Trophée Anonym’us : Valérie Allam sous le feu des questions


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Anonym’us

Les Mots sans les Noms

mardi 22 novembre 2016

Valérie Allam sous le feu des questions

Les questions du Boss.

1- N’y a-t-il que du plaisir, dans l’écriture, ou t’est-il déjà arrivé de ressentir une certaine forme de douleur, de souffrance, dans cet exercice ?
  • L’écriture est jubilatoire. La souffrance vient surtout du manque de temps et de liberté pour écrire.
2- Qu’est-ce qui te pousse à écrire, finalement ?
  • L’excitation de mener la danse.
3- Comme on le constate aujourd’hui, tout le monde écrit ou veut s’y mettre. Sportifs, stars du show biz, présentateurs télé, journalistes, politiques, l’épicier, ta voisine… de plus, des sites proposant des services d’auto-édition pullulent sur le net. Ça t’inspire quoi ?
  • Pourquoi pas, si les gens sont heureux comme ça ? A chacun d’y trouver son compte.
4- Le numérique, le support d’internet, les liseuses, les ebook, les réseaux sociaux, sont une révolution pour les auteurs et bousculent également le monde de l’édition. Que penses-tu de ce changement ?
  • Je suis une lectrice sur papier pour ma part, mais j’écris aussi pour des formats numériques chez Ska. Cette évolution vers le numérique est inéluctable : il y a moins de poussière sur une liseuse que sur une bibliothèque.
5- Il semble que de plus en plus, les auteurs prennent en charge leur communication, font leur publicité, créent leurs propres réseaux, prolongeant ainsi le travail de l’éditeur de façon significative.Te sers tu toi aussi de ce moyen pour communiquer sur ton travail, annoncer ton actualité, discuter avec tes lecteurs ou d’autres auteurs et ainsi, faire vivre tes livres plus longtemps ?
  • Assez peu et sûrement pas assez. Mais j’aime bien me tenir informée par ce biais des nouveautés dans le domaine de l’écrit.
6- On dit qu’en 25 ans, le nombre de livres publiés a été multiplié par deux, leur tirage ayant baissé de moitié pendant cette même période. Comment sortir le bout de sa plume de cette masse de publications ? Être visible ? N’est-ce pas décourageant pour les jeunes auteurs ? Que leur dirais-tu ?
  • Ne pas attendre les réponses devant la boîte aux lettres, continuer à écrire et cultiver l’auto-dérision.
7- Les relations entre un éditeur, ou un directeur de collection, et un auteur, pourraient faire l’objet d’une psychanalyse, me disait un écrivain, récemment. Qu’en penses-tu ? Comment analyserais-tu cette relation que tu entretiens avec eux.
  • Non, je n’ai pas ce genre de relation. Mais, qu’on se le dise, je serais consentante…
8- J’ai pensé longtemps, et ma bibliothèque s’en ressentait, que le noir, le polar, était une affaire de mecs. Les coups durs, la débine et la débauche, les gangsters, la baston, les armes, les crimes et la violence en général… une histoire de bonshommes. Aujourd’hui, les femmes sont de plus en plus présentes dans l’univers du polar. Grâce au Trophée, j’ai pu me rendre compte qu’il y avait de nombreux auteurs femmes dans ce genre. Ce n’était pas le cas il y a quelques décennies.
Quelles réflexions cela t’inspire-t-il ? À quoi cela est il dû, selon toi ? En lis-tu et, si oui, Lesquelles ?
  • Les femmes sont davantage présentes en littérature tout court, comme dans de nombreux domaines dans notre société. Pour ce qui est du polar, homme ou femme, nous baignons tous dans une certaine culture du noir qu’on le veuille ou non, à travers les films, séries ou livres, mais également par le biais d’une actualité où le fait divers est bien plus relayé qu’il y a 15 ans. Les femmes auteurs y apportent sans doute une autre sensibilité, évidente et nécessaire puisque nous constituons la moitié de l’humanité.
9- Pourquoi as-tu accepté de participer à ce Trophée ?
  • Je suis joueuse…

 

Les questions de Mme Louloute.

 

 1- Vie professionnelle, vie de famille, salons et dédicaces, à l’écriture reste-t-il une place ?

