Trophée Anonym’us : Patrick K. Dewdney sous le feu des questions

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Anonym’us

Les Mots sans les Noms

mardi 1 novembre 2016

Patrick K. Dewdney sous le feu des questions

LES QUESTIONS DU BOSS.

1- N’y a-t-il que du plaisir, dans l’écriture, ou t’est-il déjà arrivé de ressentir une certaine forme de douleur, de souffrance, dans cet exercice ?

  • La première chose que je fais lorsque j’investis un espace narratif, c’est de me laisser posséder par les personnages qui l’habitent. Comme les personnages que je décris sont essentiellement des êtres en souffrance -je dirais même que c’est leur fonction- pour moi l’acte de création est lié de manière intrinsèque à la douleur. La joie vient après, lorsque le récit est abouti, et que je peux me permettre un recul émotionnel vis à vis de lui. Précision importante : je le vis bien.

2- Qu’est-ce qui te pousse à écrire, finalement ?

  • Fondamentalement, je pense que c’est parce que j’aime questionner et interpeller le monde et mon espèce, et qu’à cette fin, l’écriture est tout simplement l’outil que je maîtrise le mieux. Après, je trouve aussi que c’est difficile de rationaliser entièrement quelque chose d’aussi profond et de complexe que le besoin créatif.

3- Comme on le constate aujourd’hui, tout le monde écrit ou veut s’y mettre. Sportifs, stars du show biz, présentateurs télé, journalistes, politiques, l’épicier, ta voisine… de plus, des sites proposant des services d’auto-édition pullulent sur le net. Ça t’inspire quoi ?

  • Dans le fond je trouve ça positif que les gens expriment leur créativité, c’est une chose qu’il faudrait encourager davantage. Dans la forme, tout ça est soumis à un système économique ravageur et obsolète. Des gens qui gagneraient à pouvoir vivre de leur écriture ne le peuvent pas parce que la priorité, c’est que des millionnaires s’enrichissent encore davantage. Disons que la situation de la littérature est malheureusement cohérente avec tout le reste.

4- Le numérique, le support d’internet, les liseuses, les ebook, les réseaux sociaux, sont une révolution pour les auteurs et bousculent également le monde de l’édition. Que penses-tu de ce changement ?

  • J’en pense qu’il y a des gens qui préféreront toujours un livre en papier à un écran, d’autres à qui ça a carrément permis de découvrir la lecture, d’autres encore qui jonglent entre les deux. Je n’ai rien contre le changement, au contraire. J’aime le multiple. Il n’y a aucune raison pour laquelle le support traditionnel et le support numérique ne pourraient pas cohabiter, si ce n’est (je me répète, hein) notre système économique primitif qui les transforme de fait en rivaux.

5- Il semble que de plus en plus, les auteurs prennent en charge leur communication, font leur publicité, créent leurs propres réseaux, prolongeant ainsi le travail de l’éditeur de façon significative.Te sers tu toi aussi de ce moyen pour communiquer sur ton travail, annoncer ton actualité, discuter avec tes lecteurs ou d’autres auteurs et ainsi, faire vivre tes livres plus longtemps ?

  • J’ai créé une page pro sur facebook pour que mon lectorat puisse suivre mes actualités. En dehors de ça, j’estime que la communication, ça n’est pas de mon ressort.

6- On dit qu’en 25 ans, le nombre de livres publiés a été multiplié par deux, leur tirage ayant baissé de moitié pendant cette même période. Comment sortir le bout de sa plume de cette masse de publications ? Être visible ? N’est-ce pas décourageant pour les jeunes auteurs ? Que leur dirais-tu ?

  • Je leur dirais que l’acte créatif est un besoin irrépressible, et que s’ils écrivent pour être « visibles » ils se trompent de vocation. Je leur dirais surtout qu’il est très difficile de vivre de sa plume en ce monde, principalement parce qu’il est très difficile d’y vivre tout court. Qu’il leur appartient d’œuvrer à changer ça, plutôt que de se plier aux règles moisies que ce monde voudrait leur imposer. Et qu’à mon sens, être un artiste c’est être précisément cela : un artisan du changement.

7- Les relations entre un éditeur, ou un directeur de collection, et un auteur, pourraient faire l’objet d’une psychanalyse, me disait un écrivain, récemment. Qu’en penses-tu ? Comment analyserais-tu cette relation que tu entretiens avec eux.

