Trophée Anonym’us : Ciceron Angledroit – Sous le feu des questions


ano

Anonym’us

Les Mots sans les Noms

mardi 15 novembre 2016

Ciceron Angledroit – Sous le feu des questions

 

LES QUESTIONS DU BOSS

N’y a-t-il que du plaisir, dans l’écriture, ou t’est-il déjà arrivé de ressentir une certaine forme de douleur, de souffrance, dans cet exercice ?

  • Je ne parlerais pas de plaisir à proprement parler mais plutôt de besoin d’écrire. Une certaine « souffrance » (relative) apparait au mot « fin »… quand je quitte mes personnages (récurrents)… 

Qu’est-ce qui te pousse à écrire, finalement ?

  • J’ai du mal à répondre à cette question…c’est un besoin ancré de longue date que j’analyse mal. Peut-être un moyen de recadrer mes ressentis sur la réalité, d’exprimer des revendications, de m’ouvrir une tribune. 

Comme on le constate aujourd’hui, tout le monde écrit ou veut s’y mettre. Sportifs, stars du show biz, présentateurs télé, journalistes, politiques, l’épicier, ta voisine… de plus, des sites proposant des services d’auto-édition pullulent sur le net. Ça t’inspire quoi ?

  • C’est sûrement salutaire mais, en même temps, ça banalise l’acte d’écrire et, trop souvent, favorise une certaine médiocrité qui finit par « abrutir » le lecteur.  

Le numérique, le support d’internet, les liseuses, les ebook, les réseaux sociaux, sont une révolution pour les auteurs et bousculent également le monde de l’édition. Que penses-tu de ce changement ?

  • Faut vivre avec son temps même si ça rend, à mon avis, moins lisible le fait d’écrire… une banalisation dans laquelle on se noie.

Il semble que de plus en plus, les auteurs prennent en charge leur communication, font leur publicité, créent leurs propres réseaux, prolongeant ainsi le travail de l’éditeur de façon significative.Te sers tu toi aussi de ce moyen pour communiquer sur ton travail, annoncer ton actualité, discuter avec tes lecteurs ou d’autres auteurs et ainsi, faire vivre tes livres plus longtemps ?

  • J’adore échanger directement et, pour l’heure, je suis bien servi par un éditeur qui ne fait strictement rien. Mais je suis très béotien en la matière et, hormis facebook (dont je ne maîtrise pas tout), j’ai des progrès à faire pour ma communication. 

On dit qu’en 25 ans, le nombre de livres publiés a été multiplié par deux, leur tirage ayant baissé de moitié pendant cette même période. Comment sortir le bout de sa plume de cette masse de publications ? Être visible ? N’est-ce pas décourageant pour les jeunes auteurs ? Que leur dirais-tu ?

  • Je n’ai guère ce souci, personnellement, car j’écris plus pour ceux qui me lisent (et pour moi) que pour la postérité…je préfère plaire à peu que vendre à tout le monde…Les choses arrivent souvent quand on ne les attend pas. Je n’ai donc aucune stratégie.

  Les relations entre un éditeur, ou un directeur de collection, et un auteur, pourraient faire l’objet d’une psychanalyse, me disait un écrivain, récemment. Qu’en penses-tu ? Comment analyserais-tu cette relation que tu entretiens avec eux.

  • Pas facile à dire. Je quitte un éditeur peu impliqué pour découvrir une « vraie » maison d’édition. Et tout se passe très bien…

  J’ai pensé longtemps, et ma bibliothèque s’en ressentait, que le noir, le polar, était une affaire de mecs. Les coups durs, la débine et la débauche, les gangsters, la baston, les armes, les crimes et la violence en général… une histoire de bonshommes. Aujourd’hui, les femmes sont de plus en plus présentes dans l’univers du polar. Grâce au Trophée, j’ai pu me rendre compte qu’il y avait de nombreux auteurs femmes dans ce genre. Ce n’était pas le cas il y a quelques décennies.

 Quelles réflexions cela t’inspire-t-il ? À quoi cela est il dû, selon toi ? En lis-tu et, si oui, Lesquelles ?