  • C’est une lutte incessante de se ménager du temps pour l’écriture.
2- A-t-on encore les idées claires, quand tous nos héros broient du noir ?
  • Moi, je jubile en général, parce que contrairement à eux, je sais ce qui va leur arriver ensuite.
3- La rentrée littéraire approche. Un livre, ça va, 560, où est-ce qu’on va ?
  • …au pilon, bien souvent !
4- Le dicton du jour : À la saint Grégoire, sort un livre de ton placard. Je t’écoute.
  • Il y en a beaucoup trop dans mes placards, c’est le bazar, si je t’en sors un, la seconde suivante, cinquante te dégringolent sur la tête. Respectons l’équilibre précaire des choses, stp…
5- Boire ou écrire, faut-il choisir ?
  • Oui. Je bois après…
6- La littérature est le sel de la vie. Passe moi le poivre.
  • Le cinéma, les soirées entre amis, le jazz, le rock et le soleil…
7- Lire aide à vivre. Et écrire ?
  • C’est manier les commandes, prendre le pouvoir, être en maîtrise. C’est excitant.
8- Une anecdote à nous narrer, sur un salon, lors d’une dédicace, d’une table ronde, un événement touchant, drôle, étrange… ?
  • Une journaliste se penche vers le père de mes enfants qui attendait en retrait la fin de ma lecture, et lui chuchote « Pas facile d’être le mari de…, hein ? ». Certaines personnes sont restées au siècle dernier.
Nous te remercions d’avoir répondu à nos questions et d’être présent(e) avec nous, pour cette troisième édition du Trophée Anonym’us.
  • Merci à vous !
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Trophée Anonym’us , Nouvelle 12/27 : Entonnoir – Un costume à farcir de sa viande


vendredi 25 novembre 2016

Nouvelle anonyme N°12 : Entonnoir – Un costume à farcir de sa viande

 
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Voilà, la douzième nouvelle en lice est sous vos yeux.

Vous le savez le nom de l’auteur ne vous sera pas dévoilé.

Mais c’est un de ces auteurs participants qui l’a écrite  : 

Maud Mayeras – Olivier Chapuis – Danielle Thiery – Ghislain Gilberti – Marie Delabos – Colin Niel – David Charlier – Dominique Maisons – Sandra Martineau – Marie Van Moere – François Médéline – Ellen Guillemain – Cicéron Angledroit – Valérie Allam – Stéphanie Clémente – Gaëlle Perrin-Guillet – Anouk Langaney – Patrick K. Dewdney – Florence Medina – Michel Douard – Benoit Séverac – Loser Esteban – Jeremy Bouquin – Armelle Carbonel – Jacques Saussey – Yannick Dubart – Nils Barrelon. 

 Il en reste 15 à être dévoilées.

Une par semaine si tout se passe bien.

Que de bonnes, très bonnes voire excellentes lectures à venir.

Maintenant à vous de me dire ce qu’elle vous a inspiré.

J’attends avec impatience vos réactions et vos commentaires.

Et saurez vous devinez qui en est l’auteur ?

5 h 20 : débit

Lambert conduit vite et par à-coups. Les pneus crissent sans raison sinon celle de passer le sang, le temps chaud de ce petit con. À la place du mort, le brigadier-chef Terazzi joue les blasés. Il se bricole une gueule mais tu lui flaires un torchis qui résiste mal au feu. La conversation roule comme la 407 banalisée, tressautant sur le foot, le cul, les racailles. La nuit a été calme. Lambert est déçu. Il propose une descente à Clichy. Terazzi regarde son portable. Trop tard. Au bercail, l’agité du brassard. Et puis la radio crachote une dernière broutille. Une viande saoule sème sa zone, rue Maravelias. Un simple crochet, supplie Lambert. Terazzi hésite. Il pleut. C’est vraiment une nuit pourrie qui se tire sans regret.

Ils ne te consultent pas. Ils font leur popote. Toi, tu viens de débarquer à la Bac 75N. Tu es un bleu dans la nuit parisienne malgré ton passé. D’ailleurs, ce passé t’isole davantage encore. Tu les rends nerveux. Terazzi colle le gyrophare sur le toit et la bagnole file en hurlant sur 2 tons. Tu te crispes. Tu supportes difficilement les décibels qui trempent dans les aigus. Le toubib t’avait dit que cette intolérance s’atténuerait avec le temps. Ça fait un peu plus de 4 ans aujourd’hui.

