles s’effacent et on nage dans le boulot vrai. Mais il leur faut beaucoup de courage, ce n’est pas facile, de se remettre à l’ouvrage, de se remettre en question.

 Vous avez dernièrement collaboré avec Cédric Bannel et puis récemment avec Fabio M. Mitchelli. Votre méthode de travail a-t-elle été la même avec ces deux auteurs ?

Non et… oui. Je respecte toujours deux lignes : la bienveillance et partir du texte – encore le texte, toujours le texte (vous l’avez compris, là).

Les premiers jets de Cédric Bannel sont extrêmement touffus et relativement distanciés. C’est ainsi qu’il procède : en dire trop pour taire l’intime. Le travail consiste à ôter toutes les couvertures pour se rapprocher des personnages.

Une fois ceux-ci aimés en plein jour, si je puis dire, les blocs d’action, le rythme, l’énergie, etc. apparaissent plus clairement. Il faut donc continuer à les dégager pour qu’ils atteignent leur maximum de justesse et d’efficacité.

C’est un travail de dévoilement de la relation secrète que l’auteur entretient avec Oussama Kandar, son flic afghan, Nicole, sa policière parisienne, mais aussi avec l’Afghanistan, un pays dont il est très proche. C’est très exaltant, de se rapprocher des personnages, de voir comment, au fil du travail, ils prennent la bonne place, celle qui leur est naturelle, qui leur donne toute leur épaisseur… et qui conduit à des rebondissements inattendus.

Fabio Mitchelli part de sa fascination pour les serial killers et de sa grande connaissance du sujet. Sujet difficile : entre la folie et le monde réel.

C’est un exercice très compliqué car on peut vite tomber du côté de l’invraisemblable. Fabio a magnifiquement contourné l’obstacle en créant les personnages de Louise, la flic borderline, et de Carrie, la flic normale.

Ces deux personnages, il ne les connaît pas très bien, puisqu’il vient juste de les créer, et pourtant il a accepté de leur laisser leur part de non-dit, il a évité de les charger de toute une histoire. Il leur donne le temps. Ça, c’est très fort.

Le travail a consisté à resserrer la logique des événements et à travailler les dialogues pour qu’ils sonnent juste.

Dans ce texte, la nature est un personnage à part entière, les personnages vivent dans un réalité complètement tronquée car ils sont dans la folie ou le déni, et nous, lecteurs, on ne sait pas très bien si on est totalement sains d’esprit. Mais un dialogue qui sonne faux, un événement qui n’est pas à sa place… et patatra, on n’y croit plus.

Avec Fabio, on a donc travaillé les dialogues et les pensées intérieures comme au cinéma.

Est-ce que Louise, étant donné son tempérament, parlerait comme ça ?

Singleton, le tueur en série inspiré d’un véritable serial killer, peut-il penser comme ça ?

Un travail de dentelle dont Fabio s’est tiré comme un chef.

Nathalie, je sais je passe du coq à l’ane, mais que pensez-vous de l’évolution du roman noir / policier et thrillers en ce moment ?

Je ne suis pas sûre qu’il y ait une évolution.

Un foisonnement, oui, mais je crois que la « mission » des romans noirs a toujours été de porter un regard acéré sur la grandeur et la décadence de l’être humain et de la société (j’enfonce une porte ouverte, là).

Ce qui a changé, sans doute, c’est l’arrivée massive du cinéma et des séries télé dans nos imaginaires. Quand on lit un roman, spécialement un polar, un thriller, de la sf ou de la fantasy, on n’est pas innocent : on est chargé des images, des costumes, des maquillages, du rythme du récit, des ellipses, des clins d’œil, de la musique, etc. qu’on a vus. Ca change l’écriture et la lecture.

Dites-moi, comment voyez-vous l’avenir de votre métier? Quelles évolutions avez-vous constatées ces dernières années ?

Nous sommes à un tournant, non ?

La fiction a une emprise très forte sur notre quotidien, mais le livre n’est plus l’unique vecteur qu’on a à notre disposition. Il faut donc parier sur la qualité, replacer les auteurs au centre du dispositif et ne pas prendre les lecteurs pour des idiots.

Et, comment appréhendez-vous l’avenir du livre?

Je pars du principe qu’on ne pourra pas s’en passer car l’écrit est vital pour nous. Le livre est facile à manier, en poche il n’est pas cher, il est facile à produire et à multiplier, on n’a pas besoin d’outil spécifique pour savoir ce qu’il contient. Après, c’est une affaire de contenu.

Qu’elle est votre position par rapport au numérique ?

J’ai un ipad et je télécharge des bouquins. Dans ma vie, les livres papier coexistent avec les livres numériques. La vraie question, c’est celle du contenu : respecter l’auteur et le payer en conséquences, ne pas faire comme si le travail d’édition ne comptait pas dans la qualité d’un livre, et cesser de faire comme si les lecteurs gobaient tout.

