Trophée Anonym’us : François Medeline – sous le feu des questions

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Anonym’us

Les Mots sans les Noms

mardi 18 octobre 2016

François Medeline sous le feu des questions

LES QUESTIONS DU BOSS.

1- N’y a-t-il que du plaisir, dans l’écriture, ou t’est-il déjà arrivé de ressentir une certaine forme de douleur, de souffrance, dans cet exercice ?

L’écriture aide à trouver la foi. C’est ma conviction. A condition d’être sérieux dans le travail, respectueux de ce que l’on fait, de s’imposer une discipline morale. Quand tu vas assez loin, il n’y a plus de plaisir furtif du créateur tout puissant et surtout plus de douleur intense de petit garçon. Juste la foi. Même Dieu finit par cesser de te parler. Tu écris alors « fin ». C’est ton dernier acte futile. Et c’est le paradis.


2- Qu’est-ce qui te pousse à écrire, finalement ?

Si j’étais malhonnête, je dirais la gloire, un besoin irrépressible de reconnaissance, la vanité. Mais c’est faux car je ne sais pas. Voilà, je ne sais pas. Le jour où je le saurais, je suppose que je n’en éprouverais plus le besoin. Ca ne sera plus vital.

3- Comme on le constate aujourd’hui, tout le monde écrit ou veut s’y mettre. Sportifs, stars du showbiz, présentateurs télé, journalistes, politiques, l’épicier, ta voisine… de plus, des sites proposant des services d’autoédition pullulent sur le net. Ça t’inspire quoi ?

Déjà, je ne sais pas si c’est réellement une singularité de l’époque. La singularité de l’époque, c’est la révolution technologique, la circulation des informations à 300 000 000 m/s. La datasphère, l’information, ses modes de diffusion directe grâce à un médium très chaud, la fin des savoirs. La bonne question n’est donc sans doute pas là. On peut en revanche se demander pourquoi et comment Amélie Nothomb vend des millions de livres alors que c’est de la merde. La métaphysique des tubes, mon cul. C’est quoi ce grand bazar qui fait que les livres les plus vendus sont dans 99% des cas de la merde ? Je ne les lis d’ailleurs pas mais la merde, tu n’as pas besoin de la goûter pour savoir que ça en est, tu la sens arriver de loin. Et ça déferle, là.

Bref, les personnalités publiques type sportifs veulent souvent s’épiler le nombril en public, ou faire du fric, se construire une image pour faire du fric, optimiser leur potentiel marketing, et gagner encore plus de fric, et gagner du fric, je trouve ça beaucoup plus légitime, plus honnête. La notoriété, c’est le jackpot.

Le grand déballage voyeuriste du showbiz, la-grande-actrice-qui-m’a-sucé-quand-j’avais-douze-ans, quand ça arrive c’est le top. C’est hush-hush, toujours. J’ai adoré lire Voici pour ça. C’est un peu comme lire Ellroy.

Quant aux quidams… Mon grand-père écrivait des poèmes, ma mère me lisait des morceaux de son autobiographie inachevée, le soir, à la place des contes de Perrault et j’ai mis en ligne gratuitement deux mauvais manuscrits sur un site d’autoédition. Le quidam est souvent plus artiste que le chanteur de variété. Les données fournies sont juste moins adaptées à la chaleur du médium, le potentiel capitalistique est beaucoup plus faible. L’écrit, en tout cas la phrase qui dépasse 140 caractères, est adapté au congélateur, à la différence du son, de l’image. Il peut y avoir beaucoup trop d’intelligence et d’humanité dans l’écrit, d’ailleurs, ça se vend mieux quand il y en a peu, parce que la merde c’est à 37,7°, c’est chaud.

Les sites d’autoédition sont un modèle économique, ni plus ni moins: au lieu de vendre 1 livre à 500 000 personnes (ce qui est difficile), tu vends 10 livres à 50 000 gugusses (ce que est facile) qui sont de plus heureux d’acheter leur œuvre reliée et de ranger leur exemplaire sacré à côté d’un John Fante. Enfin, d’un John Fante s’ils ont bon goût. Je l’ai fait. Misère psychologique ? Egotisme ? Générosité ? Humanité ? Je n’ai pas de réponses et ça ne m’inspire que du bien, sauf quand la personne pense qu’elle écrit des livres, comme j’en étais moi-même convaincu, tout fier, tout con.