4 ans… Dhalk, Afghanistan. Dans ce village, il y a un passage étroit entre 2 murs privés de toute mesure sous la mitraille crachée par les hélicos de combat. C’est là que tu as appris à progresser aussi lentement que tu percutes vite. C’est aussi là que les mots sont morts en toi, brisés sur les cailloux avides. Il faut voir à quelle vitesse disparaissent le sang et l’oraison, pompés par la caillasse en poudre.

Lambert pile, claquant tes songes au mortier contre le dossier de son fauteuil. Lui et Terazzi sortent de la bagnole dans un même mouvement bien rodé. C’est le balai du caporalisme en fer et en bosses. Tu les suis moins pour faire ton job que pour les empêcher de merder.

« Tes papiers, pétasse ! » hurle Lambert.

La pétasse en question a la vingtaine ivre et les yeux débordant d’éclats dans le désordre de ses traits fins. Son manteau trop grand pour elle ruisselle de pluie, de larmes. Tu te dis qu’elle n’a probablement jamais été aussi belle que dans cet état de fragilité intense. Tu as envie de la serrer contre toi, de lui caresser la joue, comme le faisait ton père lorsque tu étais gamin et qu’un chagrin emportait l’instant. Tu voudrais la ramener chez elle, lui préparer un thé en lui parlant doucement. C’est ici que tu quittes la scène. La parole, tu ne l’as plus. Elle est restée prisonnière des montagnes afghanes. Alors d’instinct, tu te places derrière Lambert. « Tes papiers, putain ! Lambert salive. La faiblesse excite les caniches.

— Lâchez-moi, je…

— Ferme ta gueule !

— Lâchez-moi ! »

La jeune fille, complètement défoncée, se débat mollement, trébuche sur les pans de son vaste manteau et tombe au sol. Tu retiens la main de Lambert qui vient de saisir un tonfa. Il te regarde une demi-seconde et baisse les yeux. Pas besoin de métronome pour mater les clébards. Terazzi t’a vu faire. Lui aussi détourne les yeux. Il cherche une solution dans la virgule de ses sneakers. Il gueule soudain comme on se recroqueville avant un choc : « OK, les gars, on ramasse ça et on rentre ».

La petite geint près de toi, sur la banquette de la bagnole qui fend la nuit finissante. À l’avant, Lambert et Terazzi dissimulent leur désarroi sous un carnaval épais de componction policière. Ils savent que tu sais qu’ils savent leur infirmité faite de bassesse, de bêtise et de fanfaronnade. Lorsque tes lèvres se détachent l’une de l’autre, tu entends le craquement du mutisme. « Pourquoi tu pleures ? La petite cesse de renifler. Elle lève les yeux vers toi. Quelque chose bouge dans la brume derrière sa frange.

— Je… Je l’ai perdu. Je voulais le revoir. Pour… Y’avait que Ian… Et il m’a tourné le ventre. Il n’aurait pas dû, je… Je vais crever, plus rien à fout’ de rien.

— Tu sais, moi aussi j’ai connu ça. Cette espèce de lueur qu’on aperçoit parfois dans la mort quand on est au bout du désespoir. Tu veux que je te raconte ?

— …

— Tu veux ?

— Ou… oui.

La première fois, ça fait tout drôle d’empoigner les tripes d’un pote pour les rendre à son bide. J’étais terrifié, actif étrangement. J’ai pris le paquet à pleines mains et l’ai fourré un peu au hasard. Ça manque de savoir-vivre mais j’étais au bord et si je n’avais rien fait, j’aurais égaré ma raison. Mon pote, je n’ai même pas remarqué quand il a cessé de gueuler. Les balles sifflaient tout près parce que j’étais à découvert mais, putain, je poussais sur son ventre d’une main et tâtonnais de l’autre dans mes poches pour trouver la morphine. On l’appelait Magnum à cause de sa moustache et de ses grandes guiboles velues. Il avait 22 ans, un mec en or. C’était mon pote. Ils sont venus nombreux pour me dégager de là. À cet instant précis, j’aurais voulu mourir ».