  • Je lis peu car je suis pollué par un œil critique. Les femmes constituent l’essentiel du lectorat, il est donc tout naturel de les voir écrire. Le polar est souvent un véhicule pour faire du « sociétal ».

  Pourquoi as-tu accepté de participer à ce Trophée ?

  • Je suis peu coutumier des challenges que je trouve, par ailleurs, trop nombreux….Mais comme l’occasion de participer à celui-ci qui se trouve, en outre, être très motivant et de qualité, je fonce… y’a plus qu’à   !

 

LES QUESTIONS DE MME LOULOUTE

 Vie professionnelle, vie de famille, salons et dédicaces, à l’écriture reste-t-il une place ?
  • Faut un peu jongler et compartimenter… j’ai la chance de n’avoir plus d’activité professionnelle depuis peu…et ça libère du temps (et pas que pour écrire).

  

A-t-on encore les idées claires, quand tous nos héros broient du noir ?

  • Mes héros ne broient pas du noir… Un est spécialisé dans le rose et l’autre dans le jaune…

La rentrée littéraire approche. Un livre, ça va, 560, où est-ce qu’on va ?

  • Mon avis est que les dés sont pipés. Les « beaujolais nouveaux du livre » raflent tout grâce à une communication bien plus marketing que littéraire et un lectorat grégaire qui ne s’en écarte pas.

Le dicton du jour : À la saint Grégoire, sort un livre de ton placard. Je t’écoute.

  • « y’a une vie avant la mort »…

Boire ou écrire, faut-il choisir ?

  • Pour moi, pas de choix ! Je bois du café en écrivant… ça a toujours été comme-ça depuis mes rédactions du collège

La littérature est le sel de la vie. Passe moi le poivre.

  • Le ciné, l’air léger du printemps dans les narines….

 

Lire aide à vivre. Et écrire ?

 … à moins mourir …. (je parie qu’on va être nombreux à répondre un truc dans l’genre  )

Une anecdote à nous narrer, sur un salon, lors d’une dédicace, d’une table ronde, un événement touchant, drôle, étrange… ?

  • Les questions rituelles : 

               — C’est vous qui les écrivez ? » 

               — « C’est où qu’on les trouve ?

 

               Et le must (nouveauté de dimanche dernier)

              —  «vous êtes là quand ? » (alors que j’étais devant la dame) 

 Nous te remercions d’avoir répondu à nos questions et d’être présent(e) avec nous, pour cette troisième édition du Trophée Anonym’us.

  • C’est moi qui vous remercie…… Bravo !!!!
Publicités

Trophée Anonym’us , Nouvelle 11/27 : Être lu peut nuire gravement


vendredi 18 novembre 2016

Nouvelle anonyme N°11 : Etre lu peut nuire gravement

 

Voilà, la dixième nouvelle en lice est sous vos yeux.

Vous le savez le nom de l’auteur ne vous sera pas dévoilé.

Mais c’est un de ces auteurs participants qui l’a écrite  : 

Maud Mayeras – Olivier Chapuis – Danielle Thiery – Ghislain Gilberti – Marie Delabos – Colin Niel – David Charlier – Dominique Maisons – Sandra Martineau – Marie Van Moere – François Médéline – Ellen Guillemain – Cicéron Angledroit – Valérie Allam – Stéphanie Clémente – Gaëlle Perrin-Guillet – Anouk Langaney – Patrick K. Dewdney – Florence Medina – Michel Douard – Benoit Séverac – Loser Esteban – Jeremy Bouquin – Armelle Carbonel – Jacques Saussey – Yannick Dubart – Nils Barrelon. 

 Il en reste 17 à être dévoilées.

Une par semaine si tout se passe bien.

Que de bonnes, très bonnes voire excellentes lectures à venir.

Maintenant à vous de me dire ce qu’elle vous a inspiré.

J’attends avec impatience vos réactions et vos commentaires.

Et saurez vous devinez qui en est l’auteur ?