Pourriez vous nous dire chère Nathalie, quels sont vos écrivains préférés et 2-3 romans que vous nous conseilleriez ? ( ça peut être les auteurs avec lesquels vous avez collaborés)

Ça, c’est vraiment délicat et je vais me limiter à trois auteurs qui n’occupent pas forcément le devant de la scène et ne sont pas français.

Upfield, un vieux de la vieille australien, le père des romans polars « ethniques ». C’est un peu démodé, mais quand il parle des aborigènes et du bush, je fonds.

À Porchester, grosse exploitation agricole des profondeurs du bush australien, les employés regardent avec anxiété l’assèchement inexorable du lac Otway. Un homme y a trouvé la mort dans des circonstances mystérieuses et chacun attend la réapparition du corps. Pour pouvoir enquêter avec discrétion et efficacité, l’inspecteur métis Napoléon Bonaparte, dit Bony, décide de se rendre sur place… en se faisant passer pour le nouveau dresseur de chevaux sauvages ! Avant de percer tous les secrets de ceux qui vivent sur là, il lui faudra d’abord gagner le respect des hommes et déjouer avec tact les avances des femmes. Un défi délicat..    A. Upfield fait naître l’un des personnages les plus originaux de la littérature de ce siècle : l’inspecteur Napoléon Bonaparte de la police du Queensland, familièrement appelé Bony par son auteur et qui se révèle un fin limier du « bush » australien.

James Church, un ancien espion américain qui, comble du comble, vous fait rêver d’aller en Corée du Nord ! Des dialogues ciselés et un art du non-dit jubilatoire. Le dernier est moins fin, mais les premiers, un délice.

Chargé de photographier les plaques d’une voiture en mouvement, l’inspecteur 0 de la police de Pyongyang est bien frustré lorsqu’il s’aperçoit que son appareil photo n’a pas de piles et ne fonctionne pas. Plus étrange, en regardant la voiture à la jumelle, il découvre qu’elle n’a pas de plaques. Et une fois rentré à Pyongyang, il est appelé par son chef, le commissaire Pak, qui l’informe que deux grands patrons de la police veulent lui parler. De sa mission ratée et des raisons qui l’auraient poussé… à la faire échouer. 0, qui a une longue expérience de la police dans ce pays où tout le monde espionne tout le monde et où faire le moindre faux pas peut conduire à la mort, comprend peu à peu, mais trop tard, qu’il est pris dans un conflit qui oppose les militaires et les services de renseignement. Il y a eu des morts, il y en aura d’autres et la corruption n’est pas près d’être enrayée. Survivra-t-il aux jeux mortels où s’affrontent les puissants ? Rien n’est moins sûr. Glaçant et magnifique.

Enfin le maître des maître pour ses dialogues, son humour et sa densité aérienne : Elmore Leonard.

L’avenir de jackie burke ne semble pas des plus prometteurs. Hôtesse de l’air depuis vingt ans, elle se fait prendre à l’aéroport avec «un peu de poudre» et cinquante mille dollars dont elle ne peut prouver l’origine. Les fédéraux lui offrent une alternative : soit elle donne ordell robbie, pour qui elle travaille, et elle retrouve une liberté qui risque d’être compromise si le trafiquant d’armes apprend qu’elle a parlé, soit elle décide de se taire et elle en prend pour cinq ans.

Mais Jackie décide de jouer sur les deux tableaux. Elle séduit max cherry, qu’ordell a engagé pour payer sa caution, et élabore avec lui un plan pour se débarrasser des fédéraux et piquer l’argent d’ordell…

Punch Créole a été adapté au cinéma par Quentin Tarantino sous le titre de Jackie Brown avec Pam Grier, Samuel Jackson, Robert de Niro et Robert Forster.

Trois auteurs qui ne pulsent pas à l’adrénaline mais caressent joyeusement notre humour, notre curiosité pour l’ailleurs et nos neurones.

Auriez vous… Une anecdote à nous raconter ?

Euh, non. J’aime mieux pas. (rire)

Un coup de gueule à lancer, alors ?

L’auteur est au centre de tout ! Ne jamais l’oublier.

Payons-les en conséquence et défendons les droits d’auteur. Contrairement, là aussi, à une idée reçue, nombre d’auteurs ne roulent pas sur l’or et doivent faire un autre métier pour s’en sortir.

Depuis une dizaine d’années les revenus des auteurs et des traducteurs ont fondus.

C’est votre dernier mot ?

Yeeeees !

Alors je n’associe à celui-ci. 

Merci Nathalie pour ces indiscrétions, j’espère de nos lecteurs seront comme moi séduits par votre passion.

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