Je pense qu’il faudrait instaurer un permis d’écriture. D’abord pour le retirer à 80% des auteurs édités qui souillent l’acte d’écrire. La difficulté serait évidemment de désigner les membres du Comité de Salut Public, et surtout leur chef, parce que si tu t’imposes chef, tu sais que le chef d’après va te couper les couilles sur la place publique… Avec le risque aussi de te le faire retirer. Mais je ne me souviens plus du tout de la question !

4- Le numérique, le support d’internet, les liseuses, les ebook, les réseaux sociaux, sont une révolution pour les auteurs et bousculent également le monde de l’édition. Que penses-tu de ce changement ?

Strictement rien. Si ce n’est ce que je viens de te dire. Le message étant le médium comme disait William Shakespeare -pas le journaliste, l’autre-, c’est un combat perdu d’avance. A moins d’adapter le contenu au contenant. Mais c’est un bon questionnement, je crois, et je n’aurais donc que de mauvaises réponses, je préfère répondre aux mauvaises questions, c’est plus dans mes cordes.

Moi, je lis du papier, exclusivement, je dois avoir 4000 livres, je regarde les dos, je pompe leur fluide, et je pense que Facebook, par exemple, dont je peux, j’ai pu, abuser, est une source d’abrutissement collectif inespérée pour le GRAND MECHANT LOUP.

5- Il semble que de plus en plus, les auteurs prennent en charge leur communication, font leur publicité, créent leurs propres réseaux, prolongeant ainsi le travail de l’éditeur de façon significative. Te sers tu toi aussi de ce moyen pour communiquer sur ton travail, annoncer ton actualité, discuter avec tes lecteurs ou d’autres auteurs et ainsi, faire vivre tes livres plus longtemps ?

De moins en moins.

Mais j’ai, ou j’ai eu, une utilisation assez sauvage des réseaux sociaux. Les auteurs devraient en théorie la fermer et se faire payer rubis sur l’ongle pour chaque mot projeter sur un support plutôt que d’offrir ça gratos à Mark Zuckerberg, et à leur éditeur, et à leurs lecteurs. La rareté fait le prix. C’est en théorie le job de l’éditeur dans le vieux monde de la graphosphère en perdition.

En pratique, coucher est sûrement plus rentable que Facebook et Instagram. Il faudrait sucer des éditeurs, se taper des éditrices, des journalistes, des critiques, des attaché(e)s de presse, des libraires, des distributeurs, d’autres auteurs, Michel-Edouard Leclerc, toute la chaîne du livre. Le réseau tout court fonctionne mieux que le réseau social dans les champs de pouvoir. Ça marche dans tous les milieux et depuis la nuit des temps. Je vais d’ailleurs y penser. Je vais en parler à mon éditeur.

6- On dit qu’en 25 ans, le nombre de livres publiés a été multiplié par deux, leur tirage ayant baissé de moitié pendant cette même période. Comment sortir le bout de sa plume de cette masse de publications ? Être visible ? N’est-ce pas décourageant pour les jeunes auteurs ? Que leur dirais-tu ?

Donc si je comprends bien : 2*2/2 = 1 ? Tant qu’on trimballe autant de livres dans des camions, le modèle économique de l’édition classique fonctionne. Le transport rapporte plus que la lecture, je suppose.

Ce que je me dis est simple : si tu es bon, continue, si tu es convaincu de pouvoir écrire un jour un grand livre, continue, tu as sûrement tort mais continue, sinon, va ramasser des trompettes de la mort, fais des gosses, écoute Chopin, participe à l’apocalypse ou si tu n’as plus le goût, attends qu’elle te cueille, pas maintenant, demain. Donc, je dirais ça, mais je ne suis pas certain d’avoir la légitimité, la crédibilité. Tu devrais plutôt poser la question à Céline. Ou à Dostoïevski, je ne sais pas. Quelqu’un de légitime à.

7- Les relations entre un éditeur, ou un directeur de collection, et un auteur, pourraient faire l’objet d’une psychanalyse, me disait un écrivain, récemment. Qu’en penses-tu ? Comment analyserais-tu cette relation que tu entretiens avec eux.

Je ne l’analyse pas, je le vis. Je pense donc comme mon éditeur, Pierre Fourniaud : « les éditeurs sont des garagistes ». Et je n’en ai eu qu’un. Je l’aime (je t’aime !). Je suis fidèle. L’amour est plus précieux que le mariage. Et si je suis infidèle, en plus, il ne m’aimera plus, c’est une jalouse, complètement barrée. Je veux qu’il m’aime et qu’il n’aime que moi. Je veux être le premier et l’unique. Je crois en la pureté et en l’éternité de l’émotion amoureuse.