Nouvelle anonyme N°11

Être lu peut nuire gravement

Laurina a une passion dévorante dans la vie : la lecture. Elle a besoin des livres comme d’autres ont besoin de tabac ou d’alcool. Chaque page qu’elle dévore vaut une bouffée de cigarette ou une gorgée de grand cru. Sauf que ce n’est pas dangereux de lire. En effet, a-t-on déjà entendu parler d’un lecteur mort d’un cancer du roman ou d’une « rupture de livrisme » foudroyante ?

Laurina envie terriblement le talent des auteurs qu’elle lit. À tel point que leurs romans sont devenus ce genre d’obsession qui s’insinue tel un poison dans ses veines et fait d’irrémédiables ravages. Être lu n’est pas dangereux normalement, mais quand c’est par Laurina, c’est une autre histoire.

Plus rien n’est normal. On entre dans une autre dimension…

Pour elle qui, dans sa jeunesse, fréquentait assidûment les établissements de jeux, les écrivains sont comme des croupiers de casino. La différence, c’est que ce ne sont pas des cartes qu’ils distribuent avec dextérité mais des mots, des phrases, des idées brillantes. À chaque lecture, elle retrouve cette fièvre de joueuse invétérée qui, fébrilement, récupérait les cartes, jouait des heures et finissait par tout perdre. Toutes ces histoires, dont elle se délecte, la rage au ventre, lui rappellent invariablement combien la sienne est sans intérêt. Laurina a une quarantaine d’années, un mari, trois enfants et mène une existence normale. Désespérément banale à ses yeux, tout comme son physique d’ailleurs, très commun. Pour son entourage, sa famille, ses amis, c’est une bonne épouse, une mère attentionnée, une amie disponible. Elle admire les chercheurs dont les découvertes marquent à jamais l’histoire ou ces écrivains qui immortalisent leurs inspirations dans des livres mais elle sait que sans un coup de pouce, son destin n’aura rien d’exceptionnel. Elle sera vouée à végéter, comme tous ceux qui mènent des vies silencieuses, discrètes, indignes d’intérêt. Les seules traces qu’elle laissera de son existence couleront dans les veines de sa descendance. En somme, cette femme n’est pas le genre de personne qui inspire l’écriture d’un long roman. Le titre suffirait largement à évoquer sa vie. C’est dans sa tête qu’il faudrait fouiller pour s’apercevoir qu’il y a une existence parallèle grouillante. Si quelqu’un avait pu lire dans ses pensées, deux des auteurs français les plus prometteurs du moment écumeraient encore gaiement les salons du livre à l’heure qu’il est. Au lieu de cela, ils sont portés disparus depuis plusieurs mois et les enquêteurs chargés de les retrouver tournent en rond, sans aucun indice qui puisse leur indiquer s’ils sont morts ou vifs. Même le détective privé mandaté conjointement par les deux maisons d’édition fait systématiquement chou blanc.

Tout a commencé il y a environ deux ans. Après avoir lu leurs livres, en particulier « Assassinat médiatisé » pour l’un et « À neuf doigts de la mort » pour l’autre, Laurina a commencé à échanger avec deux auteurs, Eliane Gymot et Klaus Korni. Elle a admiré la plume d’Éliane trempée sans concession dans les affres de la passion amoureuse et s’est délectée, chez Klaus, d’un style déjanté et satirique. Petit à petit, de nouvelles idées ont germé dans l’esprit torturé de Laurina. Le genre de projets qui n’annoncent rien qui vaille. Elle se dit que le destin ne lui promettant pas des aventures palpitantes, c’est à elle de forcer les choses une fois de plus, de les écrire à sa façon. Ce serait SON œuvre, et pour la ponctuer, elle n’hésiterait pas à troquer la plume contre un couteau et l’encre contre le sang. Son but est de manipuler certaines inspirations littéraires qui exacerbent sa jalousie à longueur de chapitres. Il faut qu’elle y parvienne cette fois, à tout prix. Sa machination en tête, Laurina a pris contact avec ses deux auteurs préférés du moment. Elle s’est immiscée plusieurs mois durant dans leur toile sur le NET, telle une araignée discrète qui devient vite un élément habituel d’un jardin et dont on ne se méfie plus. Elle leur a inspiré de la sympathie et peu à peu, cette sympathie a laissé place à quelque chose de plus sérieux, plus engageant. Un intérêt et un désir mutuel de se rencontrer sont inévitablement nés de leurs échanges. Aussi, quand Éliane et Klaus lui ont annoncé qu’ils participaient ensemble à une séance de dédicaces dans une librairie de la région, ils n’ont pas été étonnés que Laurina leur propose avec enthousiasme le couvert et le gîte.