La bagnole a bien ralenti. Lambert prend le premier et seul virage décent de la nuit pour se garer devant le commissariat. Toi, tu te dis que tu vas rédiger ta lettre de démission, et fermer ta gueule pour de bon.

5 h : reflux

T’es salement défaite sous la pluie glaçante. Les candélabres parisiens te soudent un profil à endeuiller les morts. Une flaque de pisse serait plus fraîche.

Tu titubes devant la façade de son immeuble, rue Maravelias. Les volets du 2ème étage sont clos. Tu le sais, c’est toi qui les as fermés tout à l’heure, dans un geste absurde dicté par la panique. L’alcool t’aide à ménager des volumes de vide entre 2 marées chagrines. Un truc d’abrutie pour ne pas sombrer. Mais tu es moins une abrutie qu’une rêveuse flippée comme la jugulaire frappant le fil d’une larme. Alors tu reviens et te repasses le film, histoire de reprendre pied. Tous ces bons moments que tu as poissés… Dans le sillage faisandé d’un camion poubelle qui passe, tu entends Catherine Ringer faire grincer ses histoires d’amour.

Ça a duré 2 ans, sous les draps d’un bonheur hérissé de ce plaisir d’être avec Ian et se savoir heureux ensemble, tout simplement. Or flotter n’est pas dans l’ordre des choses. Le divin n’apparaît que pour mieux se dérober et laisser prisonnier de la pire des chutes, celle du cœur. Pour couronner tes blondeurs, c’est incontestablement toi la tarée. Une tarée qui germa peu à peu sur le sel rance de votre vie commune. Car insidieusement, le souffle de Ian te devint insupportable. Le grain de sa peau, sa façon d’attendre connement, debout devant la cafetière… Et ce bruit qu’il faisait en mastiquant. Un bruit mouillé qui jour après jour, emplissait de charbon tes veines d’estropiée de l’existence.

On peut dire que tu as bien merdé.

Il l’a senti vite, ton raidissement d’usure. Il a tout imaginé, tout tenté pour réduire l’ignoble salope que tu étais devenue, irritable, dédaigneuse, mordante par petites touches amères. Il aurait donné beaucoup pour retrouver la fille qu’il aimait. Mais plus il s’acharnait, plus sa présence te bouffait l’humeur. Tu ne voyais dans son regard qu’une incompréhension craintive et ta lassitude, confusément. Une lassitude mal fagotée, inexprimable et venimeuse, qui vous rendait malheureux.

Tu as laissé les choses se dégrader. Et au moment où Ian a choisi de rompre, tu t’es mise à baliser, trop tard. Il t’a jetée. C’est la blonde qui sent le pourri maintenant. Regarde-toi dans ce manteau souillé. Qu’est-ce que tu fais ? Tu vas rester dans la rue ? Tu es dégueulasse, trempée, grelottante. Tu pues la mort. Tu comptes remonter cette pente comme on guérit d’un rhume ? T’as vu la Vierge ? La vie n’est pas tendre avec ceux qui ne prennent que les sentiers de l’instinct. Remue-toi ! Affronte le vide, emboîte-le et passe à autre chose. Qu’est-ce qu’elle fait ? Qu’est-ce… Oh putain elle va sonner à l’interphone. Reviens petite conne ! Ian, il ne te répondra jamais plus. Alors remballe ton courage de poivrote. Reviens, je te dis !

— « Iaaannn ! Ccc’est moi. Je… Égoutte, je… Je sais que tu ne peux plus m’entendre. J’ai été une mmmerde avec toi. J’le sais et j’m’en veux. Teeeeellement… Je ne sais pas comment… zzze te demande de me pardonner… IAAAANNN !». Une fenêtre s’ouvre au 3ème étage : « C’est pas bientôt fini c’bordel ?!

— Mon attitude… MON ATTTTITUDE ! C’était pas… JE T’AIME ! De toute façon, zze reste là… Zzze bouze pas…

— Mademoiselle, il ne faut pas rester là. Mon mari vient d’appeler la police. Partez…

— Zzze bouze pas, CONNNNNASSSE du 3ème ! Jamais pu te blairer, toi.

— Mademoiselle… Oh, quelle pitié !