8- J’ai pensé longtemps, et ma bibliothèque s’en ressentait, que le noir, le polar, était une affaire de mecs. Les coups durs, la débine et la débauche, les gangsters, la baston, les armes, les crimes et la violence en général… une histoire de bonshommes. Aujourd’hui, les femmes sont de plus en plus présentes dans l’univers du polar. Grâce au Trophée, j’ai pu me rendre compte qu’il y avait de nombreux auteurs femmes dans ce genre. Ce n’était pas le cas il y a quelques décennies.
Quelles réflexions cela t’inspire-t-il ? À quoi cela est il dû, selon toi ? En lis-tu et, si oui, Lesquelles ?

Ça vient du fait qu’avant, elles faisaient le ménage, n’avaient pas l’autorité parentale, ni le droit de vote, et que les soirées Plug anal étaient encore des soirées Tupperware.

Tu me diras, c’est toujours le cas d’une grande majorité de femmes, de par le monde et ici, en France, il suffit de regarder les statistiques des « heures domestiques ».

Je pense donc que c’est une formidable avancée des droits humains, la critique se faisant des stupidités essentialistes. Je ne crois fondamentalement pas à la césure homme/femme du quotidien, je révoquerais si je le pouvais le concept d’individu tout court. Même si j’ai l’intuition qu’elles ont été dominées culturellement et socialement pendant deux millénaires chez nous parce qu’au commencement, elles avaient un pouvoir social incommensurable, lié à leur faculté sexuelle génétique et à leur maîtrise de la fécondité et donc de la création.

Je suis convaincu que Dieu est une invention masculine. Les couples binaires de la pensée reposeraient donc sur un mensonge civilisationnel.

La femme est du côté de Dieu, c’est une évidence, du haut, du blanc, de la pureté, à droite, du sacré. Le sang est pur. L’homme est profane, et vil. Mais je ne sais pas si le matériau anthropologique existe ou existera pour prouver tout ça. Regarde : si Totem et tabou est un roman sublime et magique (j’aimerais d’ailleurs bien savoir si Crews ne l’a pas lu juste avant d’écrire Le chanteur de Gospel, parce que les commandements du totémisme, la prohibition de tuer le totem et celle d’épouser une femme appartenant au totem, sont le cœur du livre), c’est un vrai fiasco intellectuel.

Basiquement, je lis quasi exclusivement du roman américain écrit par des hommes en quantité désormais hypothétique. A l’avenir, je jure de participer pleinement à l’émancipation de toute la race humaine. Je vais enfin lire une femme, jeune, française, qui a écrit un roman noir ! Je vais me lancer même si je suis sincèrement effrayé par le sacré. Et pas une Belge. Je subis une forme de distance intuitive avec la Belgique. Je n’aime pas les Belges. Sauf une, la plus belle, la plus drôle et la plus intelligente, avec un prénom si populaire et historiquement si sublime et littéraire.

9- Pourquoi as-tu accepté de participer à ce Trophée ?

Parce qu’Éric Maravélias me l’a demandé. Je le connais peu, il a une voix douce. C’étaient des raisons suffisantes pour dire oui.

LES QUESTIONS DE MME LOULOUTE.


1- Vie professionnelle, vie de famille, salons et dédicaces, à l’écriture reste-t-il une place ?

Oui, la nuit.

2- A-t-on encore les idées claires, quand tous nos héros broient du noir ?

Quand j’écris ? C’est une lumière blanche qui irradie pleinement. Quand je relis, c’est moins plein et moins clair. Alors je réécris.

3- La rentrée littéraire approche. Un livre, ça va, 560, où est-ce qu’on va ?

Faut pas poser des questions avec « où » ! On a un gimmick familial chez nous, vulgaire, enfantin, stupide. Fraternel. DT… Je ne peux pas répondre… !

4- Le dicton du jour : À la saint Grégoire, sort un livre de ton placard. Je t’écoute.

Faut que je finisse un Crews. « La malédiction du gitan ». Le dernier lu était « Les portes de l’enfer » mais pas de très haut niveau. Il me reste 80 pages de « Sanctuaire » depuis une éternité aussi… Le plus grand livre que j’ai lu depuis 15 ans est « Des mules et des hommes ». Donc je dirai « Des mules et des hommes ». Mais à la Saint Victor, je sors mes deux exemplaires du « Grand nulle part » du coffre-fort.

5- Boire ou écrire, faut-il choisir ?

