Même pas morte d’Anouk Langaney : un polar exceptionnel, un pur coup de foudre.

Le livre : Même pas morte d’Anouk Langaney. Paru le 25 octobre 2013 9782824104188,0-1840502  chez Albiana. 15€; (134 p.) ; 22 x 14 cm

4e de couv :

« Ils ne m’auront pas ! Ni moi, ni mon pognon. Qu’est-ce qu’ils croient ? ! Je ne suis pas encore morte ! Ce fric, c’est tout ce qui me reste de la grande époque. Et de mon homme. Alors j’ai beau commencer à sucrer les fraises, ce ne sont pas des morveux de cette espèce, sournois et lâches, qui vont plumer Minette Galandeau, même pas en rêve ! D’accord, je bats la campagne, parfois. Ça fait un bail que je m’en rends compte. Mais même diminuée, j’en vaux dix comme eux ! »

« Ils me croient déjà liquide, comme ce crétin de docteur ? Qu’ils viennent. Je les attends. Le premier qui fait un pas de travers, je le bute. »

Mot de l’éditeur :

Un curieux « polar » où l’enquête est menée par une ancienne braqueuse qui perd la tête et devient une mamie vengeresse dans la lignée des Tatie Danielle…

téléchargement (13)L’auteur : Née en 1973, Anouk Langaney s’est pas mal promenée depuis, en parlant des livres des autres. Elle vit maintenant à Ajaccio, où elle écrit enfin les siens. Il était temps…

En savoir plus sur Anouk c’est ici : http://www.k-libre.fr/klibre-ve/index.php?page=auteur&id=3649

Ah oui, l’auteur vient d’être récompensée pour sa nouvelle lors du dernier festival Paris Polar.

Extrait : « S

Vendredi 9 novembre

Ce con de docteur s’appelle Granger. Granger, Granger, Granger. Affreusement banal, comme sa tête d’ailleurs. Même à vingt ans, ce type me serait sorti de la mémoire en moins de deux.

Oui, mais non.

À vingt ans, même la dernière des buses avec une gueule de rat m’aurait marquée, si elle m’avait sauvé la peau. Comme ce con de docteur Granger. Ça fait deux fois que j’oublie son nom. « Je voudrais voir le docteur… » et rien. Qu’est-ce que j’aurais bien pu ajouter ? « Le joufflu » ? « Celui à lunettes » ? « Celui qui m’a ramassée dans le fossé » ? Et la petite standardiste qui me fixait avec son sourire compatissant de stagiaire-pas-encore-blasée, et que j’avais envie de gifler, tellement j’avais honte. « Celui qui s’occupe des vieilles carnes dans mon genre, vous savez, celles qui perdent la boule », j’ai dit, en la fusillant de l’œil gauche (la cataracte a désarmé le droit). Alors elle a trouvé. « Le docteur Granger ? » Ben oui, lui-même. Et quand je suis entrée dans son cabinet, j’ai tout de suite vu qu’elle m’avait balancée : j’ai eu beau claironner « Bonjour, Docteur Granger ! », çafleurait la mauvaise arnaque à plein nez, ça sentait la répétition dans l’ascenseur  GRANGER GRANGER GRANGER), ça puait la trouille.

Et s’il n’y avait que Granger. Mais il y a les autres. Les nouveaux voisins, ceux qui ont racheté le pavillon moche et prétentieux qui fait le coin à l’entrée de l’impasse. Là où les Mesniers (ceux-là, je m’en souviens, mais pour combien de temps ?) ont fini leur pauvre vie mesquine de nouveaux presque-riches entre un aigle en plâtre et deux persans bigles, aussi aigris qu’eux, mais plus racés. Et puis la petite aux joues roses qui a repris la crémerie de la place pour en faire une sorte de troquet de gauche, mi-librairie mi-bistrot, et qui vivote en servant trois tranchettes de terrine de soja aux quelques hippies de passage… La pauvre chérie, elle en perdra ses joues, mais c’était prévisible. Comme si les touristes allaient en Périgord pour bouffer du tofu. Bref, tout ça je le sais, je le vois, preuve qu’il doit bien me  rester deux-trois neurones, mais pas moyen de me souvenir de son nom, ou de l’année de son arrivée d’ailleurs. Et ça, ça me bouffe.

Et puis il y a le pognon, ces saloperies d’euros que je m’éreinte à convertir, moi qui tenais sans effort les comptes de Maurice et de toute la bande. Je jonglais avec les conversions, les placements offshore, les intérêts. Une comptable-née, comme disait notre ami Jeannot. Eh bien la voilà morte, la comptable-née. Chez moi, au calme, j’y arrive encore à peu près, pour les factures, ces bêtises-là… mais en public, je perds tous mes moyens. C’est la honte, que je ne gère pas. Les regards. Toute cette saloperie de pitié. « Ah non, ma p’tite dame, vous m’avez donné trop, là… »

Ça fait un bail que je le sais, que ça ne tourne plus rond là-haut. Mais je n’y pensais pas. J’ai toujours été forte pour ça, pour ignorer ce qui m’emmerde. Jusqu’au jour où ça n’a plus été possible.« 

téléchargement (14)

Résumé et avis :

Vous savez tout ou presque de la vie de Minette. Elle sent bien que sa tête l’abandonne et elle n’aspire plus qu’à une chose : finir sa vie au soleil, un mojito à la main.

Mais voilà, alors qu’elle s’est refait une vie, qu’elle peut profiter du pactole, fruit de ses anciens braquages avec ses anciens amis disparus, débarque un neveu, son neveu d’Amérique. Un neveu qui tombe à pic pour lui piquer son pognon, car Minette n’y crois pas au neveu prodigue. Un escroc, un arnaqueur, voilà ce qu’il est, elle en est persuadée. Alors Minette va jouer les gâteuses, elle va tout faire pour endormir la méfiance d’Eddy, le soit disant fils de sa petite sœur. Mais c’est compter sans « Alzheimer »

Que voici un curieux ‘polar’ (tendance ‘noir’) où l’enquête est menée par une ancienne braqueuse basculant lentement mais sûrement dans les affres de la maladie d’Alzheimer… à moins que ce ne soit dans la pure paranoïa. Une course contre le temps qui file, la mémoire qui se défile, suffisent à tendre le ressort dramatique. Le décalage culturel entre la vieille et les ‘jeunes’ gens qui désormais l’entourent fait sourire (années soixante contre années deux mille), de même que sa hargne de mamie vengeresse et son esprit malin qui la placent dans la lignée des Tatie Danielle.

Reste à lire entre les lignes : quand le temps a presque fini son œuvre, que doit-on sauver en  premier ? Son honneur ? Son magot ? Sa peau ? Et peut-on espérer sauver les trois ? Surtout si la mort rôde, si proche…

Et que dire de l’écriture d’Anouk Langaney, tout en finesse. Des petites phrases bien senties, un humour sous-jacent. Un ton décalé et réjouissant. Les personnages sont magnifiquement campés, et surtout très attachants. L’histoire est parfaitement orchestrée, tout en subtilité, c’est décapent, jouissif. Un petit bijou que je vous dit.

Un pur coup de foudre.téléchargement (12)

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19 réflexions sur “Même pas morte d’Anouk Langaney : un polar exceptionnel, un pur coup de foudre.

  1. alors là , je viens de lire son cannibal tour , que j’ai beaucoup aimé , mais je n’ai pas celui ci ….et mince tu me donnes envie de le lire alors que je ne devais plus acheter de bouquin .Jaurais pas dû lire ta chro ,voilà 😉

    Aimé par 1 personne

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