Le jour J, éreintés par une journée de dédicaces et la tête encore pleine de cette foule de lecteurs enthousiastes venus les rencontrer, ils arrivent à l’heure du repas à Cronisson, un lieu-dit tellement perdu en pleine campagne ardéchoise que même le GPS, dernier cri et mis à jour, a eu des hésitations. Les deux auteurs sont un peu surpris de trouver Laurina sans mari ni enfants mais le premier contact réel est très chaleureux. Elle est seule au logis avec un énorme berger allemand qui inspire à première vue autant de confiance qu’un dentiste avec une curette à la main mais il ne présente aucun signe d’agressivité. Dans le salon, un matou gris insouciant, étalé tout en longueur sur le canapé, ronronne paisiblement.

— Ronald et nos trois enfants sont partis passer le week-end au bord d’un étang que nous louons à l’année à une vingtaine de kilomètres d’ici, pour nous laisser profiter de ce moment ensemble, leur annonce-t-elle avec naturel.

Comme la maison est imprégnée du fumet alléchant d’un plat mijoté et que la faim a pris le dessus sur tout le reste, l’information reste sans importance aux yeux des deux romanciers qui sont surtout venus pour faire plus ample connaissance avec Laurina. Éliane et Klaus sont à peu près tels qu’elle les a imaginés d’après toutes les photos qu’elle a en sa possession. Elle les a récoltées sur le net avant de les imprimer et les punaiser soigneusement aux murs de son bureau. Physiquement, ils sont fidèles aux clichés publiés sur les réseaux sociaux. Ils n’ont visiblement pas cherché à mettre exagérément en valeur des atouts physiques, comme le font beaucoup d’internautes. Laurina constate qu’ils ne sont pas bien grands tous les deux. Un détail qui ne suscite aucun intérêt pour la plupart des gens mais se révèle d’une importance capitale pour quelqu’un qui pourrait envisager l’idée de creuser une fosse. Le seul problème, c’est que la sympathie qu’ils dégageaient déjà travers l’écran est décuplée dans le réel. La tâche s’annonce plus difficile que prévu mais Laurina a bien l’intention de parachever ce projet qui l’a obsédée des nuits entières, jusque dans ses rêves. Dans un premier temps, il faut amadouer les deux invités, les installer dans un bien-être et une confiance absolus. Pour cela, elle sert un repas copieux agrémenté de spécialités du coin et généreusement arrosé d’un vin rouge régional. Klaus, qui ne crache jamais sur un bon arabica pour digérer, n’est pas porté sur l’alcool. C’est dans son expresso que Laurina verse discrètement le tranquillisant pour le rendre plus docile. Pour Éliane, c’est gagné d’avance. Cette épicurienne jouit visiblement de la vie dans les volutes de fumée de cigarettes et les boissons alcoolisées. Le nombre de mégots écrasés au fond du cendrier et les deux bouteilles vidées pendant le repas en témoignent. Le Côte du Vivarais secrètement aromatisé de substances euphorisantes fait rapidement son effet. À table, Laurina évoque un endroit tranquille situé en dehors du village, surnommé « Le creux » dont elle leur narre l’histoire mystérieuse avec verve :