Si je suis ivre, il m’est impossible d’écrire. L’écriture sous ivresse, je n’y crois pas une seconde. Si tu es alcoolique, tu peux te lever à 4,5 grammes, boire une bière pour la tremblote et conduire 500 km, et monter jusqu’à 10 grammes en fin de journée, avec de l’alcool dur. Donc, oui, il faut choisir si tu es amateur. Et, évidemment non, pas besoin de choisir, si tu es un professionnel.

6- La littérature est le sel de la vie. Passe moi le poivre.

Je mène une guerre intérieure dont la matrice principale est l’alimentation. Il ne faut pas déconner avec ça. Je suis sous régime hyper-protéiné sans sel. J’ai perdu 9 kilos en 4,5 semaines. Taillefine et jambon blanc, blancs de poulets et œufs brouillés, tout le temps. Le sel est tabou, c’est le squame de Dieu en poudre, et on ne profane pas. J’ai droit au poivre, c’est halal chez moi. Le poivre est beaucoup moins nocif d’un point de vue sanitaire et moral que le sel. Poivre bien et à fond, tu ne crains rien, c’est pour les hommes.

7- Lire aide à vivre. Et écrire ?
 

Mon pygmalion, Mister Smith & Wesson, un type genre Charlie Runkle un lendemain de dimanche rose, dit que lire c’est vivre et je réponds toujours qu’écrire c’est mourir. Je le crois sincèrement. Les parcelles d’intimité périssent une bonne fois pour toute quand on les livre en pâture. C’est l’une des permanences de ce qu’on pourrait appeler l’Art. Et ce n’est donc pas réservé à l’écriture. Voilà, elles disparaissent. Elles périssent. A jamais.

8- Une anecdote à nous narrer, sur un salon, lors d’une dédicace, d’une table ronde, un événement touchant, drôle, étrange… ?

J’ai failli mettre le feu à un porche d’hôtel à Agen J’ai pioncé une journée sur le canapé à l’entrée d’un salon au lieu de signer des livres, vers Nantes. J’ai fermé une péniche, avec mes amis, tard, enfin, elle s’est fermée toute seule, dans ma ville. Sinon, je suis plutôt sage et poli, j’ai reçu une éducation assez traditionnelle, je crois en l’honneur et en la fidélité, on m’a appris a éplucher et manger mes pêches et mes crevettes avec mon couteau et ma fourchette à six ans, et il ne m’arrive pas grand chose en dédicace. Je n’ai aucun don pour le spectacle. Un gars discret, poli, extrêmement professionnel. Je vends, je signe.

Une vieille dame m’a bien dit qu’elle avait détesté mon livre, Les rêves de guerre, et qu’elle n’avait de plus rien compris. Elle a aussi ajouté qu’elle l’avait relu, une force obscure lui imposait de le faire, un goût étrange qui disait reviens-y. Elle en a conclu qu’elle n’avait pas détesté cette fois-ci, mais qu’elle n’avait toujours rien compris. Si j’avais lu à l’époque une très bonne interview d’un grand auteur ricain dans Paris Review, je lui aurais fait une Faulkner et lui aurais conseillé de le relire une troisième fois. Mais on s’en fout un peu.

Sinon, on m’a envoyé une photo de dédicace très punk le lendemain d’une dédicace. Un page d’écriture entre les Sex Pistols et la Belgique. Une mauvaise blague, une excellente analyse du monde, ça dépend du point de vue et comme disait le grand-père Ferdinand, celui-là de Genève, le point de vue crée l’objet. Et on s’en fout aussi.

Ah si, j’ai pénétré dans une librairie en Harley Davidson avec chauffeur chauve et dingo lors du lancement de mon deuxième livre, un rabbin a débarqué car les enfants de l’immeuble étaient réveillés, il y avait un Tyrolien, beaucoup de monde, et un type torse nu et barbu dansait sur un comptoir, je crois, et on a perdu une paire de lunette, et mon éditeur s’est déguisé en moi. C’était peut-être un salon de thé, je ne sais plus. C’est en tout cas la meilleure soirée de lancement de livre des vingt dernières années d’après la branche gay de la communauté juive du Marais. Mais on s’en fout encore.…

Bref, le problème du livre, c’est l’auteur. Le livre devrait se suffire à lui-même. D’autant que les auteurs sont souvent des connards en puissance. Moi le premier.


Nous te remercions d’avoir répondu à nos questions et d’être présent(e) avec nous, pour cette troisième édition du Trophée Anonym’us.

Y’a pas de merci.

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