  • Et bien ce sont avant tout des relations humaines, donc elles peuvent être très différentes. Il y a des éditeurs qui sortent d’écoles de commerce et qui vendent des bouquins comme ils vendraient des sardines, d’autres pour qui le choix éditorial est si pointu et investi que ça en devient une forme d’expression artistique à part entière. Entre les deux, il y a une majorité qui jongle. Ce sont forcément des relations un peu particulières, parce que l’édition, c’est un milieu un peu particulier : on s’y trouve toujours sur une forme de brèche bancale, avec des impératifs économiques qui demandent à ce qu’on dissèque, à ce qu’on couche en plans prévisionnels une matière première humaine et créative qui échappe en grande partie à ces schémas. Je crois qu’en ce qui me concerne, j’ai cherché avant tout des relations qui se basaient sur le respect mutuel et une vision artistique commune. Des gens avec qui j’ai envie de travailler, mais aussi d’être tout court, qui hésitent pas à être critiques, à me faire bosser mes manuscrits, qui savent dire le mauvais, mais aussi le bon. Des compagnons, en quelque sorte. Des amitiés sont nées de ce socle là, clairement.

8- J’ai pensé longtemps, et ma bibliothèque s’en ressentait, que le noir, le polar, était une affaire de mecs. Les coups durs, la débine et la débauche, les gangsters, la baston, les armes, les crimes et la violence en général… une histoire de bonshommes. Aujourd’hui, les femmes sont de plus en plus présentes dans l’univers du polar. Grâce au Trophée, j’ai pu me rendre compte qu’il y avait de nombreux auteurs femmes dans ce genre. Ce n’était pas le cas il y a quelques décennies.
Quelles réflexions cela t’inspire-t-il ? À quoi cela est il dû, selon toi ? En lis-tu et, si oui, Lesquelles ?

  • En fait, je m’attache très peu aux questions de genre. J’ai tendance à voir les gens avant tout comme des individus, et très accessoirement comme des sexes. Ça ne fait pas partie des codes que j’utilise pour faire sens du monde, tout simplement. Je lis des auteurs. Qu’ils soient hommes, femmes peu m’importe. L’identité « genrée », c’est avant tout une construction sociale, à mon sens ça n’a que la valeur qu’on lui accorde. Je me définirais néanmoins comme féministe dans la mesure où je n’aime pas l’injustice sociale. À ce titre je suis ravi qu’il y ait davantage de représentation féminine dans le monde de l’édition, mais j’admets volontiers que le sexe de l’auteur ne fait pas partie de ces choses qui vont faire que je vais lire ou pas un bouquin.

9- Pourquoi as-tu accepté de participer à ce Trophée ?

  • Parce que je t’aime bien et que tu me l’as demandé.

LES QUESTIONS DE MME LOULOUTE.

1- Vie professionnelle, vie de famille, salons et dédicaces, à l’écriture reste-t-il une place ?

  • Ma vie professionnelle, c’est l’écriture. Ma vie de famille, c’est l’écriture. Les salons et les dédicaces, c’est l’écriture. Du coup en ce qui me concerne… la question serait plutôt « reste-t-il une place pour autre chose » ? Et la réponse, c’est non.

2- A-t-on encore les idées claires, quand tous nos héros broient du noir ?

  • La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil, disait René Char.

3- La rentrée littéraire approche. Un livre, ça va, 560, où est-ce qu’on va ?

  • Je ne sais pas, mais on y va.

4- Le dicton du jour : À la saint Grégoire, sort un livre de ton placard. Je t’écoute.

  • Alors déjà, si je puis me permettre, ranger un livre dans un placard, là où personne ne peut le voir, c’est un peu de la maltraitance.

5- Boire ou écrire, faut-il choisir ?

  • Bien évidemment, il faut bien choisir les deux.

6- La littérature est le sel de la vie. Passe moi le poivre.

  • Mais qu’est-ce qui nous arrive ?

7- Lire aide à vivre. Et écrire ?

  • Je ne sais pas si ça m’aide à vivre, mais ça y donne un sens, indubitablement.

8- Une anecdote à nous narrer, sur un salon, lors d’une dédicace, d’une table ronde, un événement touchant, drôle, étrange… ?

  • Une fois, une femme visiblement dérangée m’a raconté ses hallucinations psychotiques avec force détails, tout en m’agitant une épingle à nourrice géante sous le nez. Je ne pense pas vraiment avoir été en danger, mais passer quarante minutes avec un objet pointu brandi en direction du visage, j’ai trouvé ça un peu long.

Nous te remercions d’avoir répondu à nos questions et d’être présent(e) avec nous, pour cette troisième édition du Trophée Anonym’us.

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