— On y trouve une petite construction perdue au milieu des bois qui fait penser à une sorte de chapelle. C’est Édouard, un ancien administré de Cronisson qui l’a faite bâtir dans les années cinquante. Peu après l’achèvement des travaux, il a subi la disparition tragique de sa femme et de sa fille, un bébé de quelques mois, mortes dans l’incendie accidentel de leur maison. La violence des flammes a effacé toutes traces de leurs corps. Édouard, absent avec son fils de deux ans au moment du drame, est régulièrement venu pendant des mois se recueillir dans sa chapelle devant une statue de la Sainte Vierge et toutes sortes d’autres reliques pieuses. C’est du moins ce qu’on raconte dans le village car on ignore pour quelles raisons, une superstition idiote probablement, personne n’a osé pénétrer dans ce lieu du vivant d’Édouard et pas davantage après sa mort survenue il y a trois ans. Pas même les gosses du coin les plus téméraires en quête de frasques inédites. L’endroit a depuis été condamné par les autorités locales et un panneau dissuade d’y entrer. De toute façon, plus personne n’y attache d’importance depuis bien longtemps maintenant.

Éliane et Klaus écoutent cette histoire d’une oreille attentive et sentent monter en eux cet intérêt commun qui les pousse à écrire des romans. Les stupéfiants ont une incidence sur leurs capacités physiques ; Éliane se sent toute drôle et s’esclaffe pour un rien et Klaus perd au fil des heures cette vivacité qui le caractérise. En revanche, la partie de leur cerveau constamment overdosée de littérature n’est en rien altérée, bien au contraire. Des idées diffuses titillent déjà leur plume si bien qu’ils prient instamment Laurina de les emmener là-bas après le repas. Après quelques hésitations calculées, elle finit par accepter. Bien que cet enthousiasme arrange ses affaires, elle ne comprend pas les motivations soudaines de ses hôtes pour un lieu qui, en dehors de son histoire atypique teintée de drame, ne peut avoir un intérêt géographique que pour elle. Après tout, ce sont des écrivains…

En fin de soirée, les trois amis, Laurina, équipée d’un sac à dos, Éliane et Klaus également avec, à l’intérieur, les calepins et stylos qui ne les quittent jamais, sortent dehors à l’initiative de Laurina. Ils profitent dans un premier temps du silence de la campagne profonde. Le calme est accentué par l’obscurité d’un ciel vespéral sans étoiles et pourrait aussi bien privilégier un état de bien-être que d’angoisse. De surcroît, il n’y a aucun lampadaire dans les environs. Une ambiance à laquelle les deux auteurs citadins ne sont pas accoutumés mais ils sont portés par l’excitation de se rendre sur les lieux. Marcher longtemps, éclairés à la lampe frontale, ne semble pas les déranger. Au contraire, ils sentent comme un parfum épicé d’aventure. Une fois arrivés sur place après une bonne heure de marche dans les bois, Laurina sort une pince de son sac à dos pour venir à bout du cadenas qui condamne l’entrée. Elle a la clé mais se garde bien de le signaler. La porte s’ouvre sur un espace restreint et une odeur singulière. Les reliques évoquées dans le récit sont bien là et l’atmosphère commence rapidement à devenir pesante. Éliane est intriguée par des détails :

— C’est bizarre, murmure-elle à Klaus dans un souffle d’inquiétude manifeste, le cadenas semble plutôt récent et Laurina a affirmé que la pièce n’a pas été visitée depuis des années. Pourtant, c’est plutôt propre ici.