— Ian, ze veux t’esspliquer… pourquoi z’ai… Pourquoi ? Pardonne-moi, Ian. IAN, SAUVE-MOI ! »

 Le gyrophare fait son petit effet dans la nuit urbaine. C’est fascinant de voir tout ce bleu mutin chatouiller le goudron mouillé. Tu es tellement occupée à débiter tes conneries dans l’interphone que tu ne profites pas de ce miracle de la Bac. Ils sont 3, en fin de service et sans doute agacés de devoir se fader une étudiante à la dérive. « Tes papiers, putain !

— Lâchez-moi, je…

— Ferme ta gueule !

— Lâchez-moi !

OK, les gars, on ramasse ça et on rentre ».

5 h 53 : reprise du débit

 

La bagnole a bien ralenti. Lambert prend le premier et seul virage décent de la nuit pour se garer devant le commissariat. Point mort pour tout le monde. Ton petit propos sur la tripe de Magnum a fait courant d’air, fixe ! Le cliquetis du trousseau accroché au contact marque les temps de cette étrange suspension des masques. La petite étudiante ne pleure plus et tes collègues tentent de retrouver leurs esprits dans la façade grise du commissariat. Il y a en cet instant une espèce de communion, un pic collectif de lucidité portant chacun hors de son sketch. Terazzi s’ébroue soudain et ouvre la portière d’un violent coup d’épaule, un peu comme on se défait d’une lune incandescente.

Terazzi et Lambert évacuent le déséquilibre en parlant fort. Ils laissent les flingues tomber de haut dans le tiroir métallique de leur bureau. Ils savent bien qu’ils viennent de vivre un malaise. Mais pour rien au monde ils n’iraient s’enivrer d’une telle eau. Alors ils exagèrent leur poids pour s’embourber à nouveau au fond des certitudes faciles, l’aplomb singé comme Stallone fait son volume à plat sur les murs du commissariat.

Un jeune flic confisque les effets de la petite. Il ne fait pas de zèle, tant elle paraît épuisée, comme étrangère au monde. Elle serre son grand manteau imbibé contre elle et il n’a pas le cœur de l’emmerder. Elle semble si fragile. Que fait-elle en cellule ?

Tu la vois s’allonger sur le banc poisseux. Elle s’endort, son corps frêle emmitouflé dans cet immense manteau. Elle se réveillera demain nauséeuse, la nuque endolorie, honteuse électriquement. Nul doute qu’elle saura tirer de cet inconfort quelque chose de l’ordre du sursaut vital, le bon vieux coup de pied au cul du bas-fond, histoire de se refaire la face. Cette fille n’a jamais rien vécu, te dis-tu. Elle a la tête de ceux qui souffrent de ne pas savoir se frotter aux écailles de leurs rêves. Une souffrance comme une autre, absurde et vaine. Car selon toi, peu importe l’intensité supposée de l’expérience, que l’on se fasse trancher la main, que l’on rate le bus ou qu’un chagrin d’amour frappe : il y a en chacun de nous cette réserve enfouie de dégoût et de glace qui piaffe, ravageant à l’unisson les enfants du fossé comme ceux des châteaux. Tu prétends même que ces derniers seraient les moins bien lotis, parce qu’ils n’ont pas de misère concrète sur laquelle appuyer leur désarroi. Ils gèrent le lot commun de l’existence avec des délicatesses de dentellières recluses derrière les vitrines sociétales, la mort fardée pour un soleil en carton sous une pluie d’anxiété. Ils sont éprouvés sans objet ou si peu. Tu mesures la taille de son objet à la petite : une séparation, une sale cuite et une nuit en cellule de dégrisement. Pourtant, son visage est marqué comme si la mort elle-même était venue souffler sur ses paupières.

Tu sursautes… La mort vient chaque jour souffler sur nos paupières. Ici, les gens se croquent à pleines dents pour l’amadouer. Et puis ils s’arrachent les cheveux pour en mitonner davantage, encore et encore. Ils sont à côté, au bord de la vie, dans une coursive artificielle. Il y a toujours une déco, un rôle à jouer pour déjouer le glas, un costume à farcir de sa viande.

Et toi, t’es d’où ? Tu rêves d’un paysage figé, un lac sous un ciel gris, le temps aboli dans un instant serein qui se suffit à lui-même et se répète sans esbroufe. Au fond, il n’y a pas d’ici car il n’y a pas d’ailleurs. Toi aussi, tu cherches le bon costume à farcir de ta viande. On en est tous là.

Tu repasses par le bureau pour déposer ton arme. Lambert s’approche de toi. Il te dit avec un calme inhabituel que les pompiers viennent de découvrir un truc crade, rue Maravelias, la rue où vous avez ramassé la petite. Terazzi confirme que c’est pour vous. Il n’y a pas de relève dans l’immédiat. Vous rempilez.

5 h 13 : dégorgement

 Il te rend nerveux, le vétéran. C’est une mixture qui te corrode le mou quand tu vois sa grande silhouette bouffer tout l’espace. Un affreux brouet fait de honte, de peur et de colère. Il ne regarde pas les gens, cet enfoiré. Il les braque. Il les braque à plonger la tête dans sa propre merde pour fuir ses prunelles brûlantes. Plonger dedans et prier pour que ça passe. Il est là depuis 15 jours et tu sais déjà que c’est mort. Il y a quelques années, tu te serais moins démonté. Aujourd’hui… son silence pèse. Cette nuit, il n’a pas décroché 1 mot. Le commissaire te l’a mis dans les pattes un matin, au débotté. Tu es incapable de gérer ce mec. Dans le fond, tu regrettes ta promo. T’étais peinard comme brigadier. Heureusement, il y a le petit Lambert. Tu l’aimes bien Lambert. Il n’a rien d’obscur. Tout est là, simple, cash. Tu n’as pas à chercher bien loin dans ta mémoire pour te retrouver en lui. Le stade, les filles… Lambert, c’est un territoire connu. Tu lui refiles des tuyaux, genre briscard qui déniaise la bleusaille avec la rudesse des grandes pudeurs, quelque chose de ce tonneau. Ton téléphone vibre. C’est ta femme. Elle est enceinte de 6 mois. Il y a peut-être aussi de ça dans le merdier que tu as en tête. Hier, le banquier t’a appelé pour te dire que ça passait sur 30 ans. C’est un petit T3 à 2 pas du RER. Ça te fait penser que tu as oublié de contacter le plombier. Il faut refaire la cuisine. Rien de bien méchant mais quand on tire sur la corde de son salaire, tout a de l’importance. Ta femme est sur le site de Casto non-stop. On t’avait prévenu que les femmes enceintes réclamaient des fraises. La tienne les veut en acier pour te coller des heures de bricolage. Ton téléphone vibre à nouveau. Elle n’a peut-être pas encore intégré le fait que les horaires d’un flic sont merdiques. Tu te demandes ce qu’elle fout debout à 5 h 30 du mat’. Tu lui textes que tu ne devrais pas tarder. À moins que… Lambert fait chier. Il veut répondre à un dernier appel. Tu l’as déjà privé d’une ultime virée à Clichy-sous-Bois, alors… Putain, c’est une viande saoule, rue Maravelias. Tu allumes le gyro.

Le poivrot est une poivrote. Une gamine, genre étudiante. Lambert s’énerve. C’est un bon gars mais il est sanguin. C’est de son âge. La gamine est à chier, franchement. Elle est enveloppée dans une espèce de grand manteau qui ne ressemble à rien. Elle gueule des conneries d’une voix pâteuse. Elle pue la vinasse. Et puis elle a aussi sur elle une odeur bizarre. Un truc âcre, malsain. Elle se casse la gueule. Tu penses au ventre de ta femme. Tu supplies le Dieu de la chatte de te donner un garçon. D’un coup, ça part un peu… Le vétéran et ses yeux à la merde s’abattent sur Lambert qui a sorti le tonfa, ce con. Lambert recule. Voilà, c’est fini. Tu ramasses la gamine et lui passes les pinces. Rideau. Il est temps que cette nuit s’achève.

5 h 43 : débit contrarié

Elle ne te revient pas, l’étudiante, avec ses petits airs de Sorbonne trash et son grand manteau qui pue. Ça renifle la picole, et puis il y a aussi ce truc doucereux sous le gaz pochtron. La bagnole en est infestée. Ces putains de bourgeois s’arrangent toujours pour sophistiquer leur débine. C’est pas de la friture, c’est de la sole avariée. Une question de raffinement dans l’approche du caniveau. Mais cette petite radasse, elle te paraît louche au-delà du cahier des charges. Elle te dérange. Terazzi a rien capté, comme d’hab. Ce pauvre mec est sur la touche. C’est une erreur de casting. Il te fait parfois son bad ass à la cool, l’affranchi qui passe son regard bienveillant sur les conneries du petit dernier… Tocard ! Il ne trompe que lui-même.