Klaus ne se sent pas apaisé non plus tout à coup. Il n’en veut rien montrer, mais Éliane remarque qu’il prend des notes sur son calepin d’une main légèrement fébrile. Les drogues les empêchent tous deux de réagir tout à fait normalement. Quand Laurina ouvre une deuxième porte et leur propose de prendre l’escalier qui se trouve derrière, ils obéissent sans broncher. Après tout, pourquoi s’inquiéter ? Leur hôte n’est pas du genre à leur faire courir des risques mais avant d’avoir le temps de s’en persuader vraiment et réaliser quoi que ce soit, ils se retrouvent enfermés à double tour dans une pièce sombre. L’odeur passe violemment de singulière à pestilentielle… À tâtons, Klaus longe les murs de pierres à la recherche d’un interrupteur qu’il ne trouve pas. Il finit par sentir une cordelette sur laquelle il tire. Un vieux système d’éclairage se met alors à fonctionner et un faible halo de lumière leur permet de se découvrir mutuellement des yeux épouvantés et ahuris. Ce face-à-face surréaliste dure plusieurs minutes. Leurs regards où se mêlent la peur et l’incompréhension finissent par se détacher l’un de l’autre pour se poser sur l’espace d’une vingtaine de mètres carrés qui les entoure. C’est restreint et sale, contrairement à la pièce du dessus. Sur un côté, un rideau entrouvert laisse voir un vieil évier, une douche et des toilettes sommaires qui semblent avoir beaucoup servi. Plus loin, deux matelas posés à même le sol. Dans le fond de la pièce, de la vaisselle, des boîtes de conserve de toutes sortes, des bouteilles d’eau et tout le nécessaire pour écrire sont entreposés sur des étagères. Juste en dessous, une vieille et grande malle de rangement attire le regard et, instinctivement, inspire des sentiments contradictoires aux deux amis. On ne sait jamais ce que peut renfermer ce genre de meuble ! Pourtant, sans qu’ils aient besoin de se concerter, la curiosité l’emporte sur l’inquiétude. Tous deux se rapprochent pour l’ouvrir à quatre mains et comprennent alors d’où vient l’odeur.

— Qu’est-ce que c’est que cette horreur ? hurle Éliane avant d’aller se réfugier vers les toilettes, le cœur et surtout le vin bu tout au long du repas au bord des lèvres.

Brusquement, elle se sent douloureusement rattrapée par toutes les atrocités jusqu’ici sorties tout droit de son imagination et couchées sur le papier au calme dans son petit bureau. Klaus est tétanisé devant le contenu du coffre. Il se tient là, le teint blême et les lèvres pincées par l’anxiété. Ses yeux écarquillés et sa main tremblante posée sur son front moite trahissent aussi ouvertement un état d’accablement. L’ancien cancre n’a pas brillé en biologie au collège mais pour ses besoins d’écriture, il a soigneusement étudié la décomposition des cadavres. Même sans cela, il saurait reconnaître des ossements. Or là, entre des lambeaux de tissus, il y a manifestement les restes de trois humains. L’un est beaucoup plus petit que les autres et le troisième, sur le dessus, est encore recouvert de chairs sèches grouillantes de dermestes. Klaus pense reconnaître la septième escouade d’insectes, ce qui lui permet de situer la mort de 1 à 3 ans en arrière sur l’échelle du temps. Pour les deux autres, c’est en décennies que l’on peut compter.

— Il y a le squelette d’un bébé dans ce coffre et un mort récent. Qu’est-ce qui se passe bordel, Éliane ? C’est qui cette cinglée ?

Éliane, prostrée dans son coin, ne répond pas et pense à son paquet de cigarettes oublié sur la table du salon. Laurina se tient justement derrière la porte équipée d’une trappe comme on en trouve dans les prisons pour faire passer les plateaux-repas. Aidée par la vue plongeante dont elle bénéficie sur la pièce grâce aux escaliers, elle ne perd pas une miette des réactions de ses hôtes qui ne calculent plus sa présence, plongés dans l’adversité. Elle jubile. Enfin, son heure de gloire a sonné et le moment est venu de leur annoncer ce qu’elle attend d’eux à l’avenir :

— Écoutez-moi attentivement vous deux, lance-t-elle, le visage soudainement marqué par la méchanceté collé dans l’encadrement de la trappe, vous allez rester ici quelques temps et croyez-moi, personne ne pensera à venir vous chercher dans les parages. Vous avez tout ce qu’il faut pour survivre dans cette pièce. Je viendrai de temps en temps de nuit voir si vous ne manquez de rien.

Klaus l’interrompt pour demander d’une voix blanche qui sont les deux autres squelettes dans le fond de la malle.

— C’est ma grand-mère et ma tante. En fait, Édouard était mon grand-père. Elles ne sont pas mortes dans l’incendie comme tout le monde l’a pensé à l’époque. C’est lui qui les a assassinées.