Tu entends chouiner la radasse sur la banquette arrière malgré la sirène qui déchire les carrefours. Tu appuies sur l’accélérateur. Tu appuies parce que tu n’arrives pas à mettre le doigt sur le trouble qu’elle provoque en toi. Il y a un truc qui ne colle pas.

Oh, putain ! Le vétéran lui cause d’une voix douce. Il est resté muet toute la nuit, et c’est bien le genre à se sortir Sœur Emmanuelle du cul au moment où tu t’y attends le moins. Lui non plus, tu ne le sens pas avec ses yeux d’allumé. Tu ne la ramènes pas parce que son gabarit est éloquent, qu’il n’en joue pas, et que cette combinaison annonce à coup sûr une branlée. Mais il a un putain de grain, c’est clair. Cet instinct avec les tarés, tu l’as eu très tôt. C’est le privilège d’avoir grandi dans un putain de quartier quand on s’appelle Lambert, que sa mère fait des ménages, que le daron s’est barré… Tu apprends très vite où tu apprends très vite. L’autre con de vétéran se la raconte avec ses souvenirs de guerre. Il n’est pas venu survivre dans une banlieue pourrie, étranglé entre le mépris des petites classes moyennes qui n’ont qu’une peur – tomber de leur pavillon – et la morgue brutale des Bronzés. T’en ferais bien une thèse de ton parcours, mais tu te rends compte que le vétéran parle depuis un moment. Tu n’as jamais entendu sa voix plus de 2 secondes, et là il bavasse. Sur un ton monotone, monocorde, mono tout ce que tu veux, il parle de tripes…

Goutte à goutte

 

6 h 15

Tu ne sais pas pourquoi, mais quand tu as entendu qu’il fallait retourner rue Maravelias, tu as éprouvé le besoin d’appeler ta femme. Elle n’a pas répondu. Alors tu as laissé un message idiot sur le répondeur. Une connerie à propos du plombier, de la cuisine à refaire. Tu avais besoin d’un truc tangible, un truc normal.

6 h 16

Tu ne sais pas pourquoi, mais quand tu as entendu qu’il fallait retourner rue Maravelias, tu as éprouvé le besoin de revoir l’étudiante. Alors tu t’es éclipsé dans un bureau vide du commissariat, le temps que Terazzi et le vétéran se décident à partir sans toi. Et puis tu as descendu les quelques marches qui mènent aux cellules.

6 h 36

L’appartement de la rue Maravelias pue la mort. Le jeune type est allongé sur le dos au milieu du salon. Son ventre est noir, ouvert comme sont ouverts les paquets des enfants à Noël. Les rabats de chair retombent de part et d’autre de la plaie monstrueuse. Tu penses à ta femme. Tu ne sens pas tes larmes couler. Tu n’entends pas le vétéran hurler. Tu ne le vois pas s’agiter dans tous les sens.

6 h 37

Tu les cherches. Tu cherches les boyaux partout dans le salon. Tu ne sortiras pas de cet appartement sans les avoir trouvés et remis à leur place. Terazzi reste planté là comme un con. Tu lui hurles de t’aider. Il faut… Il faut retrouver les intestins de ce pauvre mec, avant que les chacals du désert afghan n’arrivent pour les bouffer.

Ploc… 

Le menton de l’étudiante retombe sur sa poitrine. Autour de son cou suspendu aux barreaux du soupirail, une espèce de long boudin comprime ses chairs. Tu en vois une bonne longueur ceindre également sa taille entre les pans écartés de son manteau. Elle s’est pendue avec cette chose que tu es incapable de reconnaître. L’odeur est infecte. Ses pieds qui se balancent doucement dessinent sur le sol de la cellule une ombre mouvante en forme d’entonnoir. Tu entends le léger ploc que produit chaque seconde en y tombant pour emplir le monde de ténèbres.