— Mais pourquoi Bon Dieu ? Comment peut-on tuer sa femme et son bébé ? Et pourquoi avoir épargné le petit garçon ? C’était ton grand-père… Au moins ta personnalité s’explique, s’exclame Éliane, sortie de sa torpeur et abasourdie par ce qu’elle vient d’entendre.

— Le bébé n’était pas le sien poursuit gravement Laurina. C’était un enfant né de l’adultère. Quand il l’a appris, mon grand-père est devenu fou et il a prémédité sa vengeance. Il a fait construire cet endroit dans le but de séquestrer la femme infidèle et le nourrisson. Peu de temps après, il a mis le feu à la maison pour faire croire à leur mort accidentelle. À l’époque, les enquêteurs n’ont pas été très pointilleux, il faut dire que ma famille était très respectée dans la région. En réalité, ma grand-mère et ma tante sont mortes au bout de quelques mois de maltraitances, ici même. Les torturer était l’activité principale d’Édouard avant d’aller prier là-haut, pour excuser ses actes. Mon père, âgé de deux ans à l’époque, a su la vérité dans les derniers mots d’Édouard sur son lit de mort il y a trois ans. Il m’a parlé de ce secret trop lourd à porter seul en me faisant jurer de ne pas en parler à la police. De toute façon, à quoi bon ? Le meurtrier est mort et enterré.

— Quel lien entre cette histoire, Éliane et moi ? Et qu’est-ce que tu attends de nous ? s’inquiète Klaus qui se projette dans un avenir de plus en plus incertain.

— Aucun rapport, si ce n’est cet endroit. Je veux juste qu’à quatre mains, vous m’écriviez le meilleur roman de votre vie. Je sais que vous en êtes capables. Deux talents pour une histoire ne peuvent que frôler la perfection. Quand ce sera fait, je m’arrangerai pour le faire éditer sous mon nom et enfin, je saurai ce qu’est la célébrité en littérature. Peu de temps si tout se passe comme je l’exige car ensuite, je vous libérerai. La vérité éclatera et je finirai ma vie en prison mais réaliser mon rêve vaut largement ma liberté et ma vie de famille. Je laisserai définitivement ma trace dans l’univers des livres puis dans les faits divers.

Klaus et Éliane n’en reviennent pas d’avoir échangé avec une folle pareille pendant des mois sans avoir rien décelé de cette personnalité trouble. Dire qu’ils la trouvaient même attachante ! Voilà qu’ils se retrouvent face à une malade mentale qui n’en finit plus de les stupéfier.

— Vous n’êtes pas les premiers auteurs à finir ici, ajoute-t-elle. J’ai déjà tenté l’expérience il y a environ deux ans mais ce fut une perte de temps. J’ignorais que l’écrivain était gravement malade lorsque je l’ai piégé. Il n’a survécu que deux mois à la séquestration sans avoir terminé le premier chapitre. Je me suis tout particulièrement appliquée à lui faire payer physiquement cet échec avant sa mort.

— Mais tu te rends compte de ce que tu nous demandes ? Tu crois vraiment qu’enfermés ici pendant des semaines ou des mois, nous aurons le cœur à écrire ? Et puis tout le monde va s’inquiéter et nous rechercher…

Laurina éclate d’un rire démoniaque qui suspend le commentaire de Klaus, résonne dans la petite chapelle et terrifie un peu plus les deux malheureux écrivains.

— Mon grand-père a caché un crime pendant près de soixante ans. J’ai ça dans les gènes. Mon caractère et l’existence paisible que je mène me préserveront comme lui de tout soupçon. Si j’étais vous, je m’activerais sans tarder d’écrire mieux que jamais pour espérer retrouver la liberté. Si je n’ai pas mon roman dans quatre mois, votre dernière demeure, à trois mètres sous terre, sera bien plus exiguë et encore moins confortable que celle-ci. J’ai un terrain de plusieurs hectares où je peux creuser deux tombes en chantant…

Pour la première fois de leur carrière, Eliane Gymot et Klaus Korni regrettent amèrement d’avoir été lus. Leur espoir de rester en vie pèse dorénavant le poids d’une plume d’écrivains.